Évaluation du risque et des besoins chez les jeunes contrevenants : un aperçu

4. Résultat de la recherche (suite)

4.0 Résultat de la recherche (suite)

4.4 Standardisation et cohérence

L'utilisation d'instruments standard d'évaluation du risque et des besoins permet à tout le monde de « parler le même langage ». Plusieurs de nos répondants préféraient les instruments d'évaluation du risque structurés comme le YLS/CMI ou l'INS-R. Selon eux, ces instruments permettent de prendre des décisions plus cohérentes parce qu'ils reposent sur un ensemble standardisé des critères prédictifs[16], qui viennent systématiquement structurer la marge d'appréciation du professionnel. Ils visent à garantir que les agents de probation évaluent les mêmes choses de la même manière. On estime aussi qu'ils rendent les décisions plus transparentes et facilitent la transition lorsqu'un dossier est confié à un autre intervenant ou qu'un adolescent est transféré.

Dans plusieurs provinces, on préfère les instruments standardisés parce qu'on estime qu'ils assurent une plus grande cohérence dans les critères utilisés pour faire l'évaluation et formuler les recommandations. Les critères normalisés produisent aussi des décisions plus uniformes et cohérentes dans les différents bureaux et les différentes régions. Ils font aussi en sorte que les dossiers et les rapports sont organisés d'une certaine manière et incluent un ensemble de critères fiables. Plusieurs estiment que ces instruments sont essentiels pour garantir la cohérence de l'information recueillie pour produire les rapports et prendre les décisions.

L'évaluation du risque et des besoins aux fins de déterminer le niveau de surveillance (ou de suivi) requis est utile pour les gestionnaires parce qu'elle permet de faire correspondre le nombre de contacts au niveau de risque et de besoins. En utilisant une méthode standardisée pour déterminer la fréquence du suivi, par exemple, on s'assure que les jeunes ayant un niveau de risque comparable sont vus à des intervalles comparables, et que ceux qui présentent un risque plus faible sont vus moins souvent que ceux qui présentent un risque plus élevé. Cette logique est conforme aux principes de risque et de besoins à la base de ces instruments.

4.5 Gestion de cas

Selon les répondants, l'une des principales qualités des instruments d'évaluation du risque et des besoins est leur utilité dans la gestion de cas des délinquants. Ils permettent d'identifier les facteurs de risque, d'évaluer le danger que l'adolescent présente pour la société et d'identifier les services dont il a besoin. Ils soulignent les questions brûlantes qu'il est possible ensuite d'examiner de plus près avec le jeune.

L'évaluation du risque et des besoins est souvent assimilée à de « meilleures pratiques » permettant de rehausser le rôle de l'agent de probation. Les instruments d'évaluation permettent aux délégués à la jeunesse d'identifier les besoins criminogènes et les changements qui sont requis, de classer ces facteurs criminogènes par ordre de priorité, et de formuler des recommandations concrètes touchant les programmes. On considère en effet qu'une gestion correctionnelle efficiente et efficace repose sur l'articulation des programmes disponibles avec les besoins tels qu'identifiés.

Même si plusieurs affirment que l'évaluation du risque et des besoins permet d'améliorer les plans de traitement, aucune recherche canadienne n'a porté spécifiquement sur l'utilité de ces instruments en ce qui a trait à la gestion de cas auprès des jeunes. À notre connaissance, aucun chercheur international ne s'est penché sur la question (Kemshall 1998 ; Robinson 1996). Jusqu'ici, la recherche sur l'évaluation du risque et des besoins a porté presque exclusivement sur la prédiction de la récidive, un facteur important en administration de la sécurité. Nous ignorons dans une large mesure si ces instruments permettent vraiment d'éclairer nos décisions et nos interventions auprès des jeunes. Un certain nombre de questions préliminaires doivent être explorées. Quelle est l'efficacité de ces instruments pour orienter les décisions à prendre dans le cadre du traitement ou des programmes ? Les classifications de risque et de besoins changent-elles avec des traitements ou des programmes appropriés ? Comment le système répond-il à l'inadéquation entre les classifications de risque et de besoins et les ressources institutionnelles ? L'un des objectifs de la classification du risque et des besoins est de réduire le niveau d'intervention auprès des délinquants à risque faible et moyen - ces interventions ont-elles diminué, augmenté ou sont-elles demeurées stables ? Ou alors, est-ce que les instruments d'évaluation servent uniquement à fixer les niveaux de surveillance ? Les instruments sont utilisés à différentes étapes du processus décisionnel au sein du système de justice pénale applicable aux adolescents (mesures extrajudiciaires, rapports prédécisionnels, probation, mise sous garde). Le même instrument peut-il servir pour éclairer les décisions à chacune de ces étapes, ou devrait-on élaborer des instruments d'évaluation différents pour chacune ?

Il importe d'examiner ces questions car certaines provinces et territoires songent, et ont même commencé dans le cas de l'Ontario, à revoir leurs services et leurs programmes de traitement en fonction de l'évaluation du risque et des besoins.

4.6 Amalgame du risque et des besoins[17]

Bien des répondants ont hésité lorsqu'on leur a demandé quelle était la différence entre un facteur de risque et un facteur de besoins. Certains ne pouvaient faire la distinction, d'autres ont dit que le risque avait trait aux facteurs statiques et historiques qui ne pouvaient être changés alors que les besoins se rapportaient aux facteurs dynamiques sur lesquels on pouvait intervenir et qui éventuellement pouvaient être modifiés en vue de réduire le risque de récidive. Quelques-uns étaient d'avis que les besoins voulaient dire une chose complètement différente, à savoir le besoin d'aide. Mais peu importe la différence, le résultat final de l'évaluation des besoins était de faciliter l'intervention.

Ce que la plupart des répondants ne comprenaient pas, ce sont les problèmes que pose ce type d'évaluation des besoins et comment le fait de ne pas faire la distinction entre le risque et les besoins peut avoir pour résultat une surveillance accrue des jeunes contrevenants. La plupart considéraient que le risque et les besoins [TRADUCTION] « faisaient partie de la même problématique ». Dans les recherches et les pratiques en matière d'évaluation du risque, il y a un glissement assez important et en quelque sorte intentionnel (Hannah-Moffat 2002) entre les concepts de risque et de besoin. Il semble que là où il y a un besoin non satisfait, il y a un facteur de risque potentiel. Dans certains cas, les deux sont indissociables. Hannah-Moffat (2000:36) affirme ce qui suit :

[TRADUCTION]

L'amalgame du risque et des besoins produit un paradoxe intéressant. Il s'agit de deux éléments très différents : le premier a trait aux préoccupations classiques entourant la sécurité, généralement associées au danger et à la volonté de protéger les autres, alors que la mise en relief plus récente des besoins insiste sur le fait que le détenu souffre d'un manque et qu'il a droit à des ressources.

Ainsi, les besoins criminogènes sont explicitement définis comme étant des problèmes qui influencent les risques de récidive, plutôt qu'un énoncé de l'admissibilité aux ressources (Hannah-Moffat 1999). Pour les chercheurs canadiens, toutefois, tous les besoins ne sont pas nécessairement considérés comme étant criminogènes. Le doublet risque et besoinsest souvent utilisé et certaines caractéristiques des délinquants sont identifiées comme étant à la fois des risques et des besoins.

Les évaluations du risque de troisième, et bientôt de quatrième génération ont donné lieu à une nouvelle définition politique du besoin. Les décideurs et les chercheurs ont en effet entrepris de définir un concept de besoin qui non seulement constitue une cible correctionnelle légitime, mais qui par défaut définit certains besoins comme étant des cibles illégitimes[18] ou « dénuées de potentiel criminogène ».

De récentes recherches menées par le British Home Office ont bien saisi le dilemme. En cherchant à définir le concept de besoin, Aubrey et Hough (1997) indiquent : [TRADUCTION] « besoins et problèmes sont l'avers et le revers de la même pièce… Les besoins, à ne pas confondre avec les désirs ou les droits, sont souvent définis de manière implicite, en lien avec la fonction. Les besoins fondamentaux, par exemple, sont ceux qui doivent être satisfaitssi l'on veut rester en vie… Dans le cas du travail de probation tel qu'il est actuellement organisé, les problèmes des délinquants deviennent des besoins seulement si leur satisfaction réduit le risque de récidive,ou apporte un autre avantage de la sorte à la société » (p. 3).Par conséquent, les besoins sont définis à l'intérieur de paramètres relativement étroits. Les besoins ne sont pas nécessairement définis en termes de ce que le délinquant perçoit comme étant ses besoins, mais plutôt en termes de réduction du risque et de possibilité d'intervention. Les auteurs posent également la question : « l'agent de probation doit-il s'intéresser à la pauvreté du délinquant, par exemple, ou de ses pauvres conditions de logement, si ces facteurs ne sont pas reliés à son comportement criminel ou antisocial ?» (p. 3). Comme d'autres chercheurs dans le domaine correctionnel, Andrews (1989) définit de manière stratégique les besoins devant être l'objet d'une intervention et ceux qui constituent des cibles moins prometteuses. Dans ses premiers travaux sur le sujet, Andrews (1989) affirme explicitement que certains besoins ne se prêtent pas à une intervention. Il affirme que les interventions de traitement ne devraient pas viser à [TRADUCTION] « faire du client une 'meilleure personne' si les critères po ur être une 'meilleure personne' n'ont pas de rapport avec la récidive » (p. 15). Dans une description plus raffinée du concept de besoin, Andrews et Bonta (1998) ajoutent aux liens empiriquement attachés à la récidive la notion de possibilité d' intervention. Ils notent que de nombreux délinquants, particulièrement ceux qui présentent un risque élevé, ont des besoins variés. Ils ont besoin d'un lieu pour vivre et travailler, ou encore ils ont besoin d'arrêter de consommer de la drogue. Certains ont une faible estime de soi, des maux de tête chroniques ou les dents cariées. Ce sont tous des besoins. La notion de besoin nous fait prendre conscience de la distinction entre les besoins criminogènes et les besoins non criminogènes. Les besoins sont des attributs dynamiques du délinquant qui, lorsqu'ils sont modifiés, entraînent une modification de la probabilité de la récidive. Les besoins non criminogènes sont aussi dynamiques et modifiables, mais ces changements ne sont pas nécessairement associés à la probabilité de récidive.

Les variables qui sont importantes mais qui ne sont pas associées à la récidive, même si elles nécessitent une intervention, sont considérées comme des besoins non criminogènes (par exemple la pauvreté, la santé) et ont une faible priorité en termes d'intervention, sauf pour des raisons humanitaires. Le besoin pouvant faire l'objet d'une intervention n'est pas nécessairement le même que celui qui est perçu par le délinquant,[19] mais plutôt une caractéristique qu'il partage avec une population qui est statiquement liée à la récidive.[20] Le besoin susceptible d'intervention est défini non seulement en fonction de la disponibilité des ressources et des structures qui permettent une intervention et une éventuelle amélioration, mais aussi en fonction d'une connaissance statistique qui en fait une variable permettant de prédire la probabilité d'un résultat indésirable mais évitable : la récidive.

4.7 Sexe et diversité[21]

Les questions liées au sexe et à la diversité continuent d'être négligées dans la recherche et la pratique. Les limites méthodologiques de ces instruments soulèvent des questions relatives à leur utilisation auprès des jeunes hommes, mais ces questions sont encore plus épineuses quand il s'agit de jeunes femmes et de jeunes d'autres races. De façon générale, on peut dire qu'il faudra abattre beaucoup de travail avant de pouvoir dire de façon certaine si les instruments d'évaluation dont nous disposons à l'heure actuelle sont adaptés aux femmes et aux personnes de diverses origines culturelles ou ethniques, ou si leur utilisation n'est pas plutôt une source subtile de discrimination systémique. La recherche sur le sexe, les Autochtones et les autres groupes minoritaires demeure insuffisante. Aucun des instruments n'a été testé correctement auprès des femmes, des Autochtones et des autres groupes minoritaires. Dans certaines études, on a recherché si le YLS/CMI permettait de prédire la récidive des jeunes femmes et des jeunes Autochtones, et faisaient état de résultats prometteurs (Costigan 1999 ; Costigan et Rawana 1999 ; Jung et Rawana 1999). Mais la recherche et les entrevues indiquent que les instruments d'évaluation actuarielle sont susceptibles d'attribuer aux délinquants de sexe féminin et autochtones un risque plus élevé en raison de leurs plus besoins criminogènes plus nombreux. Les critères utilisés pour attribuer un risque élevé à ces deux groupes peuvent être considérablement différents de ceux qui servent à identifier les hommes non autochtones à risque élevé. Les femmes délinquantes sont souvent considérées comme étant à risque plus élevé à cause du risque qu'elles présentent pour elles-mêmes, alors que les délinquants à risque élevé mâles sont davantage susceptible de poser un risque aux autres (Hannah-Moffat et Shaw 2001). Selon un de nos interlocuteurs, un groupe-conseil autochtone du Manitoba a remis en question la validité de ces échelles, particulièrement pour les délinquantes autochtones.

Selon certains, [TRADUCTION] « pour que les instruments soient également valides [pour les femmes en particulier], il faudra peut-être utiliser des facteurs de risque additionnels ou différents dont la valeur aura été démontré objectivement et statistiquement » (Brennan 1998:198). D'autres ont noté que la faible taille des échantillons de base posait problème. Des études portant sur des femmes adultes indiquent qu'elles n'ont pas les mêmes types d'antécédents criminels et que les intervenants ont trop souvent recours à des dérogations pour réduire leur cote de risque (Acoca et Austin 1996 ; Austin, Chan, et Elms 1993 ; Brennan et Austin 1997). Certains affirment que l'application rigide ou mécanique des instruments d'évaluation du risque pouvait conduire à des classifications injustes et que ceux-ci pouvaient effectivement institutionnaliser les désavantages qu'éprouvent les groupes minoritaires (Bhui 1999 ; Daly et Lane 1999 ; Dawson 1999 ; Gottfredson 1987 ; Petersilia et Turner 1987).

Ces questions revêtent une importance accrue si l'on considère le rôle que jouent les évaluations du risque et des besoins dans la gestion de cas. Il existe une abondante littérature sur les différences sexuelles et raciales liées à la criminalité et sur les différents besoins et les différentes réponses des femmes et des groupes ethniques et culturels aux programmes correctionnels (voir Hannah-Moffat et Shaw 2001)[22]. Jusqu'ici, la recherche en matière d'évaluation du risque et des besoins n'a pas examiné attentivement la possibilité qu'il y ait des variations sexuelles et culturelles dans les formes de criminalité et de récidive. La recherche portant sur ces instruments et les guides d'orientation ne semble pas avoir examiné les études sur les meilleures pratiques pour ces groupes ou les débats sur l'évaluation du risque et des besoins chez les femmes, les Autochtones et autres groupes minoritaires. Il peut y avoir des questions juridiques non résolues en raison de cette négligence, notamment en ce qui a trait aux jeunes Autochtones.

Voici un résumé des questions soulevées lors des entrevues touchant ces populations.

En ce qui a trait au sexe, certains répondants estimaient qu'il y avait « deux poids, deux mesures » dans la façon dont les garçons et les filles étaient subjectivement évalués par les intervenants. L'un a déclaré : [TRADUCTION] « règle générale, les filles que nous rencontrons et qui sont en probation ont des besoins plus élevés- les garçons sont a risque plus élevé (règle générale, les juges sont plus sévères avec les filles en leur imposant des périodes de probation plus longues) ». Certains intervenants n'aimaient pas utiliser ces instruments avec des adolescentes, estimant qu'ils avaient tendance à leur attribuer des scores trop élevés. Cette perception est liée à l'utilisation aléatoire de dérogations auprès de cette population. On a aussi dit que les tests ne tenaient pas compte des besoins des femmes qui sont spécifiques à leur sexe (comme les antécédents de violence physique, mentale ou sexuelle - souvent motif de fugue, ou leurs responsabilités parentales), ce qui est important dans la gestion de cas ou pour comprendre ce qui les a poussé vers la criminalité. Certains ont signalé (sur la base d'observations non systématiques) que les adolescentes étaient plus susceptibles de fuguer, d'être toxicomanes ou d'appartenir à des familles dysfonctionnelles, et que les adolescents étaient plus susceptibles de récidiver que les adolescentes. D'autres étaient d'avis qu'il n'y avait pas de différences importantes entre les garçons et les filles et que le sexe ne devrait pas influencer l'évaluation du risque et des besoins.

Au chapitre de la diversité, plusieurs répondants ont formulé des remarques sur la condition des jeunes Autochtones, en soulignant qu'ils étaient surreprésentés dans les populations de délinquants purgeant une peine dans la collectivité ou dans un établissement. Les instruments d'évaluation du risque ne tiennent pas suffisamment compte du contexte socioculturel plus large dans lequel se trouvent les adolescents autochtones et de leurs besoins particuliers. Certaines des caractéristiques ethnoculturelles mentionnées comprenaient le rôle de la famille étendue dans la vie des jeunes Autochtones et le différent [TRADUCTION] « mode de vie qui existe sur la réserve ». Une personne interrogée a explicitement indiqué que les agents de probation et autres intervenants devaient [TRADUCTION] « éviter d'imposer nos standards moraux bourgeois aux familles ». Certains estimaient que les critères d'évaluation du risque comprenaient des critères qui, appliqués aux jeunes Autochtones, ont sur eux un effet discriminatoire étant donné les conditions sociales marginales dans lesquelles ils vivent.

Même si plusieurs provinces ont indiqué que les jeunes Autochtones étaient sur-représentés dans leurs populations de jeunes contrevenants, on semble accorder très peu d'attention formelle à la validé et à la fiabilité d'instruments et de pratiques conçus et mis au point pour la population générale en milieu correctionnel pour adolescents. Le fait de ne pas comprendre et de ne pas intégrer les différences raciales et ethnoculturelles dans l'évaluation des besoins et du niveau de risque perçu chez les adolescents et dans la formation est susceptible d'avoir des effets discriminatoires. Comme la discrimination systémique entraîne par le fait même l'exclusion sociale, certains jeunes Autochtones ou appartenant à des groupes ethnoculturels éprouveront des besoins ou représenteront des risques dynamiques plus marqués.

En ce qui a trait à la formation et aux orientations applicables aux jeunes Autochtones et aux adolescentes, aucun des répondants n'a indiqué avoir reçu une formation se rapportant à l'utilisation des évaluations et à l'interprétation des critères applicables à ces populations. Aucune des provinces n'a indiqué qu'elle avait adopté des guides d'orientation spécifiques à cet égard.

On ne s'est pas ouvertement déclaré être préoccupé au sujet des autres groupes ethnoculturels, ce qui ne veut pas dire qu'on n'éprouve aucune inquiétude quant à l'évaluation de ces autres groupes. D'autres recherches devraient examiner la pertinence culturelle et l'impact de ces instruments sur des populations minoritaires non autochtones.

Si les provinces décident d'employer des instruments formels d'évaluation du risque et des besoins, il faudrait examiner ces instruments pour déterminer si les critères utilisés pour établir les niveaux de risque et de besoins ont un effet discriminatoire et si ces instruments tiennent correctement compte de la situation des adolescents appartenant à des groupes autochtones ou ethnoculturels.

Il y a lieu d'examiner la portée juridique des lacunes que présentent ces instruments d'évaluation en termes d'égalité et de discrimination systémique, à la lumière des récentes décisions juridiques se rapportant à la gouvernance des délinquants autochtones.

4.8 Interprétation et présentation des résultats

La logique qui sous-tend les récents instruments d'évaluation du risque est fondée sur un modèle emprunté au monde de l'assurance selon lequel on a recours à des calculs de probabilité pour déterminer la probabilité qu'un événement se produise, en l'occurrence la récidive. Ce risque de récidive sert ensuite à concevoir et à justifier des pratiques et des politiques administratives. La cote de risque n'identifie pas ceux qui vont effectivement récidiver, elle identifie seulement les jeunes qui sont prédisposés à le faire. Ceux qui sont identifiés comme étant à risque élevé sont plus susceptibles de récidiver, mais pas tous le feront. Et ceux qui sont identifiés à risque élevé ne courent pas un risque plus élevé de commettre un crime grave avec violence. Les instruments actuariels prédisent la récidive ; ils ne font pas de différence entre le comportement criminel violent et non violent. En fait, la nature de l'infraction effectivement commise n'entre pas en ligne de compte pour calculer la cote de risque du YLS/CMI ; seul le nombre d'infractions précédentes est noté. En fait, les instruments d'évaluation du risque et des besoins sont peut-être moins efficaces pour prédire les crimes graves comme les évasions et les comportements violents. Ce type de crime est relativement peu fréquent chez les jeunes contrevenants, et les échantillons sont donc trop petits pour permettre des évaluations du risque de récidive.

Même s'ils ont reçu une formation sur ces instruments et leur interprétation, les intervenants ont du mal à interpréter le sens de la cote de risque et l'importance des variables contenues dans les instruments d'évaluation. La plupart des variables[23] sont là parce qu'elles sont liées à la récidive (voir le passage portant sur la recherche plus haut). La corrélation est différente de la causalité. Par exemple, le faible rendement scolaire ou les problèmes familiaux peuvent être des prédicteurs du comportement criminel, mais non la cause (pour une discussion plus approfondie sur ce sujet, voir O'Malley 1999). Il arrive souvent qu'une cote élevée au regard d'un besoin en particulier soit présentée comme étant un facteur causal et traité comme tel dans la planification de la gestion de cas. On met au point une intervention visant le facteur dynamique comme s'il avait été clairement établi qu'il s'agissait d'un antécédent au crime. De plus, le score de risque traduit la probabilité que le jeune récidive. On le calcule en examinant à quel degré, ou selon quelle probabilité, des adolescents ayant des caractéristiques et des comportements similaires ont commis des actes criminels. Plus les jeunes ayant des caractéristiques semblables sont susceptibles d'avoir commis des crimes par le passé, plus le score de risque de l'individu en question sera élevé. Plutôt que d'interpréter la cote de risque comme une simple corrélation, on attribue souvent à l'individu les caractéristiques propres à la catégorie de risque à laquelle il appartient. O'Malley (1999) souligne que les risques, et en l'occurrence les besoins dynamiques, sont des artéfacts statistiques.

4.9 Formation

Pour administrer l'instrument correctement, il faut une bonne formation. Bonta (2002:374) le dit clairement : [TRADUCTION] « ceux qui administrent les échelles d'évaluation du risque aux délinquants doivent être bien formés et connaître les récents développements en matière d'évaluation des délinquants ». Il ajoute que [TRADUCTION] « même si peu d'intervenants risquent de se retrouver devant les tribunaux pour défendre leurs évaluations, ils devraient être prêts à le faire. Cela signifie qu'ils devraient capables d'expliquer comment le test d'évaluation est utilisé, quelle est sa valeur de prédiction et quelle est la théorie sous-jacente » (p. 374). Si les délégués à la jeunesse appliquent l'instrument de manière différente ou se méprennent sur les résultats, il y aura traitement inégal. Selon les concepteurs de l'instrument d'évaluation, ceux qui connaissent déjà les études sur le traitement et la prédiction du risque devraient recevoir une formation de deux jours, une formation de cinq jours étant recommandée pour les autres. La plupart des intervenants qui utilisaient des instruments d'évaluation du risque, mais pas tous, avaient reçu une formation quelconque allant de un à cinq jours.

Il est certain qu'il existe des écarts entre le but poursuivi par les instruments d'évaluation et leur utilisation dans la pratique. Mais le fait que les intervenants n'ont pas reçu de directive claire leur indiquant quand les utiliser et quand ne pas le faire est peut-être encore plus significatif. Plusieurs ont reçu une formation relativement à la LSJPA, mais peu comprennent les conséquences pour ce qui est de leurs tâches quotidiennes, comme la rédaction de rapports prédécisionnels. De nombreux intervenants comprennent que les choses vont changer, mais ne savent pas de quelle manière, et ils n'ont pas réfléchi à la question de l'évaluation du risque et des besoins dans ce contexte. Ils considèrent que les évaluations font partie de la gestion de cas et ils les situent mal dans le cadre plus général de la LSJPA. Les intervenants auraient ainsi des préoccupations distinctes selon qu'il s'agit de procéder à des évaluations valables et utiles ou de se préparer en vue de la LSJPA, ce qui pourrait changer lorsque la loi sera appliquée.

4.10 Dérogations

La plupart des instruments actuariels que nous avons examinés permettent aux délégués à la jeunesse de déroger au résultat obtenu ou de l'ajuster s'il estime que la classification ne correspond pas au risque réel que présente le délinquant. Les auteurs des instruments de type INS indiquent que de huit à dix pour cent des cas devraient donner lieu à une dérogation. Les données sur la fréquence des dérogations n'étaient pas facilement accessibles, mais on estime qu'elle varie de zéro à quinze pour cent. Les dérogations semblent moins fréquentes chez ceux qui utilisent l'ORAMS-PRA. Certains agents correctionnels ont rapporté que les dérogations n'étaient utilisées que pour hausser le niveau de risque. D'autres ont indiqué que leurs supérieurs rejetaient souvent des recommandations de recourir à une dérogation. Lorsqu'il n'y a aucune dérogation, ou très peu, c'est peut-être un signe que les délégués à la jeunesse n'examinent pas attentivement les évaluations, ou qu'ils subissent des pressions en ce sens au sein de leur établissement. Plusieurs des délégués à la jeunesse avec qui nous nous sommes entretenus ont déclaré craindre de voir leur responsabilité mise en cause pour expliquer leur recours limité aux dérogations. Les membres du personnel correctionnel peuvent être gravement sanctionnés si, parce qu'ils ont ajusté son niveau de risque, un adolescent commet un crime grave.

4.11 Réévaluations

La révision des classifications de risque n'est pas une pratique courante dans toutes les provinces et territoires, mais on a indiqué dans plusieurs régions qu'on avait décidé d'adopter des directives concernant les réévaluations. En entrevue, Don Andrews a recommandé des révisions trimestrielles. Certains délégués à la jeunesse que nous avons interrogés ont exprimé des réserves au sujet de ces révisions. On a fait remarquer notamment que les réévaluations pouvaient être biaisées pour les délinquants placés sous garde car certaines questions, sur les relations avec les pairs ou la toxicomanie, par exemple, ne seraient pas pertinentes. Dans le cas de l'ORAMS-PRA, il se peut que les changements au chapitre des facteurs dynamiques modifient la cote de risque en raison du nombre de facteurs statiques.

4.12 Vérifications

Une des recommandations qui a été formulée durant nos entretiens portait sur la nécessité d'adopter une politique de vérification des évaluations du risque et des besoins. Peu de provinces et des territoires procédaient à des vérifications systématiques. Des études sur le terrain dans trois d'ente elles ont fait ressortir que les données manquantes et les erreurs dans le calcul du risque étaient fréquentes. Même si les cadres dans les établissements doivent s'assurer que les évaluations du risque sont complétées, tous ne procèdent pas toujours aux vérifications requises. Il est essentiel de mettre en place des mesures de contrôle de la qualité afin de garantir la précision et la cohérence des évaluations correctement complétées, et de permettre d'éventuelles dérogations.

4.13 Ressources communautaires

L'évaluation du risque et des besoins peut fournir aux intervenants des indications sur les mesures à prendre à l'égard de certains jeunes contrevenants, mais il y a souvent un écart entre les ressources disponibles et les besoins identifiés par l'évaluation. Ce problème est particulièrement épineux dans les provinces plus petites et dans les régions éloignées où les ressources sont plus concentrées en milieu fermé que dans la collectivité. L'importance accordée par la LSJPA aux options communautaires risque de créer des difficultés récurrentes pour les intervenants aux prises avec une pénurie de ressources adéquates. Ces difficultés risquent d'être plus grandes encore pour les jeunes ayant plus de besoins.


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