Évaluation du risque et des besoins chez les jeunes contrevenants : un aperçu

2.0 Évolution historique de l'évaluation du risque et des besoins

L'importance accordée actuellement à l'évaluation du risque et des besoins est le résultat d'une évolution idéologique au sein de la profession, qui est maintenant fortement enracinée chez les chercheurs soucieux de répondre aux besoins des praticiens et qui partagent l'idéal de la réadaptation et sa mise à jour post-Martinson, ainsi que d'un parti pris de longue date au sein des organisations en faveur des programmes d'intervention. Ces chercheurs refusent de suivre tous ceux qui affirment que rien ne marche, cherchent plutôt à déterminer qu'est-ce qui marche,et visent à mettre en place des interventions correctionnelles efficaces et ciblées. Il s'agit d'une approche qui reconnaît l'utilité de la science pour résoudre des problèmes en matière de criminalité (Cullen et Gendreau 2001). Malgré le scepticisme qui règne chez les criminologues et autres spécialistes des sciences sociales au sujet de notre capacité à faire des prédictions justes et fiables quant à la dangerosité et au risque de récidive des délinquants, les chercheurs canadiens dans le domaine correctionnel maintiennent qu'il existe un lien solide entre le type et le nombre de besoins qu'éprouvent les délinquants et la probabilité de récidive. Motiuk va plus loin et soutient qu'une évaluation combinée du risque et des besoins nous permettra de mieux prédire quels délinquants sont susceptibles de récidiver et lesquels ne le sont pas (Motiuk 1993). Ces risques et besoins sont identifiés par des recherches qui évaluent la probabilité d'une action criminelle future. Ces efforts consentis par les chercheurs en vue d'identifier et de quantifier les risques et les besoins ont abouti à une re-conceptualisation des besoins et de certains obstacles sociaux pour en faire des facteurs de risque.

L'analyse des facteurs de risque est liée à l'identification des besoins criminogènes qui permet de prévenir, et pas seulement de prédire, la criminalité. On utilise actuellement des échelles actuarielles pour classifier les détenus non seulement en termes de risque à la sécurité, mais aussi en fonction de leurs besoins à l'origine du comportement criminel. Les instruments d'évaluation du risque jouent un rôle capital quand il s'agit de faire correspondre [TRADUCTION] « le niveau des traitements et des services au niveau de risque que présente le délinquant » (Andrews, Bonta et Hoge 1990). Une bonne partie de ce travail est accompli par des psychologues qui oeuvrent en milieu correctionnel (Andrews et al.1990 ; Andrews, Zinger, Hoge, Bonta, Gendreau et Cullen 1990). Ceux-ci sont d'avis que seuls certains types de traitement précis, visant des groupes particuliers de délinquants, peuvent réduire la récidive. La classification des risques et des besoins donne donc lieu à une classification de sécurité et à une détermination du niveau de traitement ou de supervision. Plus récemment, on a observé un changement de terminologie, les risques criminogènes étant qualifiés de facteurs statiques (ou stables), comme l'âge ou le passé criminel, alors qu'on dit des besoins criminogènes qu'ils sont des facteurs dynamiques, qui peuvent être modifiés grâce à des programmes de traitement.

Il existe une abondante documentation sur les avantages que l'on peut retirer d'une évaluation combinée du risque et des besoins. Ces pratiques d'évaluation amélioreraient la justesse des décisions cliniques et permettraient des interventions ciblées, une meilleure classification, une évaluation des programmes, une normalisation et une allocation efficace des ressources (Andrews et Bonta 1998; Loza et Simourd 1994). Le recours au doublet « risque et besoins » est le fruit d'une critique portant sur les modèles actuariels statiques de prédiction du risque formulée dans de nombreux ouvrages traitant de l'évaluation et de la classification dans le domaine correctionnel. C'est ainsi qu'au début des années 1980, des psychologues et des psychiatres ont soulevé toute une série de questions remettant en cause l'utilisation des modèles statiques de prédiction du risque[4]. Cette critique a donné lieu à de nouvelles façons de comprendre le risque et de connaître le délinquant, et a confirmé la thèse voulant que les délinquants peuvent changer si on intègre une connaissance de leurs besoins aux techniques d'évaluation.

Les instruments d'évaluation et les techniques de classification en général qui intègrent la notion de risque et de besoins sont désignés par l'euphémisme évaluation du risque de troisième génération[5]. Plusieurssont d'avis que ces instruments de troisième génération sont des instruments de meilleure qualité que les instruments d'évaluation et de prédiction de première et de deuxième génération. L'évaluation du risque de première génération dépendait essentiellement du jugement clinique non structuré de praticiens expérimentés. Cet outil a été mis au rancart en raison de son caractère subjectif et non empirique, et pour sa faible valeur prédictive. Les évaluations du risque de deuxième génération, qui ont attiré l'attention plus récemment, mettent l'accent sur des facteurs historiques statiques comme l'âge, le nombre et le type de condamnations, les infractions à caractère sexuel, et le lien entre le délinquant et la victime. Parmi ces instruments, on compte l'échelle des facteurs prépondérants (utilisée aux États-Unis), L'Échelle d'information statistique sur la récidive (ISR) (utilisée au Canada), et la mesure du risque de nouvelle condamnation (utilisée au Royaume-Uni)[6]. Ces instruments étaient considérés comme étant plus objectifs, empiriquement solides au plan actuariel, et comportant une valeur prédictive beaucoup plus précise que les méthodes utilisées antérieurement (Andrews et Bonta 1998). Mais, comme on l'a dit plus haut, ces techniques d'évaluation de deuxième génération ont été amplement critiquées en raison de leur rigidité et de leur dépendance exagérée à l'égard des critères de risque statiques axés sur l'infraction.

Cette connaissance rigide du risque obtenue grâce aux instruments de deuxième génération permettait de définir un sujet de risque fixe (Hannah-Moffat 2002), que l'on classait dans une catégorie de risque déterminé (élevé, moyen, faible), à partir de données historiques accumulées qui, pour la plupart, ne pouvaient être modifiées. Cette façon de conceptualiser le sujet délinquant posait naturellement des limites aux praticiens et offrait peu de chose aux administrateurs des services correctionnels en termes d'intervention, hormis des mesures de neutralisation. Sur un plan plus abstrait, une telle façon de comprendre le risque se fondait sur l'échec implicite des mesures de réadaptation et l'idée tacite que la neutralisation constituait la meilleure stratégie correctionnelle. Cette logique contribua à ce que les criminologues ont appelé la vague d'hyper incarcération ou incarcération de masse qu'on a connue à la suite du déclin de l'État providence[7].

Tandis que cette logique statique du risque était mobilisée pour documenter et justifier les pratiques pénales, des praticiens et des chercheurs dans le domaine correctionnel travaillaient à mettre au jour des connaissances nouvelles qui remettaient en question cette conception apparemment dominante du risque et qui réaffirmaient l'importance des programmes de réadaptation. Par exemple, Don Andrews (1989), un chaud partisan du mouvement qu'est-ce qui marche et auteur d'importants instruments d'évaluation, écrivait : [TRADUCTION] « les anciennes évaluations du risque (de deuxième génération) ne prescrivent pas de mesure d'intervention, et ne tiennent pas compte du fait que les délinquants, une fois admis dans le système correctionnel, peuvent vivre des événements et des expériences susceptibles de modifier leurs risques de récidive » (p. 5). C'est-à-dire qu'un délinquant à risque faible peut le demeurer tout au long de sa période de surveillance, ou passer à une catégorie de risque plus élevé. Inversement, le délinquant à risque élevé peut demeurer à risque élevé ou passer à une catégorie de risque plus faible. Selon Andrews, [TRADUCTION] « pour améliorer les évaluations du risque et la justesse de la prédiction, il faut pouvoir définir les caractéristiques et les circonstances du délinquant qui sont susceptibles de changer pendant qu'il purge sa peine, et établir lesquels parmi ces changements indiquent dans les faits un risque accru ou réduit de récidive » (pp. 5-6). Pour y parvenir, poursuit Andrews, les chercheurs et les intervenants sur le terrain doivent aller au-delà des facteurs de risque qui ne peuvent pas être changés, comme les antécédents criminels, et examiner les facteurs dynamiques et modifiables, c'est-à-dire les besoins criminogènes.

S'appuyant sur la méta-analyse, les chercheurs dans le domaine correctionnel ont fait valoir que l'absence de variables dynamiques, ou besoins, comme la situation d'emploi, les relations familiales ou conjugales, la présence d'associés, les attitudes antisociales, les traits de personnalité, la consommation de drogue, et d'autres caractéristiques pertinentes[8] statistiquement liées à la conduite criminelle venait considérablement limiter la valeur des instruments d'évaluation antérieurs (Andrews et Bonta 1998). Par suite de cette puissante critique des instruments d'évaluation du risque de première et de deuxième génération, on en est venu à intégrer les besoins dans les évaluations traditionnelles du risque, ce qui a accru la confiance des intervenants en leur capacité de prédire les risques de récidive et d'élaborer des interventions ciblées. Inspirée par l'idée que [TRADUCTION] « la prédiction devrait donner un résultat utile » (Andrews et Bonta 1998:225), une troisième génération d'évaluation du risque a vu le jour. Cette évaluation du risque de troisième générationse distingue par le fait qu'elle aspire à mesurer de manière objective et systématique les facteurs de risque statiques et dynamiques, ou les besoins à l'origine du comportement criminel. On envisage d'ores et déjà une quatrième génération d'évaluation du risque qui inclura l'identification et l'évaluation de facteurs de réceptivité en vue d'ajuster le traitement (Andrews et Bonta 1998). Dans la plus récente version du Youth Level of Service/Case Management Inventory (Inventaire du niveau de service pour les jeunes/gestion de cas) (YLS/CMI) et dans les nouvelles versions[9] de l'Inventaire du niveau de service révisé (INS-R), les facteurs de réceptivité sont intégrés à l'évaluation du risque et des besoins.

Il est clair que la nouvelle règle en ce qui a trait à l'évaluation et à la classification du risque est de recourir à des stratégies et à des instruments qui [TRADUCTION] « réunissent systématiquement des données sur l'historique et les besoins du délinquant en vue de mettre au point un plan de traitement et de déterminer des niveaux de surveillance » (Bonta 2002:1). Les principes du risque, des besoins, de la réceptivité et du pouvoir d'appréciation professionnel de Andrews et Bonta (1998) illustrent cette nouvelle logique de la gouvernance pénitentiaire fondée sur la gestion du risque. Cette quadrature du risque, des besoins, de la réceptivité et du secret professionnel sont les quatre principes de la classification/évaluation.

Le principe du risque confirme l'hypothèse selon laquelle le comportement criminel est prévisible et que les services de traitement doivent correspondre au niveau de risque du délinquant. Ainsi, les délinquants qui présentent un risque élevé sont ceux que l'on visera pour recevoir le plus grand nombre d'interventions. Le principe des besoinsa trait à l'importance de définir les besoins criminogènes et de fournir un traitement qui réduira la récidive. Grâce à de tels instruments, les besoins sont explicitement liés à la réadaptation ; les besoins criminogènes ou les facteurs de risque dynamiques sont des cibles de la réadaptation. Mais le traitementsignifie souvent des interventions de type cognitivo-comportemental qui prétendent enseigner plutôt que traiter,comme le suggéraient les anciennes connotations associées à la réadaptation. Le principe de la réceptivité, qui renvoie à [TRADUCTION] « la [prestation] de programmes de traitement dont les caractéristiques correspondent aux facultés et aux capacités d'apprentissage du délinquant » (Andrews et Bonta 1998:245), va encore plus loin dans cette voie. Les délinquants sont des êtres humains et les stratégies les plus vigoureuses pour influencer le comportement humain sont les stratégies cognitivo-comportementales. Enfin, le principe du pouvoir d'appréciation professionnelréaffirme stratégiquement l'importance de retenir des services professionnels à la condition du faire de manière responsable et avec un suivi systématique. Ici, le terme « professionnel » inclut de nombreux intervenants (ou para-professionnels) ayant peu ou pas de formation professionnelle en évaluation du risque, ou dans les cas les plus rares, des agents de correction ou des surveillants de liberté conditionnelle.

Les instruments d'évaluation du risque et des besoins se sont rapidement multipliés et leur utilisation aux différentes étapes du processus de justice pénale s'est accrue, mais peu de chercheurs de calibre international ont eu l'occasion d'examiner et de critiquer cette tendance ou de réunir des données sur leur impact au niveau de la prise de décision. Certains ouvrages critiques s'appuient sur diverses approches théoriques pour exprimer des préoccupations au sujet d'un grand nombre de pratiques axées sur les besoins ayant cours dans les systèmes de justice pénale et de santé mentale. Certaines de ces préoccupations concernent : le traitement équitable, la justice et la proportionnalité (Hudson à venir 2001; Rose 1998), les dimensions morale et politique du risque (Ericson et Doyle 2003 ; Gray, Laing et Noaks 2002 ; Stenson et Sullivan 2001), la discrimination fondée sur le sexe, la race ou l'origine ethnique (Hannah-Moffat et Shaw 2001), le ciblage de populations marginalisées et la redistribution des ressources basée sur des profiles de risque(O'Malley 1999 ; Rose 1998 ; Silver et Miller 2002), et la relation ténue entre le risque et les initiatives de réadaptation ou de qu'est-ce qui marche (Brown 1996 ; Hannah-Moffat, 2002 ; Kemshall 1998 ; Robinson 2002 ; 1999 ; 1996). Ces ouvrages présente une approche interdisciplinaire à l'étude du risque et de la gouvernance basée sur le risque. Dans l'ensemble, ces articles soulèvent des questions théoriques au sujet de l'usage accru qui est fait des technologies fondées sur le risque et des conséquences éventuelles que l'on peut en attendre. On y pose des questions spécifiques au plan opérationnel sur la manière dont la détermination du risque devrait guider les preneurs de décision ou même si elle devrait le faire, mais on ne se demande pas si ces instruments permettent de faire des prévisions valides ou fiables.


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