Enquête préliminaire sur les crimes dits « d'honneur » au Canada

9. Influences socioculturelles et crimes d'honneur

Les interprétations traditionnelles erronées des principes religieux ont joué un rôle dans le développement des cultures patriarcales qui mettent l'accent sur la chasteté des femmes et la supériorité des hommes. La dynamique des pouvoirs dans un régime patriarcal réduit les femmes à leur rôle de reproductrices et, par le fait même, leur refuse tout droit en tant qu'être humains.

En outre, un régime patriarcal considère la femme comme un bien ayant une valeur monétaire, qui demeure la propriété des membres de sexe masculin de la famille. Par conséquent, les hommes contrôlent une grande partie de la vie des femmes, y compris leurs relations sociales. Les hommes à qui une femme appartient ont la responsabilité de protéger sa chasteté et sa fidélité par l'isolement et le contrôle. Au Pakistan, une femme qui entretient une relation illicite va à l'encontre du cadre socioculturel et entache l'honneur de sa famille. La capacité d'un homme de protéger l'honneur de sa famille est jugée par la société. L'homme doit donc prouver qu'il est capable de protéger l'honneur de sa famille en tuant ceux qui l'ont sali.

Le concept des femmes considérées comme un bien et un gage d'honneur demeure profondément ancré dans le tissu socioculturel de bon nombre de pays. Par conséquent, de nombreuses personnes, y compris des femmes, sont en faveur de ce rituel. C'est peut-être la raison pour laquelle les autorités juridiques passent souvent outre aux meurtres de femmes commis couramment par des membres de leur famille.

Bien que le crime d'honneur soit interdit par la loi, les tendances socioculturelles et les attitudes féodales ne changent pas. Bon nombre de gens de ces cultures continuent de croire que les crimes d'honneur peuvent être justifiés, et les auteurs de tels crimes sont rarement poursuivis en justice. Dans les rares cas où des poursuites sont intentées, les tribunaux infligent habituellement des peines clémentes ou accordent un pardon aux hommes. Comme les crimes d'honneur sont une forme de représailles, les juges peuvent avoir l'option de permettre à l'auteur du crime d'offrir aux familles des victimes de simples excuses, de l'argent, des terres ou une autre femme comme dédommagement pour le crime commis.

Au cours des dernières années, les crimes d'honneur ont été utilisés pour d'autres raisons que le rétablissement de l'honneur de la famille; on parle alors de faux crimes d'honneurNote de bas de la page 70. Par exemple, lorsqu'un homme en tue un autre par vengeance personnelle ou dans l'espoir de faire un gain financier, il peut ensuite soutenir que ce meurtre visait à restaurer l'honneur de la famille parce que la victime avait commis un acte inapproprié avec une femme de la famille, qui devra elle aussi être assassinée. En sacrifiant une femme de sa famille et en l'accusant d'avoir commis un acte qui déshonore la famille, un homme obtiendra l'appui habituel pour tout autre acte subséquent.

Les faux crimes d'honneur se produisent également, par exemple, dans les collectivités les plus pauvres de la province du Sind (Pakistan), surtout lorsqu'une femme est considérée comme un fardeau financier pour la famille. Dans ces collectivités, les gens utilisent la tradition du « karo-kari »Note de bas de la page 71 comme un moyen pratique d'acquérir des richesses ou des terres, et désignent une femme de leur famille comme étant une kari. Cela permet à la famille d'obtenir la part de l'héritage de la victime et une indemnité appropriée de la part du karo qu'ils choisissent d'accuser.

On se demande pourquoi les femmes sont visées par ces types de violence, qu'il s'agisse de la coutume ancestrale arabe consistant à enterrer des filles vivantes, de crimes d'honneurs commis dans différents pays, du rituel de la « sati »Note de bas de la page 72 et du fait d'obliger les femmes à se prostituer ou à la servitude. Il importe d'examiner ce problème sous l'angle de la psychiatrie. La théorie de l'agression contre sa propre espèce peut expliquer en partie le phénomène, mais de nombreuses autres explications sont possibles. En raison de la nature humaine, dans certains cas, c'est le « ça », toujours dominant, fondé sur le principe du plaisir, qui a entraîné la perpétration de crimes comme le « karo-kari ». Le phénomène peut aussi être expliqué par le faible taux d'alphabétisation et les connaissances limitées au sujet des valeurs éthiques et religieuses. La dynamique psychologique perturbée des auteurs de crimes est aussi une possibilité : les désirs de vengeance et les comportements sadiques se développent, ce qui pousse certaines personnes à commettre des de crimes violentsNote de bas de la page 73.

Une nouvelle étudeNote de bas de la page 74 a permis de constater des différences biologiques entre les cerveaux des psychopathes criminels et des gens normaux, lorsqu'ils analysent les expressions faciales. Les scientifiques et le grand public s'intéressent de plus en plus aux gènes, ce qui contribue à la résurgence du déterminisme génétique du comportement. On a découvert que certains traits de personnalité peuvent être des facteurs de risque associés à des comportements criminelsNote de bas de la page 75. Les voies dopaminergiques et adrénergiques sont aussi maintenant associées à l'impulsivité et à l'hostilitéNote de bas de la page 76. Evans et ses collaborateursNote de bas de la page 77 ont établi un lien entre le gène HTR2C récepteur de sérotonine 2C et l'impulsivité chez les hommes. La théorie du syndrome du chromosome XYYNote de bas de la page 78 ne s'est pas beaucoup développée, mais elle est encore utilisée dans les documents scientifiques visant à expliquer les comportements violents.

Les maladies mentales sont aussi associées aux comportements criminels : une étudeNote de bas de la page 79 a révélé que 20 % des délinquants homicides souffraient d'une maladie psychotique et que 54 % avaient reçu un diagnostic secondaire de trouble de la personnalité. La psychopathie a été largement étudiée dans le contexte de la criminalité, particulièrement en ce qui a trait à son profil de personnalité froid et insensible. Selon KiehlNote de bas de la page 80, les résultats organiques des IRM des psychopathes criminels ont permis de constater que ceux-ci n'affichaient pas les différences neurales appropriées entre les stimuli abstraits et concrets dans le gyrus temporal antérieur droit et le cortex avoisinant. Certains soutiennent la théorie selon laquelle les psychopathies sont associées aux anomalies relatives au traitement de concepts abstraits dans l'hémisphère droit.

Les mécanismes mentaux des gens qui commettent des crimes d'honneur peuvent être expliqués de nombreuses façons. Toutefois, plusieurs questions se posent : les auteurs de crimes sont-ils de vrais psychopathes (dans lequel cas ils manifesteraient un manque flagrant de remord ou de culpabilité)? Sont-ils fous? Dans l'affirmative, comment se fait-il qu'ils vivent librement dans la collectivité? Souffrent-ils de maladie mentale? Dans l'affirmative, pourquoi ne sont-ils pas pris en charge par des services de santé mentale? Cette situation est compréhensible, étant donné que la maladie mentale est encore stigmatisée dans ce contexte culturel et que la plupart des gens n'accorderont pas aux troubles psychiatriques autant d'importance qu'ils le devraient.

Peut-on facilement éliminer la possibilité d'une perturbation de la « psyché de masse »? Peut-il s'agir d'une norme sociale? On ne peut répondre par l'affirmative à ces questions, car le karo-kari n'est endémique qu'au Pakistan et existe sous des formes différentes ailleurs dans le monde. Il ne serait pas étonnant que ce phénomène devienne un jour un nouveau syndrome culturel, propre au Pakistan, cette fois, connu sous le nom de « syndrome de karo-kari », qui peut être expliqué en termes cliniques comme un « sentiment soudain de perdre son honneur, de perdre sa puissance, de colère extrême, d'irritabilité et un désir ardent de tuer les cibles identifiées », des caractéristiques quelque peu similaires au « latah »Note de bas de la page 81 qui est un syndrome culturel reconnu. Cela peut aussi refléter le principe du plaisir, le « ça », qui est demeuré immature et n'a pas atteint sa pleine évolution et sa pleine transformation.

10. Santé mentale et crimes d'honneur

Les préjugés patriarcaux contribuent à la perpétration de crimes d'honneur. Toutefois, bon nombre de personnes subissant ces influences socioculturelles n'approuvent pas de tels actes. C'est pour cette raison que l'on doit aussi tenir compte du rôle de la psychopathie, comme il a été mentionné dans la section précédente.

Pour ce qui est des victimes, il est généralement convenu que la répression et la violence non seulement briment les droits fondamentaux de la femme, mais constituent également des menaces pour sa santé et sa personne. Les préjugés patriarcaux ont aussi une incidence sur la santé mentale des victimes. La fréquence des crimes d'honneur et le fait que les femmes soient ciblées sans qu'elles s'y attendent contribuent à établir un climat de crainte chez les Pakistanaises. Le fait d'être contrôlée et l'inégalité des chances risquent de miner l'estime d'une femme et ainsi lui faire courir un risque élevé de développer divers troubles psychiatriques comme la dépression et l'anxiété.

La menace de crime d'honneur peut parfois pousser au suicide volontaire ou involontaire. Les femmes qui sont accusées d'avoir sali l'honneur de leur famille peuvent commettre un suicide d'honneur en raison de la honte qu'elles éprouvent d'avoir commis un acte déshonorable ou par crainte d'être brutaliséesNote de bas de la page 82. Ce phénomène peut expliquer pourquoi les études présentent des taux élevés de suicide chez les femmes de certaines culturesNote de bas de la page 83.

Un autre facteur important à prendre en considération est l'impact psychologique que subissent les enfants qui sont témoins de conflits familiaux et de violence liée à l'honneur. Ces enfants courent un risque accru de développer des problèmes de comportement ou de toxicomanie et de souffrir d'anxiété ou de dépression. En outre, ces enfants courent un risque élevé de commettre des actes comme les crimes d'honneur lorsqu'ils seront plus âgés.

11. Conclusion

Les notions intimement liées d'« honneur » et de « honte » et leur utilisation pour justifier les actes de violence et les homicides se retrouvent dans bon nombre de cultures. Le phénomène des crimes d'honneur tire ses origines de nombreuses régions du monde : l'Amérique latine, l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie du Sud, notamment. Dans certains États arabes et sud-asiatiques, la pratique tire probablement son origine d'une culture arabe ancestrale qui a pris naissance au Pakistan.

Toutefois, les crimes d'honneur ne sont pas associés à des religions ou des pratiques religieuses particulières : de tels actes ont été signalés dans des collectivités chrétiennes, juives, sikhes, hindoues et musulmanes. Bien souvent, il ne s'agit pas d'un crime motivé par la religion. Il est plutôt fondé sur les priorités, l'ego et la mentalité d'une personne. Dans certains cas, il existe des facteurs psychologiques, des études ayant démontré que certains auteurs de crimes souffrent de maladies mentales non diagnostiquées ou présentent des caractéristiques ou des troubles psychopathiques.

Si le fait d'utiliser l'honneur comme un motif culturel pour justifier le meurtre est ancré dans la mentalité de certains groupes, il ne peut être attribué à des populations entières, puisque bon nombre de personnes d'un même pays ne partagent pas ce système de croyances. L'existence de normes et de pratiques culturelles ne diminue pas la responsabilité individuelle, sauf en de rares occasions, lorsqu'une personne présente une psychopathologie assez importante.

Il est important que les professionnels canadiens qui interviennent auprès des victimes potentielles, des complices et des auteurs de crimes d'honneur aient une compréhension accrue des facteurs individuels, familiaux, communautaires et culturels entourant ce phénomène. Selon la documentation et les reportages médiatiques, il est évident que des « crimes d'honneur » sont commis au Canada. Jusqu'à maintenant, au cours des dix dernières années, au moins douze cas ont été signalés dans lesquels on soupçonnait fortement qu'un crime d'honneur avait été commis. Nous espérons que le présent rapport contribuera à mieux faire comprendre les dynamiques complexes en jeu dans les cas de crimes d'honneur et ainsi aider à prévenir de futures tragédies.

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