Les victimes de la traite des personnes : Points de vue du secteur communautaire canadien

Résumé

La présente étude a été commandée par le ministère de la Justice du Canada. Il s’agit d’une des rares études de ce genre au pays. Les chercheuses espèrent qu’elle constituera un apport important à l’élaboration de politiques à long terme conçues pour protéger les droits des victimes de la traite des personnes et pour prendre en compte les questions de différences entre les sexes dans toute stratégie adoptée.

La traite des personnes est un problème mondial qui affecte environ deux millions de victimes par année (UNESCO, 2000). Pourtant, vu sa nature clandestine, elle est souvent ignorée ou mal comprise par les décideurs et la population. Aux fins du présent projet, les chercheuses ont adopté une définition de travail inspirée de celle utilisée dans un document des Nations Unies, le Protocole visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes (Nations Unies, 2000). On y désigne la traite des personnes comme une activité « qui implique le recrutement, le transport ou l’accueil de personnes aux fins d’exploitation et peut se produire à l’échelle internationale ou nationale. Les trafiquants utilisent diverses méthodes pour contraindre leurs victimes, y compris la menace de recours ou le recours à la violence. »

Le projet examine la traite internationale et nationale de personnes. Le Canada y est étudié comme pays d’origine, de destination et/ou de transit. On y envisage la traite des personnes comme un enjeu de droits de la personne et comme une question liée aux différences entre les sexes. Ce projet de recherche a pour objectifs d’acquérir une meilleure compréhension des caractéristiques et des besoins des victimes de la traite de personnes et de documenter les services communautaires auxquels peuvent présentement recourir ces personnes ainsi que toutes lacunes de ces services.

La recherche a été menée entre les mois de janvier et mai 2005 dans quatre villes : Vancouver, Winnipeg, Toronto et Montréal, qui sont des destinations ou des points de transit pour la plupart des victimes de la traite transfrontalière ou intérieure au Canada (GRC, 2005). Des entrevues téléphoniques ont été menées avec 40 travailleuses et travailleurs de première ligne ayant une expérience directe de l’intervention auprès des victimes de la traite des personnes. Les répondants constituent une gamme diversifiée de fournisseurs de services : services d’aide aux victimes, organismes d’établissement de personnes immigrantes et réfugiées, groupes communautaires de défense des droits sociaux, organisations religieuses, groupes de femmes, organisations autochtones et associations à caractère ethnique. Une analyse de contenu menée selon des axes horizontal et vertical par codage ouvert a permis d’identifier des thèmes et des lignes de force et de déterminer des catégories d’analyse.

Dans chaque ville, on s’est penché sur un ensemble donné de paramètres liés à la traite des personnes : 1) les caractéristiques de la traite des personnes selon l’expérience des organisations de première ligne; 2) les besoins des victimes en termes de prévention et de protection; 3) les mesures prises par ces organisations face à la traite des personnes; 4) l’identification des lacunes et des obstacles à la prestation des services requis. Les données issues des quatre sites de l’étude révèlent beaucoup de ressemblances mais également d’importantes différences et spécificités dans les approches du problème de la traite des personnes et les plus récentes interventions dans ce dossier.

La plupart des répondants utilisent des définitions de travail qui sont conformes à l’un ou plusieurs des aspects de la définition inscrite dans le Protocole de l’ONU sur la traite des personnes. De plus, les organismes de chaque ville font consensus en ce qui a trait aux principaux besoins à court et à long terme des victimes et signalent que bon nombre de ces besoins restent présentement sans réponse ou ne sont abordés que par des dispositions ponctuelles. Partout au pays, les répondants ont indiqué que la traite des personnes résultait de facteurs socio structuraux, tant au Canada que dans les pays en voie de développement, dont la pauvreté, la féminisation de la pauvreté et l’absence de débouchés économiques. De plus, les organismes convenaient généralement des principaux obstacles à la prestation de services, soit un manque de financement des groupes communautaires, l’absence de statut d’immigrant des victimes, les barrières linguistiques et culturelles, la marginalisation et l’isolement des victimes, leur crainte d’être déportées ou de subir les représailles des trafiquants et le secret et le silence entourant le problème de la traite des personnes. Enfin, les répondants désignent le manque de données ou de données exactes sur la traite des personnes comme un obstacle énorme à la prestation de services.

Les différences observées entre les sites de l’étude tiennent aux caractéristiques démographiques des victimes, aux modes d’intervention des organismes et aux problèmes particuliers à prendre en compte pour assurer une meilleure prestation de services.

Des résultats particulièrement étonnants sont la jeunesse de beaucoup de victimes et la prévalence de la traite des personnes chez les femmes et les jeunes filles autochtones au Canada. L’ampleur des réseaux de traite opérant au Canada a également surpris, en termes d’intensité et de niveau d’organisation; des répondants ont décrit des réseaux étendus à tout le continent, incluant de grands centres métropolitains du Canada et des États-Unis mais aussi de petites localités du Nord de la Colombie Britannique et des Prairies.

Plusieurs des répondants n’avaient jamais envisagé directement la traite de personnes à l’intérieur des frontières canadiennes puisque la population qu’ils desservent provient surtout de l’extérieur du pays. Comme les Autochtones constituaient une des populations ciblées par cette étude, leur situation a fait l’objet d’un examen spécifique. Les difficiles conditions socioéconomiques des peuples autochtones se reflètent dans le fait, mis à jour par l’étude, que la majorité des victimes de la traite des personnes à l’échelle nationale sont des femmes et des enfants autochtones. Autre résultat troublant : les enfants constituent la population la plus vulnérable et la plus difficile à rejoindre puisqu’ils sont habituellement confinés dans des maisons ou d’autres milieux fermés.

Les répondants de l’étude ont souligné des besoins particuliers à prendre en compte pour assurer l’efficacité de solutions et de mesures de prévention et de protection. Le secret entourant la traite des personnes, leur transport illégal, les liens avec le crime organisé et l’apparition de nouveaux réseaux criminels au Canada et à l’étranger sont autant d’indications de l’étendue réelle du problème.

Grave transgression des droits de la personne, la traite des personnes implique le recours à des menaces ou à de fausses promesses pour forcer ou contraindre des personnes, très majoritairement des femmes et des enfants, dans des situations d’exploitation et des conditions de souffrance extrême. Beaucoup de répondants ont réclamé un plus grand nombre de politiques et de programmes qui mettent l’accent sur la protection des victimes en plus de reconnaître leurs besoins et leurs droits de la personne.

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