Les victimes de la traite des personnes : Points de vue du secteur communautaire canadien

3. Résultats (suite)

3.2 Services, lacunes et obstacles

Après cette identification des besoins les plus urgents des victimes de la traite des personnes, les intervenants de première ligne ont été invités à décrire les services offerts par leurs organismes et les lacunes et obstacles constatés dans l’accès aux services. Leurs organismes interviennent particulièrement dans des enjeux comme la pauvreté, les besoins des personnes immigrantes et réfugiées et ceux des femmes victimes de différents types d’abus et de violence. Leur clientèle provient des services d’établissement, des intervenants en milieu carcéral, des organismes de solidarité avec le Tiers Monde, des organisations de femmes et des leaders autochtones, ou ce sont les femmes elles mêmes qui s’y adressent. C’est dans le cadre de ces mandats et de leur prestation quotidienne de services que les organismes abordent les besoins les plus pressants des victimes de la traite des personnes.

Il existe différents niveaux de services pour la plupart des besoins identifiés. Les répondants ont également noté des lacunes et des obstacles à l’apport de services correspondant aux problèmes particuliers des victimes de la traite des personnes.

3.2.1 Approche, intervention et protection

Approche

Le travail d’approche a été présenté par les répondants comme une activité importante, qui veut informer les victimes de la traite de personnes et les aider à se placer en sécurité. Les intervenants cherchent à approcher d’éventuelles victimes sur la rue ou dans les salons de massage, les bars ou les clubs de strip tease, au sein des communautés ethniques ou dans les églises.

Les victimes sont parfois rejointes par le biais de sites Web; d’autres sont portées à l’attention des organismes par des praticiens qui traitent ces femmes pour des infections transmises sexuellement ou des toxicomanies. Les répondants ont signalé que leurs organismes collaborent souvent avec d’autres organisations pour venir en aide aux personnes pouvant être victimes de la traite. À Montréal, par exemple, des organisations ont collaboré avec d’autres ressources comme Personne n’est illégal, une organisation destinée aux clients dépourvus de papiers d’identité; Dollard Cormier, un centre de désintoxication pour jeunes; Cactus, un organisme travaillant au niveau de la rue avec des utilisateurs de drogues injectables; le Service de la santé publique de Montréal. De plus, les organismes travaillent en réseautage avec des collectivités ethniques et des groupes communautaires de défense des droits.

À Vancouver, Toronto et Montréal, certains militants, ainsi que de petits groupes communautaires, ont parfois participé à des opérations de « sauvetage », où ils intervenaient physiquement pour aider une femme captive d’une situation de traite des personnes (par exemple, une travailleuse domestique, inscrite ou non au PAFR) à quitter les lieux de son exploitation :

Au Centre, nous offrons ce que nous appelons les « opérations de sauvetage ». Les femmes nous appellent et nous disent : « Je veux vraiment partir. » Elles ont besoin de quitter leur employeur immédiatement parce qu’elles ne peuvent plus supporter ses sévices. Nous les appuyons immédiatement en allant les chercher. Nous ne posons pas de questions, nous passons simplement les prendre.

Du travail a aussi été effectué dans les prisons ou établissements de détention où des femmes sont retenues, à différents endroits de Vancouver, de l’intérieur de la Colombie Britannique et sur l’île de Vancouver. Dans ce contexte précis, les organismes font un travail d’approche et de défense des droits qui touche l’immigration, les services d’établissement et les problèmes vécus en prison et face aux autorités pénales; ils accueillent parfois les femmes à leur sortie de prison.

Les intervenants se sont dits surchargés et privés de ressources suffisantes, avec un manque de soutien pour les activités d’approche. On a également suggéré l’embauche de pairs pour du travail d’approche dans certains groupes ethniques, comme les communautés chinoise, thaïlandaise et est européennes, où la traite des personnes est parfois organisée au sein de la collectivité.

Plusieurs répondants ont identifié les démarches de sensibilisation et de défense de droits face à la discrimination de genre, de race et d’ethnie comme faisant partie des principales activités de leurs organisations. Plusieurs organisations ont indiqué que leur adhésion à des principes féministes ou aux bases de la culture des Premières nations constituait un élément clé de leur capacité d’approcher les victimes de la traite, d’interagir avec elles et de maintenir le contact avec des personnes en situation de vulnérabilité. Mais aux yeux des répondants, ces cadres alternatifs d’intervention n’étaient pas reconnus à leur juste valeur par les fonctionnaires gouvernementaux et les organismes subventionnaires, ce qui limitait d’autant la capacité des répondants à offrir les services dont ils constataient la nécessité et la demande.

Selon les répondants, la population ne comprend pas vraiment ce qu’est la traite des personnes et son ampleur dans la collectivité. La couverture médiatique du problème était jugée incomplète, hermétique et présentée d’un point de vue conservateur. Les répondants ont suggéré, comme intervention viable, la création de campagnes de sensibilisation traitant des liens entre les préjugés systémiques de genre et de race et la traite des personnes. Certains ont recommandé l’embauche de survivants de la traite ou de travailleurs ayant une expérience du commerce du sexe pour l’organisation de telles campagnes, à offrir en plusieurs langues.

Un élément de cette stratégie d’éducation serait d’équiper la population d’outils permettant de venir en aide aux victimes. Il faudrait mieux faire connaître des programmes comme Cyberaide.ca, un système qui permet de signaler en direct l’exploitation sexuelle réelle ou soupçonnée d’enfants par Internet.

Intervention

On a donné plusieurs exemples d’opérations policières menées contre des activités de traite de personnes, opérations qui ont donné lieu à des évaluations mitigées. Pendant un certain temps à Toronto, le service de police et une organisation de travailleurs du sexe ont collaboré à une série d’enquêtes et de descentes dans des clubs de strip tease locaux soupçonnés de pratiquer la traite de personnes. Les répondants de chaque ville connaissaient eux aussi des exemples de descentes ponctuelles de police ayant mis à jour des personnes soupçonnées d’être victimes de la traite de personnes.

Les résultats des enquêtes et des interventions policières dans les cas de traite des personnes ont mis en lumière certaines lacunes du système, surtout lorsque le crime organisé était en cause, et la nécessité d’un travail d’éducation des forces de l’ordre. Par exemple, on a vu, lors de telles opérations, des victimes de la traite être accusées d’infractions liées à la prostitution. Les répondants trouvaient problématiques ce genre de résultats et soulignaient la nécessité de bâtir de meilleures relations entre les organisations de victimes et les forces policières. Dans d’autres cas, on a signalé que des femmes dépourvues de pièces d’identité avaient été directement remises à l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), pour ensuite être déportées.

Les répondants ont également désigné comme obstacle l’application insuffisante ou inadéquate des lois. On a contesté la mise en œuvre de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (LPIR, 2001) et la non application d’instruments juridiques existants comme le Code canadien du travail et le Code criminel.

Les victimes de la traite des personnes qui sont impliquées dans le commerce du sexe connaissent les conditions les plus difficiles : elles sont souvent emprisonnées, leurs enfants leur sont enlevés et on leur retire d’autres droits. Dans les cas où les victimes sont détenues, leur emprisonnement fait obstacle à la prestation des services dont elles ont besoin. On a fait remarquer que le mode de fonctionnement des centres de détention ne favorisait pas la défense des droits des femmes et leur soutien par la collectivité. Comme l’a souligné une intervenante : « Les prisons ne sont pas là pour aider les femmes; elles sont là pour contrôler les gens. »

La criminalisation des travailleurs du sexe a également été qualifiée de nuisible aux efforts de prévention. Le fait que la police utilise les activités menées en salon de massage comme éléments de preuve de prostitution et qu’elle recueille des preuves en appui à des accusations de prostitution contre les travailleurs a pour effet d’inhiber les efforts du personnel des organismes pour laisser sur place du matériel de prévention comme des condoms et des lubrifiants. La criminalisation gêne également les organismes dans leurs efforts pour identifier et approcher les travailleurs du sexe et gagner leur confiance. Leur peur de l’arrestation ou de la déportation peut les amener à éviter de recourir aux services nécessaires, un scénario que résume bien la citation suivante :

La première question est qu’il vous faut comprendre la culture des gangs, du travail du sexe. Les femmes n’ont pas de statut; elles ne savent même pas si la loi canadienne va les protéger. Elles sont simplement venues ici. Elles ne comptaient pas y rester toute leur vie. Elles viennent seulement ici pour gagner de l’argent et elles ont un jour besoin de quitter le pays. Elles ne savent pas si le gouvernement est prêt à aider ce genre de victimes.

La non application des règlements régissant les clubs de sexe et l’absence de formation et de sensibilisation des fonctionnaires au sujet de la traite des personnes sont perçues comme des lacunes en ce qui a trait à l’application des lois.

Services de protection

Dans quelques cas, des répondants ont fourni des services de protection temporaire en offrant à des femmes un endroit où rester. Ces répondants ont signalé avoir hésité à jouer ce rôle. Ils se sentaient mal équipés pour le faire mais ont jugé ce geste nécessaire parce que la victime n’avait nulle part où aller. Dans la plupart des situations où des femmes se sentaient en danger, celles ci ont été orientées vers des maisons d’hébergement pour victimes de violence conjugale. Dans certains cas, des maisons d’accueil de réfugiées ont même envoyé des femmes dans d’autres villes canadiennes ou même aux États Unis pour mieux assurer leur sécurité :

Un jour, nous avons commencé à craindre réellement pour sa sécurité. Une de nos bénévoles raclait des feuilles en face de la maison lorsqu’un Canadien blanc d’âge moyen s’est arrêté et a demandé si telle personne vivait chez nous. Heureusement, ce n’était qu’une bénévole et elle ne connaissait pas la réponse, alors elle est rentrée me dire que quelqu’un cherchait cette personne. Je suis donc allée répondre à cet homme pour voir ce à quoi il ressemblait; je lui ai demandé pourquoi il la cherchait, mais il est reparti. La femme n’était plus en sécurité. Nous avons donc pris des dispositions pour l’envoyer dans une autre ville ou elle a été accueillie par une autre organisation.

Les répondants ont désigné l’absence de politiques et de programmes de protection pour les victimes du trafic de personnes comme un obstacle fondamental à la prestation de services efficaces aux victimes. Les fournisseurs de services réclament également une protection pour eux mêmes dans certaines situations. À Calgary et à Montréal, par exemple, certains fournisseurs de services ont reçu des menaces liées à leur travail dans le cadre de la traite des personnes. Les travailleurs ont dit craindre d’exposer les victimes, eux mêmes ou leurs collègues à des représailles de la part des trafiquants.

Nous aussi avons reçu des menaces. Les femmes en reçoivent aussi. Toutes sortes de menaces, dont des menaces personnelles. Voilà pourquoi j’espère que vous respecterez la confidentialité et ce pourquoi nous ne pouvons donner de noms de gens, ni ceux des victimes, ni ceux des organisations. Nous souhaitons favoriser des solutions mais nous ne voulons pas voir une série de catastrophes arriver à des gens qui ont fourni généreusement leur aide.

Les répondants ont désigné plusieurs mesures qu’il importait de prendre pour offrir une meilleure protection aux victimes de la traite des personnes : une politique proactive d’immigration qui inclut la violence faite aux femmes, l’application intégrale du Protocole de l’ONU sur la traite des personnes et l’extension du statut d’immigrant aux victimes de la traite des personnes. À cet égard, certains ont suggéré de créer un « statut de personne protégée ». Cependant, les répondants ne favorisaient pas l’idée de lier l’obtention du statut d’immigrant au consentement des victimes à prendre part aux poursuites intentées contre les trafiquants.

La plupart des organismes qui rencontrent des victimes de la traite internationale des personnes ont pour mandat premier la prestation de services favorisant l’établissement des personnes immigrantes ou réfugiées. À ce titre, ils ont l’habitude d’aider les personnes à se plier aux procédures d’immigration. La plupart des groupes offrant des services aux personnes non immigrantes procèdent par renvoi à des organisations spécialisées ou sollicitent la collaboration bénévole d’avocats pour remplir les demandes de statut d’immigrant. Compte tenu des incidences d’une décision défavorable des autorités d’immigration, la plupart des organisations préfèrent s’en remettre à des spécialistes.

Les procédures les plus courantes sont les revendications du statut de réfugié, les demandes de résidence permanente pour des raisons d’ordre humanitaire et les demandes de résidence permanente pour les participants au PAFR ou pour d’autres détenteurs de visas de travail temporaire. En cas de déportation imminente, des organisations offriront parfois une aide d’urgence sous forme de démarches judiciaires, de lobbying politique, de campagnes média et de militantisme.

Une femme a récemment été déportée (…) C’était une des membres de notre organisation. (…) L’attitude du gouvernement s’est résumée à dire qu’ils s’en tenaient à obéir aux ordres de leurs supérieurs. Ils n’ont aucun souci de notre intérêt. Cela en était une preuve flagrante. (…) Ils ne voulaient pas : ils l’ont déportée.

L’accès à une représentation juridique, y compris l’assistance juridique, était déficitaire pour les organisations qui tentent d’aider les victimes à négocier avec le système d’immigration. Les répondants ont souvent désigné comme lacune l’absence d’une forme ou l’autre de statut de résident pour les victimes de la traite internationale des personnes.

3.2.2 Logement et revenu

Services de logement

Les répondants perçoivent les services de logement comme étroitement liés aux services de protection. Lorsqu’ils rencontrent des victimes de la traite des personnes et que celles-ci sont en situation de crise avec un besoin immédiat d’hébergement, les fournisseurs de services font appel à un certain nombre de ressources. Les maisons d’hébergement pour victimes de violence conjugale et les centres d’accueil de réfugiés s’avèrent être les ressources les plus utilisées mais, lorsque les victimes ne semblent pas correspondre à l’une ou l’autre de ces catégories, des intervenants de première ligne ont indiqué avoir cherché des places dans des refuges d’itinérants. À Vancouver, Toronto et Montréal, des organisations militantes hébergent parfois des victimes aux domiciles de leurs membres.

Les refuges pour femmes victimes de violence conjugale, pour personnes réfugiées et pour itinérants ont des limites liées à leurs mandats, qui visent des populations particulières et inhibent la prestation de services correspondant aux besoins des victimes de la traite de personnes, qu’il s’agisse de leur protection, de l’accompagnement aux services d’immigration ou de counseling et de services de santé spécialisés. Un autre problème, signalé à Winnipeg et Vancouver, est la réticence de certains refuges à admettre les personnes intoxiquées ou en état d’ébriété. Cela entrave l’apport de soutien à des personnes dont on peut tout simplement perdre la trace, même si elles demeurent en ville lorsqu’on rejette leur demande d’aide :

Un jour, une femme est entrée dans mon bureau : il était évident qu’elle était très intoxiquée et n’avait pas dormi depuis quelques jours. Elle arrivait à peine à rester éveillée. Elle était très jeune, n’avait pratiquement rien sur le dos. J’ai essayé de lui trouver un lieu d’hébergement, mais personne ne voulait la prendre tant qu’elle était intoxiquée. La meilleure offre que j’ai trouvée à lui faire a été : « Il y a ici une église appelée la First United Church et ils vont te laisser dormir sur un de leurs bancs; ils sont assez corrects. » Mais c’était à peu près tout ce que je pouvais lui offrir. Elle s’est vite sentie frustrée, la plupart de ces femmes n’ayant jamais trouvé de véritable soutien et ne faisant confiance à aucun des systèmes établis. Alors elle est repartie avant même que j’aie pu terminer ma phrase. Je lui ai donné des vêtements, de la nourriture. Elle a attrapé tout ce qu’elle a pu avant de repartir à la course, insultée.

Les ressources d’hébergement réservées aux femmes ont été qualifiées de protection nécessaire contre les trafiquants. Mais, lorsqu’il en existe, le nombre de places y est insuffisant, surtout lorsque les victimes de la traite des personnes ne comptent pas parmi les clientèles prioritaires de ces ressources d’hébergement.

Dans la majorité des cas, les ressources résidentielles disponibles pour les victimes de la traite seront des établissements de désintoxication et, même dans ces situations, on indique que ces ressources ont des listes d’attente si longues que bien des personnes ont déjà perdu la motivation de s’inscrire au traitement lorsque arrive leur tour. De plus, ces ressources sont rarement disponibles sans préavis. Cette absence de places en désintoxication a été qualifiée de particulièrement grave à Vancouver et Winnipeg pour les femmes autochtones, dont on considère qu’elles font l’objet de la traite de personnes à l’intérieur du pays. Enfin, plusieurs des organisations intervenant auprès de femmes dans le commerce du sexe ont fait valoir le besoin de ressources résidentielles pour les femmes échappant à la prostitution forcée.

Ces résidences sont nécessaires; ce sont des endroits où l’on peut repartir à zéro, où l’on peut suivre des cours d’anglais langue seconde. Je cherche des solutions avec d’autres organismes, n’importe lesquels; chaque personne est distincte, on ne peut donc jamais traiter les gens de façon identique. Une fois dans cette maison, les victimes peuvent obtenir des cours et des repas gratuits durant le jour, puis demander leur statut de réfugiée, entamer les démarches avec un avocat. Parce que tant que l’on ne se sent pas en sécurité quelque part, on ne peut avancer.

Un projet est apparemment à l’étape de la planification à Toronto mais, à ce jour, on déplore l’absence de ce genre de service.

Revenu

Les intervenants de première ligne ont décrit leur expérience à tenter d’obtenir des prestations d’aide sociale pour les victimes de la traite de personnes. L’accès à l’aide sociale est limité aux personnes ayant revendiqué un statut de réfugié ou ayant obtenu le statut de résident permanent au Canada. Les personnes dépourvues de pièces d’identité ou qui sont au pays avec des visas de travail temporaire ne peuvent habituellement pas obtenir l’aide sociale provinciale. Note de bas de la page 11 De plus, pour les victimes canadiennes de la traite des personnes, des conflits de compétence et l’absence de pièces d’identité peuvent bloquer l’accès à l’aide sociale.

Dans le cas des personnes non admissibles à un programme de sécurité du revenu, des intervenants ont dit avoir tenté d’obtenir de l’argent d’autres sources : dons de charité, orientation des victimes vers des églises, d’autres organisations religieuses ou des banques d’aliments et de vêtements. Lorsque les victimes sont hébergées dans des refuges, les organisations arrivent souvent à leur fournir un peu d’argent de poche. Des groupes ont également organisé des événements de levée de fonds en aide aux victimes. En dernière extrémité, plusieurs organisations disent avoir « passé le chapeau » parmi leurs employés et bénévoles :

Nous essayons par principe de faire appel aux politiques existantes, que nous utilisons autant que possible; puis nous nous adressons aux services caritatifs que nous connaissons. La troisième solution est d’ouvrir nos portefeuilles.

Plusieurs organisations syndicales de défense des droits étaient disposées à accompagner les victimes travaillant légalement au pays dans le dépôt de plaintes liées au Code canadien du travail, une démarche juridique complexe. Mais ces organisations n’ont pas suffisamment de ressources pour combler toute la demande de tels services d’accompagnement.

3.2.3 Santé

À l’exception d’un organisme de Winnipeg dont le personnel comptait des infirmières, aucun des organismes répondants n’offrait de soins de santé. On a toutefois indiqué dans chaque ville des exemples de programmes d’éducation en matière de santé. À Vancouver et à Winnipeg, des groupes de femmes, des centres d’accueil de jour et des centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle faisaient un travail de prévention en matière de santé. À Toronto et à Montréal, des services d’aide aux personnes réfugiées, des organisations de travailleurs du sexe et des groupes de travailleurs domestiques menaient ce genre de travail d’approche et d’éducation. Voici deux exemples de stratégies d’approche santé signalées par les répondants : 1) une collaboration entre une association de travailleurs du sexe et la Peel Board of Health, à Toronto, dans le but de gagner accès à des clubs de strip-tease et des salons de massage; 2) le recours à des pairs éducateurs pour gagner l’accès à certains lieux de travail du sexe. Les répondants ont indiqué que ces deux stratégies d’approche santé fonctionnaient bien auprès des femmes ayant fait l’objet de la traite des personnes.

Même si plusieurs organisations orientaient les victimes vers des cliniques de santé communautaires réputées plus tolérantes à l’égard des patients dépourvus de cartes d’assurance santé, les fournisseurs de services demeuraient partagés quant au succès de ces renvois. Une organisation montréalaise a organisé sa propre clinique de santé hebdomadaire en collaboration avec l’organisation Médecins du Monde, offrant des services médicaux gratuits de première ligne sans égard au statut d’immigrant des clients. Une autre organisation a localisé dans chaque communauté ethnique des médecins prêts à offrir leurs services de façon bénévole, sur demande. Dans chaque ville, plusieurs organisations, et notamment les centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle, ont fait état de leur pratique d’accompagnement des victimes aux rendez-vous médicaux, pour défendre leurs droits et leur expliquer les procédures.

On comptait parmi les lacunes constatées dans le domaine des services de santé le manque de personnel pour effectuer de la sensibilisation et de l’éducation en matière de santé, un manque de services résidentiels de réadaptation, un manque de places en désintoxication et l’accès difficile aux services publics dans le cas des victimes qui n’ont pas le statut d’immigrant ou les pièces d’identité appropriées.

Bon nombre des organisations interrogées offraient des services de counseling, souvent à propos d’enjeux particuliers comme l’agression sexuelle, les expériences vécues par les personnes réfugiées, celles liées au travail domestique et les problèmes de dépendance. C’était souvent lorsque les victimes demandaient une aide liée à l’un de ces problèmes que le personnel de première ligne découvrait des situations de traite des personnes.

Les conseillers interviewés ont indiqué ne pas pouvoir satisfaire à la demande pour leurs services. Il faut, disent-ils, des connaissances et des aptitudes pour bâtir un rapport de confiance avec les femmes et les attirer hors de leur isolement. Plusieurs participants ont soulevé la nécessité d’une formation liée à la dynamique spécifique de la traite des personnes et à ses incidences :

Oui. Le problème particulier à la traite des personnes, c’est qu’il n’existe pas de formation spécialisée sur les façons d’aider les victimes. Je crois qu’une telle formation serait utile parce qu’il existe énormément de programmes en Colombie-Britannique qui s’occupent des violences faites aux femmes. Une telle formation serait très bien accueillie. C’est un secteur très particulier de prestation de services et d’intervention.

3.2.4 Obstacles physiques, psychologiques et sociaux

Les répondants ont indiqué que la marginalisation et l’isolement, deux facteurs inhérents au trafic des personnes, entravent sérieusement l'apport de toute aide aux victimes. La nature clandestine de la traite empêche les femmes de divulguer de l’information. Le fait qu’on restreigne leurs déplacements et qu’on les empêche de communiquer avec d’autres personnes empêche également bien des femmes de recourir à des services. Pallier ce genre de séquestration et d’isolement exige, en plus d’une intervention policière en des circonstances appropriées, un investissement à long terme dans le travail d’intervention.

Les travailleurs de première ligne ont indiqué que les conditions étroitement circonscrites de vie et de travail de la victime et la présence continuelle du trafiquant à ses côtés constituaient de formidables obstacles :

Une fois les victimes de la traite des personnes arrivées à destination, la priorité absolue des trafiquants est de les tenir isolées de leur propre communauté et même les unes des autres. La plupart du temps, on confisque leurs pièces d’identité, on les regroupe, puis on les confine à des genres de dortoirs où elles ne sont pas libres d’aller et de venir, sauf pour faire leur travail. Par exemple, si elles travaillent dans un club où elles font de la danse-contact, etc., on les conduira ensemble à leur lieu de repos après leur travail. On ne leur permettra pas nécessairement de quitter les lieux sans accompagnement, puis on les ramènera au travail.

Les répondants ont indiqué que la manipulation psychologique et affective des victimes constituait un puissant outil de contrôle par les trafiquants, quel que soit le type de traite de personnes. Les entraves psychologiques mentionnées par les répondants comprenaient le manque de confiance, la faible estime de soi et la tromperie. La peur de la violence, de l’arrestation et, pour les victimes de la traite internationale des personnes, la peur de la déportation empêchaient les victimes de se manifester et de faire appel aux services dont elles ont besoin. Le climat de terreur créé par les trafiquants peut être assez extrême, comme en témoigne l’extrait d’entrevue suivant :

Elles ont très peur de se manifester. (…) Elles ont peur d’être tuées. De plus, ces gens qui les ont amenées au pays iront voir leur famille dans leur pays d’origine. On les soumet à toutes sortes de chantage. On se sert de tout pour les tenir captives de cette activité, de cette situation. Elles ont peur d’être retracées; les gens qui les ont amenées sont parfois capables de les retrouver. (,…) Et cela vaut pour les deux sexes, les filles et les garçons, les enfants, les jeunes et les adultes aussi.

On a signalé dans certains cas des situations où la programmation et le lavage de cerveau imposés aux femmes avaient duré des années, les convainquant de ne jamais faire confiance à la police ou à quelque étranger au réseau.

Les répondants ont indiqué que la barrière linguistique affectait grandement la capacité des victimes de se prévaloir des services offerts et d’autres formes d’aide. Des organisations ont parfois réussi à inscrire des victimes aux cours de langues du système public mais, dans la majorité des cas, elles ont plutôt fait appel aux cours de langues offerts par d’autres groupes communautaires ou par des associations religieuses, compte tenu des fréquents problèmes d’horaire des victimes ou de leur manque de pièces d’identité. Les répondants ont qualifié de problématique l’incapacité de réserver des places dans des cours linguistiques, surtout pour les personnes aux horaires moins souples ou qui sont dépourvues de pièces d’identité, de documents d’immigration ou de revenus.

Dans chacun des sites de recherche, des organisations communautaires ont réussi à offrir des services en d’autres langues que l’anglais et le français (par exemple, en mandarin, cantonais, espagnol, tagalog, roumain, thaïlandais et hindi). Aucune organisation ne pourrait à elle seule représenter chacune des langues des victimes qui leur demandent de l’aide; cependant, plusieurs d’entre elles collaborent avec d’autres organisations, des bénévoles et des services publics pour accéder à des traducteurs. La traduction de leurs services d’approche et de leur matériel d’éducation est perçue comme une tâche importante mais ardue.

En plus de leurs efforts pour traduire leurs propres services, plusieurs organisations ont signalé avoir tenté d’organiser des services d’interprétation pour aider les victimes lors de comparutions devant les tribunaux, de rendez-vous avec des professionnels du droit et de la santé ou de contacts avec divers organismes gouvernementaux. Il s’est révélé difficile de trouver des traducteurs lors de situations de crise. Plusieurs groupes ont suggéré la nécessité d’une banque d’interprètes disponibles sur appel, 24 heures par jour, qui serait financée par le gouvernement :

Certains services aux victimes sont fournis par des organismes provinciaux et fédéraux en Colombie-Britannique. Mais comme les gens qui ont besoin de services arrivent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, et comme CIC peut fermer un établissement à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il se peut que les victimes ne comprennent pas ce qui se passe, faute de personnes pour assurer l’interprétation, parce qu’elles peuvent être déportées à tout moment (…) On a vraiment besoin de travailleurs capables de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un emploi de 9 à 5.

On a signalé comme problème important le poids des obstacles d’ordre culturel à la prestation de services, dont la difficulté qu’éprouvent certaines femmes à dire aux autorités ou aux fournisseurs de services ce qui leur est arrivé et le genre d’aide dont elles ont besoin.

Pour les répondants de plusieurs organisations communautaires, un soutien accru est nécessaire pour les groupes oeuvrant à la recherche de l’égalité (par exemple, la lutte contre le racisme, la libération des femmes ou la lutte contre la pauvreté). Au demeurant, les répondants ont indiqué l’importance d’élaborer des modèles antiracistes et anti-oppression dans les organismes gouvernementaux comme dans les ONG, et l’élaboration des politiques doit tenir compte des différences entre les sexes.

3.2.5 Fournisseurs de services

Bon nombre des organisations interrogées étaient au fait des efforts récents du gouvernement fédéral pour pallier la traite des personnes, y compris le Groupe de travail interministériel sur la traite des personnes (GTITP).Note de bas de la page 12 Certaines d’entre elles avaient participé à des tables rondes sur les enjeux de la traite des personnes, organisées par le gouvernement fédéral et celui de la Colombie-Britannique. Plusieurs de ces groupes ont fait valoir l’utilité de contacts plus réguliers avec le Groupe de travail.

De plus, la plupart des organisations répondantes participaient d’une façon ou d’une autre au processus d’élaboration des politiques ou des lois, que ce soit directement ou du fait de leur adhésion à des coalitions ou des fédérations. Elles ont pris la parole lors de commissions parlementaires sur les questions de migration et lors de consultations menées par certains ministères au sujet de leurs politiques. Elles ont rédigé des commentaires, des rapports de recherche et des mémoires, souvent directement liés à la traite des personnes mais portant également sur des problèmes connexes, comme la violence contre les femmes autochtones, le PAFR, les visas de danseuses exotiques, le processus de détermination du statut de réfugié et le régime d’immigration en général. Même si ce travail exigeait beaucoup de temps et qu’il était rarement rémunéré, les organisations le jugeaient important pour aborder les fondements structurels des situations particulières qu’elles vivaient sur le terrain.

Les répondants ont exprimé le besoin d’échanger plus d’information entre organismes gouvernementaux et non gouvernementaux, fédéraux et provinciaux, et de susciter des partenariats de collaboration entre toutes les instances en cause, y compris les services d’aide sociale à l’enfance en ce qui a trait à la protection des jeunes victimes.

Les répondants ont indiqué que le principal obstacle à la prestation de services à l'échelon des organismes communautaires et de terrain était de nature pécuniaire. Les organismes disposent de trop peu de ressources pour offrir un vaste éventail de services. Il n’y a pas de budgets pour le développement de services, pour l’embauche de personnel régulier ou de travailleurs ayant l’expérience du commerce du sexe, ou pour l’offre au personnel de programmes de perfectionnement. Aucun financement ne permettrait de faire face à un soudain afflux de victimes. On signale également un manque d’espace de bureau, des problèmes touchant les horaires de travail et l’absence de services adéquats d’interprétation et de traduction.

Au-delà de l’échelon communautaire, les répondants ont déploré le manque de normes nationales en matière de santé, d’aide sociale, de formation et de titres de compétence. Cette absence suscite d’importants obstacles à l’élaboration de services bien coordonnés et efficaces, qui seraient offerts sans égard au statut d’immigrant des clients. On a indiqué que l’abrogation du Régime d’assistance publique du Canada, en 1996, n’avait servi qu’à fragmenter la prestation de l’assistance sociale au pays. Note de bas de la page 13 Ils étaient par ailleurs convaincus de l’existence de problèmes systémiques qui entravaient l’offre d’un hébergement de transition et de logements sécuritaires à long terme. Les répondants trouvent frustrant que les gouvernements fédéral et provinciaux se renvoient la balle au sujet de la responsabilité du financement des services aux victimes de la traite des personnes.

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