Rapport sur la pratique des mariages forcés au Canada : entrevues avec des intervenant(e)s de première ligne.
Une recherche exploratoire menée à Montréal et à Toronto en 2008

2. Analyse des données recueillies auprès des intervenant(e)s de terrain

2.4 Les raisons à l'origine d'un mariage forcé

Les raisons qui motivent le mariage planifié, éventuellement forcé, sont multiples et varient en fonction du contexte social, culturel, économique, politique et juridique . Elles peuvent s'additionner ou se croiser. Les répondant(e)s en ont identifié quelques-unes qui semblent fondamentales.

2.4.1 Parce que le mariage est un acte social, une affaire de famille

Certains parents ne sollicitent pas l'avis de leurs enfants lorsqu'ils jugent à propos qu'ils se marient, plus souvent quand il s'agit de jeunes filles mais parfois aussi dans le cas de jeunes hommes, parce qu'ils considèrent le mariage comme un acte social qui est l'affaire de la famille nucléaire ou élargie voire de la communauté et qu'ils croient qu'il est de leur devoir de les marier. Pour eux ce rôle est fondamental et ne pas l'exercer constituerait une négligence voire un manquement grave à leur devoir.

Au départ, il s'agit souvent d'un mariage arrangé entre deux familles ou entre la famille de la jeune fille et un homme jeune ou âgé. La jeune fille est alors informée du projet dès le début, en cours de route ou au moment prévu de sa consommation qui peut avoir lieu dans le pays d'établissement ou dans le pays d'origine. Quand cela se passe dans le pays d'origine bien souvent au cours d'un voyage de vacances dont la véritable raison est tenue secrète par les parents ou l'entourage, les jeunes filles se trouvent mises devant un fait accompli.

2.4.2 Pour protéger les jeunes filles

Des parents ont recours au mariage arrangé ou forcé pour « caser » leurs filles puisque celles-ci sont encore considérées dans certaines familles comme étant sous-tutelle et donc en position de mineure d'où le sentiment chez des parents de devoir les protéger et d'agir pour leur bien en les mariant et de préférence, jeunes. Ils cherchent, ce faisant, à assurer à leurs filles un avenir sûr en l'unissant à la personne qu'ils croient être la meilleure, car le fait qu'ils connaissent la famille ou la parenté du prétendant leur donne le sentiment que leur fille sera protégée. Ils confient en fait leur fille à un époux et à une belle-famille de confiance avec lesquels ils ont des liens d'honneur, ceux-ci constituant pour eux un gage de sécurité et de bon traitement pour la jeune épousée au sein de sa belle-famille qui ne l'accueillera pas en étrangère.

2.4.3 Pour sauver l'honneur de la famille

En situation d'immigration, certaines familles provenant de milieux conservateurs reproduisent le modèle du mariage arrangé et forcé. Redoutant de voir leurs enfants contracter des unions avec des « étrangers » et tout particulièrement avec des membres du groupe majoritaire ou de groupes minoritaires jugés différents de culture et de religion, les parents font pression sur ceux-ci pour qu'ils se marient dans le cercle familial ou communautaire afin d'éviter la fonte dans la société d'établissement. Le mariage arrangé ou forcé se trouve ainsi constitué en enjeu identitaire et représente pour ces familles un rempart contre l'assimilation et la perte de repères identitaires.

En effet le mariage est l'institution dans laquelle l'honneur familial est le plus fermement cristallisé, et c'est par lui que se maintient la reconnaissance sociale de l'individu et de la famille. Il revêt donc un caractère d'obligation impérative. Ne pas se soumettre à cette obligation peut mettre en cause les fondements mêmes du lien familial, et les personnes qui se soustraient à cette obligation risquent le reniement.

2.4.4 La famille se trouve en situation d'exil

Le mariage endogamique religieux ou culturel est pratiqué par des familles en situation d'exil comme prolongement du pays d'origine. Ce modèle repose sur le maintien des liens d'un groupe de parenté au-delà des frontières géographiques. Les alliances matrimoniales sont le ferment de la famille dispersée et les unions endogamiques sont basées sur des réseaux de contacts permanents avec les membres restés dans les pays d'origine ou établis dans d'autres sociétés d'immigration. Les liens transnationaux sont facilités par les moyens de communications modernes qui abolissent alors les distancesNote de bas de la page 2. Ainsi les unions arrangées ou imposées sont un moyen de faire venir au Canada des membres de la famille ou du groupe d'appartenance par le biais du parrainage par le conjoint ou la conjointe qui y est déjà établi(e). Elles donnent alors lieu à des transferts de personnes entre là-bas et ici et pérennise les liens transnationaux.

2.4.5 Pour respecter une prescription religieuse

Certaines familles musulmanes croient à tord que marier leurs enfants même sans leur consentement est une prescription religieuse. Du fait d'une lecture littérale et d'une interprétation rigoriste qu'elles font du texte coranique et des hadiths, certaines catégories de la population musulmane associent la pratique du mariage arrangé et du mariage imposé à un devoir religieux trahissant ainsi l'essence même du message. Cette croyance vient de la confusion que ces personnes font entre pratiques culturelles et principes religieux.

Cette confusion explique en partie le fait que la pratique du mariage forcé est généralement associée à l'islam dans l'opinion publique occidentale, mais les témoignages révèlent qu'elle existe également au sein de familles appartenant à d'autres religions. En effet, des jeunes filles et des femmes de familles hindoues, juives, chrétiennes catholiques, protestantes ou orthodoxes que nos répondant(e)s ont rencontrées ont aussi été confrontées à des unions forcées.

[TRADUCTION] J'aimerais parler des pays d'origine. Premièrement, beaucoup de gens avec qui je parle du processus et de ma clientèle en arrivent à la conclusion que ce doit être surtout des pays musulmans. Je veux dire, il y a d'autres pays – beaucoup de pays non musulmans aussi – ce qui peut en surprendre certains. J'essaie de mettre fin aux attitudes négatives envers les Musulmans. (répondant P)

2.4.6 Pour contrôler la sexualité des femmes

Le mariage imposé constitue aussi un moyen de contrôler la sexualité des femmes. Certains parents voient dans le mariage forcé une protection pour leurs filles contre le risque de fréquentations amoureuses et surtout contre le risque de relations sexuelles hors du mariage. Ce qu'ils cherchent à éviter par-dessus tout, ce sont des grossesses considérées illégitimes qui pourraient résulter de ce type de fréquentations. Pour de nombreuses familles, leur réputation repose sur le bon comportement sexuel de leurs membres et davantage sur celui de leurs filles. Les normes patriarcales toujours valorisées chez ces familles sont reproduites dans la société d'installation. Et parmi ces normes, l'obligation de la préservation de la virginité qui renvoie à la volonté de contrôler le corps des femmes dans le but de préserver l'honneur familial et par-delà le pouvoir patriarcal. La vigilance à l'égard de cet honneur est pointilleuse et un mariage imposé, de préférence précoce, constitue le meilleur rempart contre une atteinte à celui-ci.Note de bas de la page 3

2.4.7 Le mariage implique des enjeux socio-économiques

Par ailleurs le mariage forcé est parfois l'objet d'enjeux sociaux et économiques. Il arrive que celui-ci permette à deux familles ou deux clans de tisser une alliance ou de renforcer les liens et les solidarités intragroupes. Les familles qui s'orientent vers un mariage préférentiel avec les cousins et cousines germain(e)s cherchent ainsi à rester dans l'entre-soi et à préserver les biens et l'héritage quand il y en a.

2.4.8 Une garantie contre la pauvreté

La pauvreté est l'une des principales assises d'une union imposée. Pour certaines familles confrontées à la pauvreté, le mariage d'une fille avec un homme mieux nanti est un moyen d'une part, de faire accéder celle-ci à un niveau de vie économique plus intéressant que celui qu'elles peuvent lui offrir et d'autre part, de se faire un pécule moyennant une dot. Quelques jeunes filles accueillies et aidées par des intervenantes oeuvrant dans des maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence étaient encore mineures lorsque leurs parents les ont unies à des hommes beaucoup plus âgés et fortunés qu'eux. Il s'agit de jeunes filles provenant de pays d'Amérique Latine ou des Antilles que leurs parents, parce que se trouvant dans une extrême pauvreté, ont 'cédées' contre une somme d'argent à des hommes québécois francophones. L'une de ces jeunes filles avait à peine 13 ans lorsqu'elle a été mariée, puis parrainée et amenée à Montréal où l'attendait la violence sexuelle.

Eh oui! J'ai eu l'occasion de faire plusieurs accueils de cas de mariages forcés. Il y a deux cas qui m'ont frappée énormément. Le premier c'est une jeune fille d'origine de [pays des Antilles]. Elle avait 13 ans à l'époque et elle a été obligée de se marier à un monsieur de 49 ans. C'était un monsieur canadien [Québécois francophone] qui est allé passer des vacances en [pays des Antilles]. Il a rencontré la jeune fille. Il a demandé à un ami québécois qui était là-bas s'il la connaissait et tout ça, finalement bon le monsieur est allé voir les parents de la jeune fille. Il leur a offert de l'argent. Donc, c'est forcé à mon avis dans le sens qu'il y avait un besoin économique de la famille qui était très pauvre. Donc, ils ont accepté 5000$ américains en échange d'accepter que la jeune fille se marie. Il y avait une condition dans le contrat de mariage, c'est que la famille a demandé à monsieur de ne pas toucher sexuellement la fille avant l'âge de 15 ans. Chose qu'il n'a pas respectée. On croit que les démarches d'immigration auraient été faites et que monsieur a fait son parrainage et il a amené sa femme ici et une fois au Canada, au Québec, il a fait la violence, la violence sexuelle, la violence physique sur la jeune fille. (répondante B)

Cette répondante poursuit son récit avec un deuxième cas qui l'a secouée, la même histoire que dans le cas précédent, celle d'une autre jeune fille provenant d'un autre pays des Antilles et issue aussi d'un milieu socialement et économiquement défavorisé, que sa famille donne en mariage à un homme du Nord.

Il y a eu une autre jeune fille d'origine XXX qui s'est mariée à un monsieur de 59 ans, elle avait 15 ans, je ne sais pas si on pourrait dire forcé mais je dirais plutôt que c'est forcé à cause de la situation économique du pays. Ce monsieur voyageait à [pays des Antilles], c'était un monsieur qui était bien financièrement, il était retraité de l'université, il avait une bonne pension. Il a rencontré la jeune fille à 15 ans et la mère de la jeune fille a accepté ce mariage….il a offert comme cadeau à la famille 15 000 $ américains. (répondante B)

Ces deux exemples nous forcent à faire un travail de déconstruction de la représentation sociale liée au mariage forcé où celui-ci est vu comme une pratique propre uniquement aux sociétés du Sud ou aux groupes qui en proviennent et qui s'établissent dans les sociétés occidentales. Il n'est en fait pas rare que des hommes issus de ces dernières se rendent dans des pays du Sud pour y « acheter » des jeunes filles dont ils font des esclaves sexuelles. Les deux exemples de mariages cités plus haut ont été conclu, selon la répondante, avec la bénédiction d'agents oeuvrant au sein des services consulaires canadiensNote de bas de la page 4.

2.4.9 Pour parer les suites d'une grossesse hors mariage

On cite aussi le cas des familles qui forcent leurs filles à une union dont celles-ci ne veulent pas pour réparer la « gaffe » quand survient une grossesse hors mariage, évitant ainsi de perdre la face. C'est le cas de plusieurs femmes qui se sont présentées à des refuges pour femmes violentées espérant y trouver de l'aide contre la violence conjugale dont elles étaient victimes et qui ont révélé aux intervenantes avoir été contraintes par leurs parents de se marier avec le père d'un enfant conçu hors mariage. Ces unions ont eu lieu dans des pays d'Amérique Latine où ces jeunes femmes avaient eu des relations sexuelles avec des hommes avec lesquels elles ne projetaient pas de faire leur vie. Se trouvant enceintes, elles ont en informé leurs parents qui les ont obligées, malgré leurs protestations, de se marier avec le père de l'enfant à venir afin d'éviter de voir leur réputation ternie. La violence s'installe très vite dans ces couples et se poursuit lorsque ceux-ci font le projet de s'établir au Canada. Si les cas qui nous ont été rapportés ici se rapportent à des familles latino-américaines, il est à noté que la stratégie de la réparation de la gaffe pour sauver l'honneur est adoptée par des familles d'autres régions du monde.

J'ai eu plusieurs femmes qui étaient obligées de se marier parce qu'elles sont tombées enceintes. Donc socialement, une femme qui tombe enceinte, doit se marier obligatoirement parce que le nom de la famille 'qu'est-ce qu'ils vont dire', etc. donc j'ai eu plusieurs femmes qui durant leur séjour ici m'ont raconté que c'était un mariage forcé parce qu'elles n'avaient pas d'autres alternatives. Se faire avorter ce n'était pas pensable et aller vivre toute seule c'était impossible donc une fois que les parents étaient informés de la grossesse, c'était immédiatement 'il faut se marier'…. Donc je vous parle de femmes qui viennent de la Colombie, du Mexique, etc. et que quand elles nous racontent la situation de violence qu'elles ont vécue, il y a une origine quelque part. On va chercher et là on voit que c'était un mariage qui était forcé parce qu'elles étaient enceintes. (répondante B)

Tenir son rang et sa place en respectant les convenances est un élément important dans plusieurs cultures, et le comble de l'humiliation est une grossesse en dehors des liens du mariage, car la chasteté des femmes est fortement mise en valeur comme reflet de l'honneur du groupe, toute grossesse hors mariage étant considérée comme une cause de dommage irréparable à la réputation des jeunes filles et de leurs familles. Un mariage forcé est estimé le seul moyen de préserver la réputation de tous.

Après avoir vu quelques exemples de raisons à l'origine d'un mariage forcé, nous allons, dans ce qui suit, examiner les pressions exercées par les familles et l'entourage sur les jeunes filles pour les amener à ce plier à leur décision.

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