L'efficacité du traitement de la toxicomanie chez les jeunes délinquants

3. Le traitement de la toxicomanie chez les jeunes délinquants : ce qui marche!

3. Le traitement de la toxicomanie chez les jeunes délinquants : ce qui marche!

Malheureusement, rares sont les chercheurs qui se sont penchés sur les services offerts aux jeunes contrevenants en matière de traitement de la toxicomanie (Dobkin, Chabot, Maliantovich, et Craig, 1998; Gilvarry, 2000; Pickrel et Henggeler, 1996). C'est pourquoi il a fallu examiner d'autres sources pour en extraire les données pertinentes sur le traitement des délinquants adolescents toxicomanes. Plus précisément, on a passé en revue des articles publiés dans des revues spécialisées sur le traitement des délinquants en général (représentés dans des échantillons d'adultes et de jeunes) et, dans une moindre mesure, les écrits existants sur le traitement des adolescents toxicomanes. Compte tenu du risque d'incompatibilité des deux types d'échantillons, on a décidé de faire passer au second plan les écrits existants sur le traitement des adolescents toxicomanes, en s'appuyant sur les travaux de Cottle et coll. (2001), selon lesquels on peut raisonnablement supposer que les délinquants primaires sont différents des délinquants récidivistes. On peut très bien extrapoler en appliquant ce raisonnement au risque d'incompatibilité entre population carcérale et population générale.

Wilson, Gottfredson et Najaka (2001) affirment que la méta-analyse devrait être la méthode privilégiée pour l'évaluation de l'efficacité des programmes parce qu'elle vise à vérifier, dans une série d'études pertinentes, les différences quantifiables existant après traitement en comparant un groupe de sujets traités avec un groupe témoin. C'est pourquoi nous passerons en revue dans la présente section les résultats de plusieurs méta-analyses traitant des délinquants et des non-délinquants. Des études particulières seront invoquées à l'appui de nos réflexions pour les exemples concrets qu'elles fournissent de telle ou telle observation ou pour les orientations qu'elles proposent pour les recherches à venir.

Catalano, Hawkins, Wells et Miller (1990) suggèrent que les chercheurs examinent les variables pertinentes pré-traitement, en cours de traitement et post-traitement pour évaluer l'efficacité des programmes pour toxicomanes. Un excellent moyen de tenir compte des multiples influences qui entrent en jeu dans un programme correctionnel à un moment donné, qui a donc été adopté pour les besoins du présent rapport.

3.1 Variables pré-traitement

Catalano et coll. (1990) inventorient plusieurs caractéristiques des participants au programme susceptibles d'avoir une incidence déterminante sur les résultats de traitement. Parmi celles qui sont le plus souvent analysées par les chercheurs, citons l'âge, le sexe, la race/l'origine ethniqueâge à l'apparition du problème de toxicomanie, les antécédents en toxicomanie et la psychopathologie.

3.1.1 L'âge

Les constatations relatives à l'âge des participants sont très contradictoires. Par exemple, certaines études indiquent que les participants plus jeunes s'en tirent mieux, tandis que d'autres démontrent que le traitement profite davantage aux clients plus âgés (Feigelman, 1987; Hubbard, Cavanaugh, Craddock et Rachal, 1985). D'autres chercheurs concluent que l'âge n'a aucune d'incidence sur le résultat du traitement (Sells et Simpson, 1979). Il convient de noter, toutefois, que ces études ont été effectuées auprès de populations de non-délinquants, et que l'on aurait sans doute avantage à vérifier s'il existe une corrélation entre l'âge des participants et les effets du traitement dans les études relatives aux jeunes délinquants. Les résultats des deux méta-analyses traitant des écrits publiés sur le traitement correctionnel en général peuvent donner des indications préliminaires en la matière.

Dans une méta-analyse des études des interventions auprès des familles et des jeunes contrevenants, Latimer (2001) indique que les programmes dont les participants ont moins de 15 ans donnent de meilleurs résultats relativement à la réduction moyenne de la récidive que les programmes ciblant des clients plus âgés. Dowden (1998) a effectué, pour sa part, une méta-analyse de tous les écrits publiés sur le traitement correctionnel des délinquants adultes et des jeunes contrevenants, donc plus comparable au présent examen. Son analyse préliminaire des programmes axés, entre autres, sur la toxicomanie donnent des résultats tout à fait comparables à ceux de Latimer relativement à l'existence d'une corrélation négative entre l'âge et la réussite du programme. Ces constatations corroborent parfaitement les arguments mis de l'avant par d'autres chercheurs au sujet de la nécessité de dépister et de traiter au plus tôt les problèmes de toxicomanie chez les adolescents (Webster-Stratton et Taylor, 1998).

En conséquence, les données préliminaires existantes sur les populations correctionnelles indiquent que, contrairement aux écrits publiés sur le traitement des adolescents toxicomanes en général, l'âge des clients peut avoir une incidence importante sur la réussite du traitement.

3.1.2 Le sexe

À la lumière des données existantes, on peut supposer que, vu la co-occurrence de la toxicomanie et de la délinquance chez les jeunes contrevenants des deux sexes, le fait de cibler ce besoin criminogène dans les interventions aurait des effets bénéfiques pour les clients des deux sexes. Une fois encore, on a consulté la base de données méta-analytiques de Dowden (1998) pour étudier cette question. Les cas de traitement des jeunes délinquants toxicomanes étaient trop limités pour permettre une analyse comparative de l'efficacité du traitement selon le sexe, mais l'examen des résultats du traitement des délinquants toxicomanes tous groupes d'âges confondus a révélé que le traitement avait les mêmes effets bénéfiques chez les sujets des deux sexes.

Il convient de noter que, en dépit de ces résultats encourageants pour les deux sexes, la présente analyse ne traite pas des questions liées à l'exécution des programmes. Plus précisément, elle n'indique pas si telle ou telle méthode d'intervention ou tel ou tel contenu rend le traitement plus bénéfique ou plus utile pour les sujets de sexe féminin ou masculin. Par exemple, plusieurs partisans du traitement sexospécifique font valoir la nécessité d'aborder les questions liées aux relations interpersonnelles dans les programmes destinés aux délinquantes (Bloom, 1999; Covington, 1998). Malheureusement, cette recommandation n'a pas encore été mise à l'essai. C'est pourquoi les évaluations à venir devraient porter sur les réponses au traitement selon le sexe et sur les aspects liés à l'exécution des programmes.

3.1.3 La race/ l'origine ethnique

Malheureusement, les questions liées à la race ou à l'origine ethnique ne reçoivent pas plus, sinon moins, d'attention que les questions liées au sexe dans les études existantes de l'efficacité du traitement correctionnel. Plusieurs chercheurs dénoncent le peu d'attention accordée aux questions relatives à la race et à l'origine ethnique dans les programmes de traitement de la toxicomanie, en dépit de leur incidence importante sur la pertinence et la réussite des interventions (McNeece, Springer, et Arnold, 2001; Rhodes et Jason, 1990).

Au Canada en particulier, les Autochtones représentent une portion grandissante de la population carcérale (soit 17 %), alors qu'ils ne représentent que 3 % de la population générale (Andrews, Dowden et Rettinger, 2001; Motiuk et Nafekh, 2000; Nafekh, 2002). Cette tendance devrait se maintenir, à moins que l'on n'engage suffisamment de ressources pour remédier à ce problème (Boe, 2000). Malheureusement, aucune des études examinées pour les besoins du présent rapport n'était axée sur les jeunes délinquants autochtones. Il a donc fallu examiner les études traitant des populations de délinquants autochtones adultes pour en dégager d'éventuels éléments d'intérêt pour le traitement des jeunes délinquants autochtones toxicomanes.

Motiuk et Nafekh (2000) signalent que la toxicomanie est l'un des principaux besoins criminogènes des délinquants autochtones des deux sexes au sein du système canadien de justice pénale, constatation corroborée dans une étude plus récente (Nafekh, 2002). Cette dernière étude démontre au-delà de tout doute l'incidence déterminante de la toxicomanie au sein de cette population, 95 % des Autochtones composant l'échantillon ayant des problèmes dans ce domaine. Les problèmes de toxicomanie étant très répandus au sein de cette population, il convient de s'y attaquer en priorité dans les programmes de traitement destinés à cette clientèle.

Enfin, il convient d'adapter les programmes correctionnels pour les Autochtones à leur culture, sur le fond et sur la forme, pour en accroître l'efficacité thérapeutique. Des chercheurs font valoir la nécessité d'intégrer au programme de traitement les principales croyances et pratiques culturelles autochtones, relativement à la guérison, à la réconciliation, à la spiritualité, au respect, à la responsabilité, à l'équilibre et au rétablissement, pour en garantir l'efficacité (Wilson, 2000).

Les écrits existants, bien qu'ils soient peu nombreux, donnent des indications préliminaires de la nécessité d'adapter les services de traitement à la culture autochtone. Par exemple, une étude de suivi menée récemment par le Service correctionnel du Canada auprès de délinquants autochtones sous responsabilité fédérale admis dans des pavillons de ressourcement révèle que près de 70 % des clients ont suivi les programmes jusqu'au bout. Qui plus est, seulement 6 % des clients des programmes ont été réincarcérés, chiffre encore plus impressionnant lorsqu'on sait que la moyenne nationale est de 12 % (Wilson, 2000). Les travaux de Waldram (1994) confirment l'importance d'un traitement adapté à la culture autochtone, en révélant au moyen d'une étude de cas les résultats encourageants obtenus lorsqu'on mise sur la spiritualité autochtone. Enfin, des travaux de recherche effectués en Nouvelle-Zélande révèlent une baisse du taux de récidive chez des délinquants Maori qui se disent conscients et fiers de leur héritage culturel (Maxwell, 1999, voir aussi Andrews, Dowden et Rettinger, 2001).

Ces résultats valent certainement pour les populations de jeunes contrevenants autochtones et sont d'une grande valeur scientifique dans plusieurs domaines. Toutefois, il reste beaucoup à faire pour combler le manque de connaissances dans ce domaine.

3.1.4 L'âge à l'apparition du problème de toxicomanie

Des travaux de recherche démontrent que l'âge à l'apparition du problème de toxicomanie a une incidence non seulement sur l'implication dans des activités criminelles mais également sur la réussite du traitement. Plus précisément, plusieurs études révèlent que plus l'abus d'alcool ou de drogues commence tôt, moins le traitement donne de résultats (De Angelis, Koon et Golstein, 1990; Feigelman, 1987; Friedman, Glickman et Morrissey, 1986). Malheureusement, les jeunes délinquants étant exclus de ces études, il convient d'y réfléchir à deux fois avant d'extrapoler.

3.1.5 La psychopathologie

Il a été établi que la psychopathologie est l'un des principaux indicateurs de résultat négatif d'un programme. C'est pourquoi plusieurs chercheurs soulignent la nécessité de s'attaquer à ce problème en cours de traitement. Comme l'indiquent Randall, Henggeler, Pickrel et Brondino (1999), les symptômes révèlent des troubles liés à l'extériorisation ou à l'intériorisation, et il existe une forte corrélation entre les problèmes d'extériorisation et l'échec du traitement tant dans les échantillons de délinquants (Hiller, Knight et Simpson, 1999a) que dans les échantillons de non-délinquants (Dobkin et coll., 1998; Kaminer, Tarter, Bukstein et Kabene, 1992).

Dans une étude effectuée récement au Québec, Dobkin et coll. (1998) examinent l'incidence thérapeutique d'un programme pour toxicomanes comportant plusieurs étapes échelonnées sur 12 mois, soit : deux mois de traitement en établissement; trois mois de traitement en consultation externe; et sept mois de suivi. Cette étude visait à déterminer s'il existait une corrélation entre des variables liées aux clients et le résultat du programme de traitement. Pour ce faire, les clients du programme ont été répartis en trois groupes : a) ceux qui ont suivi le traitement jusqu'au bout et qui ont progressé; b) ceux qui ont suivi le traitement jusqu'au bout mais qui n'ont pas progressé; c) ceux qui ont abandonné le programme en cours de route. Fait intéressant à noter, les instruments d'évaluation employés dans le cadre du programme révèlent plusieurs différences significatives entre les trois groupes. Plus précisément, alors que les décrocheurs ont davantage de problèmes liés à l'inadaptation sociale, à l'agressivité et à la performance scolaire, ceux qui ont terminé le programme avec succès sont plus susceptibles de refouler ou de nier leurs émotions. Enfin, ceux qui ont terminé le programme mais qui n'ont pas progressé sont plus enclins à la dépression et à l'angoisse sociale.

À la lumière de ces observations, les auteurs concluent à l'existence de deux motivations séparées pour les adolescents toxicomanes qui ont des troubles psychotiques liés à l'extériorisation ou à l'intériorisation. Plus précisément, ceux qui sont enclins à extérioriser peuvent abuser de l'alcool ou des drogues pour « s’autostimuler » et sont donc beaucoup plus susceptibles de d'abandonner le traitement en cours de route. Ceux qui sont enclins à intérioriser abusent de l'alcool ou des drogues pour se calmer et sont donc beaucoup plus susceptibles de suivre le traitement jusqu'au bout.

Il ressort clairement de ce qui précède que, pour rendre les programmes de traitement de la toxicomanie plus efficaces, il faut accorder davantage d'attention à la psychopathologie des adolescents toxicomanes (Catalano et coll., 1990; Dobkin et coll., 1998; Kaminer et coll., 1992). Il faut, en particulier, repérer les sujets qui ont des problèmes d'extériorisation afin d'agir sur leur motivation à participer au programme (Catalano et coll., 1990; Gilvarry, 2000). Plusieurs recommandations ont été formulées à cet égard, notamment en vue de personnaliser au maximum le plan de traitement pour que le jeune voit en quoi le programme l'aidera à atteindre ses objectifs, et aussi en vue d'aider l'adolescent à surmonter ses carences sociales ou personnelles et les problèmes susceptibles de l'inciter à décrocher (Catalano et coll., 1990; Pickrel et Henggeler, 1996). Par ailleurs, il importe de repérer les toxicomanes qui souffrent de divers types de psychopathologie et de les traiter différemment dès le début car ils n'ont pas les mêmes besoins (Dobkin et coll., 1998; Kaminer et coll., 1992; Randall et coll., 1999). Par exemple, Randall et coll. (1999) ont établi que les toxicomanes souffrant de troubles liés à l'extériorisation viennent d'un milieu familial défavorisé; le fait d'amener les parents et d'autres membres de la famille à apporter leur contribution au traitement peut avoir un effet bénéfique. En particulier, il s'agirait d'apprendre aux parents à mieux encadrer et surveiller l'adolescent. Pour ceux qui souffrent de troubles liés à l'intériorisation (comme l'anxiété ou la dépression), les programmes pourraient être axés sur l'apprentissage de techniques de maîtrise de soi (Randall et coll., 1999). Ces suggestions préliminaires doivent, bien sûr, être validées par des études empiriques complémentaires, mais elles sont incontestablement valables à la lumière des observations précitées au sujet des effets néfastes de la psychopatologie sur la réussite du traitement.

3.1.6 Le risque

Bien que cette variable n'ait reçu aucune attention dans les études sur le traitement de la toxicomanie chez les adolescents en général, le principe du risque sous-jacent au classement des cas est reconnu comme faisant partie intégrante de la réussite du traitement correctionnel des délinquants (Andrews et coll., 1990; Andrews et Bonta, 1998). Selon le principe du risque, la durée et l'intensité de l'intervention doivent être proportionnelles au degré de risque de récidive. Plus précisément, les services doivent être intensifs et fournis pendant une période plus longue dans le cas des délinquants à risque élevé, et réduits au strict nécessaire ou inexistants dans le cas des clients à faible risque.

Les méta-analyses existantes concernant les écrits publiés sur le traitement correctionnel des jeunes contrevenants confirment la validité empirique de ce principe en démontrant que les programmes ciblés sur les cas à risque élevé donnent de meilleurs résultats que ceux qui ciblent les cas à faible risque (Dowden et Andrews, 1999a; Lipsey, 1995; Lipsey et Wilson, 1998). La validité clinique de ce principe a également été établie dans le cas des délinquantes (Dowden et Andrews, 1999b) et des délinquants appartenant à des minorités (Andrews et coll., 2001). C'est pourquoi les administrateurs de programme pour toxicomanes devraient faire en sorte que les évaluations du risque qui conviennent soient faites et que les cas à risque élevé soient traités en priorité et soient exposés de façon plus intensive au traitement.

3.1.7 Autres caractéristiques des clients

Dans un examen des écrits existants sur le traitement de la toxicomanie, Annis (1990) décrit plusieurs caractéristiques des clients qui sont en corrélation avec les résultats de traitement, soit : le fait d'être marié, d'avoir un emploi, d'être issu d'un milieu aisé, de ne pas avoir de soucis d'argent, d'avoir une vie sociale active, d'aimer son travail et d'être heureux en ménage, et d'avoir des antécédents limités en matière d'arrestation. Malheureusement, ces facteurs sont peu fréquents au sein des populations de délinquants (Annis, 1990), et le sont encore moins chez les jeunes contrevenants. En revanche, les caractéristiques des clients qui sont en corrélation avec des résultats de traitement peu encourageants sont très fréquentes chez les délinquants, soit : l'agressivité, les tendances suicidaires et divers troubles mentaux (Annis, 1990).

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