Rapport sur la pratique des mariages forcés au Canada : entrevues avec des intervenant(e)s de première ligne.
Une recherche exploratoire menée à Montréal et à Toronto en 2008

2. Analyse des données recueillies auprès des intervenant(e)s de terrain

2.5 Les pressions exercées par la famille et l'entourage

Certains jeunes filles acceptent comme légitime le mariage proposé par leurs parents ou leurs familles parce qu'elles considèrent qu'elles leur doivent respect. En revanche nombreuses sont celles qui se rebiffent. Alors les parents usent de toute une gamme de pressions allant du chantage affectif à la menace de mort pour arriver à leur fin.

La contrainte est d'abord toute subtile. Les parents commencent par recourir au chantage affectif pour convaincre leurs enfants du bien fondé de leur décision, cherchant par cette manœuvre à instiller en eux un sentiment de culpabilité et de responsabilité morale en évitant le conflit direct. La tactique semble venir d'un bon sentiment, et les jeunes personnes sont particulièrement sensibles à ce genre de chantage affectif. Elles ont peur de déplaire à leurs parents et de perdre leur amour et leur protection, ce qui donne un énorme pouvoir aux parents sur leurs enfants.

Dans certaines communautés où l'on attache une importance considérable à l'honneur, faire porter à l'enfant 'récalcitrant' le poids du non-respect de la parole donnée, ce qui signifie une atteinte grave à l'honneur de la famille, constitue une arme redoutable, car elle provoque chez celui-ci un profond sentiment de culpabilité. En effet, en faisant reposer sur les épaules de leur enfant la responsabilité de préserver l'honneur de toute la famille, les parents induisent chez celui-ci la conviction de commettre une faute morale grave. Ceci place les enfants dans une situation on ne peut plus pénible, surtout les filles, éduquées qu'elles sont à être les gardiennes de l'honneur de la famille. Une répondante évoque le lien entre l'honneur et la richesse « Parce que normalement le mariage dans les communautés culturelles, c'est source de richesse et si toi tu refuses aux parents d'avoir cette richesse, qu'est-ce qui arrive? Vous vous chamaillez et vous êtes obligé de partir de chez eux ». (répondante H)

La violence verbale est exercée lorsque la stratégie du chantage affectif aura échouée. Les jeunes femmes sont alors soumises à des insultes, des brimades, le dénigrement et l'humiliation. Mises au ban de la famille, elles sont considérées comme le canard boiteux du clan. Certaines familles contrôlent les déplacements de leurs filles ou les privent carrément de sortie. Celles-ci sont alors l'objet d'une surveillance accrue de la part de leur famille et même le temps qu'elles mettent à se déplacer entre l'école et la maison leur est compté. Elles ne sont pas autorisées à prendre part à des activités en dehors de l'école pas même à des sorties récréatives ou éducatives organisées par l'établissement scolaire.

La violence ira en s'intensifiant à mesure que les jeunes filles continueront de tenir ferme dans leur résistance au projet du mariage imposé et certains parents ou familles recourront à la violence physique dans une ultime tentative pour faire craquer les plus récalcitrantes. Ces pressions se font davantage sentir sur les filles qui sont ni aux études ni n'occupent un emploi et à qui les parents diront que le mariage est leur seule planche de salut, le moyen qui leur procura un statut social. On observe le même recours à la violence lorsque des jeunes filles vivent avec des tantes ou des oncles ou d'autres membres de la parenté et qu'elles ne contribuent pas financièrement aux dépenses de la maisonnée, elles deviennent une charge dont on cherche à se débarrasser par un mariage tel que l'a rapporté une des répondantes dans ce témoignage.

Elle est arrivée jeune ici, elle habitait avec sa tante et un jour celle-ci lui a dit: 'Bon, il y a un monsieur qui se présente', et puis la tante commence à s'en mêler, 'Voilà, toi tu es ici, tu n'as pas de travail, tu coûtes de l'argent et tout ça. Pourquoi tu ne maries pas le monsieur? Il a de l'argent, pourquoi tu ne te maries pas avec lui?' Elle dit: 'Non, il est vieux'. Elle dit: 'Mais ça fait quoi un vieux? Il n'est pas violent, il travaille, il a une voiture'. Il ne travaillait pas le monsieur. Tu sais comment les gens se comportent, on ne sait pas comment ils ont l'argent, mais là on commence à le savoir avec l'accueil des femmes. Il y a des bonhommes qui ont quatre femmes et toutes ces femmes-là travaillent dans des manufactures et lui apportent les chèques. Vous comprenez?…. Elle s'est mariée sous la pression de la femme bien-sûr. Parce que la femme, elle avait eu de l'argent de ce monsieur-là et elle, elle lui disait: 'Tu n'as pas le choix ou tu te maries ou tu retournes au pays. (répondante H)

Si les jeunes femmes persistent dans leur refus malgré toutes les formes de pressions exercées sur elles, le prix à payer peut devenir lourd, car il peut aller jusqu'au rejet voire au reniement par leurs parents et leur famille. Le bannissement est également une punition qu'on impose aux personnes qui sont perçues comme ayant commis un délit de groupe en contrariant les vœux de leurs parents. Elles sont alors excluent du cercle familial voire communautaire. Cette exclusion peut être définitive ou temporaire selon les familles. Temporaire lorsque des petits-enfants nés d'une union choisie par la jeune fille seront le pont qui rétablira la relation entre celle-ci et sa famille.

Dans des cas extrêmes, celles qui manifestent une opposition résolue au projet de leurs parents sont parfois menacées de mort pour laver l'affront qu'elles leur auront fait subir. La menace peut parfois être prononcée sous l'effet de la colère, mais d'autres fois, elle est bien réelle.

Un cas nous a été rapporté par un répondant. Il s'agit de la fuite organisée par une association communautaire d'une jeune étudiante de 17 ans qui a été menacée de mort par son père lorsqu'elle a exprimé sa désapprobation quant à l'union qu'il lui destinait. Une jeune étudiante, qui fréquentait la même institution scolaire que la personne concernée et qui avait elle-même été menacée d'un mariage forcé, a remarqué l'état de détresse dans laquelle se trouvait sa camarade, a réussi à la faire parler et a appris que celle-ci subissait d'énormes pressions de la part de son père pour lui faire épouser un homme de son village d'origine. Elle a alors conseillé à sa camarade de se confier au psychothérapeute rattaché à l'établissement. Celui-ci s'est alors adressé à une association communautaire dont les responsables, qui proviennent de la même origine ethnique que la jeune fille, ont compris que la menace de mort proférée par le père n'était pas que des paroles lancées en l'air. Ayant déjà eu affaire à des cas similaires, elles ont compris très vite la gravité de la situation, ont pris l'initiative de faire évacuer aussitôt la jeune fille en dehors du territoire canadien afin de la protéger d'un possible crime d'honneur.

J'ai trouvé un centre d'intervention communautaire auprès des différentes communautés culturelles. La prof est allée avec elle, moi j'ai trouvé l'endroit... donc j'ai délégué la prof en lui disant s'il y a n'importe quoi je serai disponible. La prof est allée avec elle et là, il avait une dame qui était là. Elle ne faisait pas de l'accompagnement mais elle connaissait un réseau. Elle a dit à la prof : 'Elle, il faut qu'elle disparaisse tout de suite parce que sinon, c'est fini. Soit qu'elle va être mariée, soit qu'elle va être morte'. Elle connaissait la dynamique. Demandez-moi pas où elle est, je ne le sais pas et même si je le savais, je ne vous le dirais pas. Elle a changé de pays, ça je sais ça. (répondant G)

Si certains jeunes filles, comme nous l'avons mentionné au début de cette section, ne marquent pas d'opposition à une union non désirée, la plupart s'y refusent en mettant en oeuvre différentes stratégies de négociation.

2.6 Stratégies, négociations et conflits familiaux

Les personnes qui subissent des contraintes en vue d'une union maritale sont dans un état de grande fragilité psychique, partagées entre l'envie de contester la décision de leurs parents ou de leur entourage familial et un sentiment de respect envers ceux-ci. Elles vivent un profond conflit intérieur, tiraillées qu'elles sont entre deux sentiments: se préserver de la contrainte ou demeurer loyales envers leur famille. Or, malgré l'état de choc et la détresse dans lesquels elles sont, ces personnes trouvent souvent la force de résister. De même que les parents mettent au point divers moyens de pression pour faire accepter leur projet à leurs enfants, celles-ci déploient différentes stratégies pour le faire échouer, allant de l'amadouement à la fugue. S'engage alors une lutte déchirante autour du projet.

Ce que des personnes qui résistent à un mariage forcé redoutent avant tout c'est la cassure familiale, car s'opposer à un mariage avec une personne choisie par les parents provoque, dans la plupart des cas, une rupture. Selon les témoignages des répondant(e)s, c'est l'expérience qu'ont vécue des personnes qui ont sauté le pas. À l'inverse, la crainte de compromettre la relation familiale peut constituer pour certaines personnes un frein à leur volonté de s'opposer à leurs parents : face à une décision qui leur semble difficile à renverser, elles décident de se résigner.

Parmi les personnes qui vivent une expérience de menace de mariage ou qui ont déjà été mariées contre leur gré, celles qui sont le plus vulnérable sont les mineures, les jeunes majeures ou celles qui ne sont ni aux études ni n'occupent un emploi. Les toutes jeunes femmes n'ont encore acquis ni la maturité ni la force leur permettant de se dresser contre le projet parental. Quant à celles qui sont plus âgées mais qui demeurent à la maison sans occupation aucune, elles auront aussi beaucoup de mal à s'opposer à leurs familles. Les parents ou l'entourage utiliseront cet élément pour leur faire comprendre que leur avenir étant hypothéqué, la seule façon d'acquérir un statut social et un avenir certain est le mariage surtout quand ils leur présentent un prétendant dans une bonne position socio-économique. La négociation pour cette catégorie de femmes sera alors plus rude puisqu'elles ne disposent d'aucune arme pour se tirer d'affaire. Celles qui fréquentent encore l'école prétextent les études pour repousser l'échéance du mariage. Elles espèrent que cette stratégie leur permettra d'échapper à la situation dans l'immédiat et de se donner du temps pour réfléchir à un moyen de renverser la situation.

Aux arguments avancés par ces femmes pour désapprouver le choix du prétendant qui leur est proposé, 'je ne l'aime pas', 'il ne me plaît pas', 'il ne me convient pas', les mères répondent qu'elles non plus n'aimaient pas leur mari au départ mais qu'avec de la patience elles ont appris à le faire et qu'il faut laisser la chance au temps.

Une des jeunes filles rencontrées par l'une des répondantes, d'origine antillaise et qui avait alors 17 ans était amoureuse d'un jeune garçon du même groupe et avec lequel elle entretenait une relation. Les parents d'un niveau socio-économique plus élevé que celui d'où provenait le jeune homme ne voyant pas d'un bon oeil cette relation ont exigé de la jeune fille qu'elle l'interrompe et lui ont présenté un jeune homme issu du groupe majoritaire. Après plusieurs tentatives pour faire accepter son choix à ses parents et repousser le leur et face à l'obstination de ceux-ci, cette jeune fille avec la complicité de son copain a usé d'un dernier recours: une grossesse. Mis au courant de celle-ci les parents ont exigé que leur fille se fasse avorter. Elle a alors décidé de quitter le domicile familial et s'est adressée à un centre de jeunesse qui l'a placée dans une famille d'accueil ce qui a entraîné une rupture familiale.

Il est intéressant de voir dans ce cas de figure une situation inverse de celle qui se présente habituellement dans les cas de mariages imposés par les familles. Généralement les familles font pression sur leurs enfants pour qu'elles/ils épousent des personnes du même groupe ethnique, culturel ou religieux et se braquent contre toute union exogame. Ici nous avons affaire à des parents qui s'opposent à la relation de leur fille avec un jeune garçon de même origine ethnique mais d'une classe socio-économique inférieure et qui proposent plutôt une union mixte avec une personne appartenant à un autre groupe ethnique, celui de la société majoritaire. Ces parents ont tenté d'imposer à leur fille un mariage préférentiel à l'intérieur de la strate socio-économique à laquelle ils appartiennent cherchant ainsi à perpétuer l'endogamie sociale.

Quand elles le peuvent, les jeunes filles tentent de faire intervenir des personnes influentes comme intermédiaires entre elles et leurs familles afin qu'elles plaident en leur faveur. Parfois cette stratégie porte fruit. Mais il arrive que cette tentative échoue quand certains parents tenaces demeures inflexibles comme on peut le lire dans cet extrait:

[TRADUCTION] Elle avait décidé de faire intervenir quatre personnes de sa communauté. Une femme qui venait de la mosquée locale, ou quelque chose comme ça; elle a demandé à un homme de l'endroit de téléphoner à la maison s'il se passait quelque chose, et il y avait deux autres personnes plus âgées, des religieux. Cela ne s'est pas très bien passé. La famille n'a pas rencontré la femme, la première personne; le père ne prenait apparemment pas ça très au sérieux, et il a tout simplement bloqué le reste du processus. (répondante O)

Lorsqu'elles ont épuisé tous les moyens qu'elles peuvent mobiliser pour contester ou renverser la décision de leurs parents ou entourage familial, certaines jeunes femmes optent pour la solution finale: la fuite du domicile. Elles cherchent alors refuge chez des amies ou dans des centres d'hébergement.

2.7 Mariée de force, menacée de l'être, quelles conséquences?

En général, les victimes d'un mariage imposé vivent une grande détresse psychologique et risquent de subir des dommages physiques et émotionnels. Qu'elles aient subi une union non désirée, qu'elles soient en train de vivre des pressions pour se plier à la décision parentale ou familiale ou qu'elles aient échappé à ce type de mariage, ce sont des jeunes filles et des femmes abîmées que les intervenant(e)s rencontrent dans l'exercice de leur travail. Pour cette raison, certain(e)s de ces acteurs et actrices travaillent en collaboration avec des centres de santé.

Les jeunes filles qui osent fuir le milieu familial vivent un déchirement, prises qu'elles sont entre la colère et la culpabilité. Elles sont taraudées par la peur d'être retrouvées et ramenées au bercail avec le risque de représailles. Elles doivent prendre toutes les précautions qui s'imposent pour demeurer inaperçues et vivre dans la clandestinité ce qui réduit considérablement leur espace de mobilité.

Les personnes qui ne peuvent échapper à une union forcée subissent des relations sexuelles non consenties. Elles vivent cette situation comme un viol de leur intimité, de leur corps, de leur identité de femmes. Elles font des dépressions nerveuses et sont habitées par une vive colère. La violence conjugale s'installe bien souvent dans ces couples mais, quand viennent des enfants, elles assument bien souvent leur situation pour préserver l'unité familiale et la sécurité de ceux-ci. Le sacrifice l'emporte ici sur leur santé et leur bien-être.

Une autre conséquence d'un mariage imposé est le frein qu'il constitue à l'éducation des jeunes filles qui sont subitement retirées du système scolaire. Pour certaines familles, le statut social que procure le mariage est plus important qu'une instruction poussée ou une formation professionnelle et plus tôt il sera conclu, plus vite ce statut sera acquis. Avec un cursus scolaire interrompu et sans aucune formation professionnelle, ces personnes seront alors dépendantes de leur conjoint et démunies de ressources financières en cas de violence conjugale et de rupture conjugale.

Un drame qui vient des fois s'ajouter à la douloureuse épreuve d'un mariage non-désiré est la découverte, par celles qui le subissent malgré elles, de l'existence d'une épouse et d'une famille de leur conjoint. Elles se trouvent alors à leur insu dans un ménage bigame ou polygame, situation qui augmente davantage leur vulnérabilité. Les conséquences psychologiques et émotionnelles sur ces personnes sont tout simplement dévastatrices. C'est l'expérience qu'a vécue la jeune fille mariée de force par sa tante à un homme beaucoup plus âgé qu'elle et dont nous avons parlée plus haut. « Oui ils vivent ensemble et ils ont eu des enfants mais elle est malheureuse parce qu'elle a appris après que le monsieur avait une autre femme et que sa femme a eu des enfants qui ont pratiquement le même âge qu'elle ». (répondante H)

Toutes les intervenantes s'entendent pour affirmer qu'une relation maritale imposée a de profonds effets sur le plan physique, psychologique et émotionnel sur les personnes qui la vivent et nuit à la croissance et à l'épanouissement individuels. En plus de violer les droits à la liberté personnelle, cette pratique est un obstacle à l'éducation des jeunes filles et à un pouvoir sur leur vie.

2.8 L'aide fournie par les intervenant(e)s aux personnes victimes d'un mariage forcé ou de sa menace

C'est généralement aux portes des associations de la société civile que les personnes qui vivent une expérience de mariage forcé frappent en premier lieu. C'est du reste la raison pour laquelle les acteurs et actrices sociaux qui oeuvrent dans ce milieu sont les mieux informé(e)s de ce problème. Informé(e)s sur le sujet nos enquêté(e)s le sont parce qu'elles/ils savent prêter une oreille attentive aux personnes qui viennent chercher de l'aide auprès d'eux/elles, une écoute attentive et empathique pour recueillir la parole, l'histoire racontée. Voilà ce dont ont besoin avant tout les personnes écorchées par une expérience de vie aussi douloureuse, une écoute par laquelle va se nouer une relation de confiance entre le/la professionnel(le) et la personne dans le besoin, étape préalable à l'enclenchement d'un processus d'aide.

Je pense que le seul fait que la femme sache qu'il y a quelqu'un qui l'écoute c'est déjà un pas en avant. Le seul fait qu'elle sache qu'elle peut venir dans cette maison (maison d'hébergement pour femmes violentées) et que personne ne va la juger et que personne ne va la critiquer c'est déjà beaucoup parce que même si elle ne passe qu'une heure à la maison et qu'elle a eu la chance de rencontrer une intervenante, elle va savoir que bon, si la prochaine fois je reviens j'aurais toujours une oreille qui va m'écouter sans me juger, qui va être là, pas avec l'idée de dire 'oui tu dois faire ça', mais qui va être là et dire 'vous avez le droit de dire non'. (répondante C)

« Vous avez le droit de dire non »: non à une union maritale sous la coercition, non à une relation conjugale non voulue, non à la violence de la part du conjoint, voici quelques conseils prodigués par les intervenant(e)s. Le manque de connaissances de leurs droits, voilà ce qui fait défaut à bien des femmes qui sont menacées d'un mariage imposé ou qui ont subi une union non désirée. Les intervenant(e)s comblent cette lacune en fournissant aux personnes concernées des notions quant à leurs droits symboliques et concrets et des informations sur les recours auxquels elles peuvent accéder. Elles vont travailler sur l'estime de soi de ces personnes et tenter de les amener à évacuer le sentiment de culpabilité qui les habite parfois : « On agit sur l'estime de soi des personnes et sur la dévictimisation. On leur fait prendre conscience que le problème n'est pas inhérent à elles mais au système. On fait de l'éducation populaire et de l'éducation féministe ». (répondante D)

Ce travail s'inscrit dans une démarche de dévictimisation afin que ces femmes puissent prendre du pouvoir sur leur vie et se sortir petit à petit d'une situation d'impuissance. De l'écoute et de la solidarité avec la personne vivant une expérience de coercition à une union non voulue ou violente, nos répondant(e)s en fournissent aux personnes qui viennent chercher leur aide surtout quand il n'y a pas de solution concrète au problème.

Et là, on discute entre nous de la situation, on discute de ce qu'elles vivent, comment on peut les aider et d'ailleurs on a discuté de ce cas de la jeune femme et de voir quels moyens on peut leur offrir. Et des fois il n'y a pas de solution. La seule chose qu'on peut faire c'est du support, de l'écoute, faire savoir qu'on est solidaire avec elles, qu'on est là s'il arrive quelque chose mais on ne peut pas résoudre la situation. Des fois il n'y a pas de solution comme telle. Si la famille va maintenir de rejeter la fille, c'est un deuil à faire. (répondante A)

Il n'existe, à la connaissance des personnes enquêtées, aucune association ou institution qui s'occupe exclusivement de la question des mariages forcés ce qui signifie qu'il n'existe pas encore au Canada de centres ou groupes de professionnel(le)s spécialisés dans ce domaine au niveau des services comme nous en informe une répondante :

Non il n'y a pas d'association qui dispose d'instruments et de moyens pour travailler spécifiquement sur ce problème. Même moi en tant que directrice d'un centre, ça fait 18 ans que je suis à (nom du centre), c'est la première année que je commence à toucher de prêt à ce problème-là. Ça commence à sortir dans le public. C'est sûr que ça existait depuis toujours, mais c'est maintenant qu'on commence à en parler, à le dénoncer, à en voir les effets. (répondante F)

C'est donc sur le terrain de la violence faite aux femmes que les intervenantes qui oeuvrent dans des associations de femmes ou des maisons d'hébergement appréhendent le problème du mariage forcé surtout quand celui-ci est déjà consommé et que leurs participantes vivent de la violence conjugale. Ainsi cette répondante nous dit:

J'aborde cela à travers la violence familiale. Je n'ai aucune formation par rapport à la question des mariages forcés. Je n'ai pas entendu parler de ressources spécifiques liées aux femmes qui vivent ou qui sont contraintes à un mariage forcé. Je fournis donc à la femme qui se trouve dans cette situation de l'information relative à la violence familiale et je la réfère à des ressources comme par exemple la Maison Flora Tristan qui accueille des femmes victimes de violence conjugale ou familiale….Une expertise a été développée par des centres d'hébergement sur cette question mais elle n'a pas été récupérée comme outil de travail. Cela a été intégré à la dimension violence familiale. (répondante D)

Ou encore ce témoignage qui abonde dans ce sens:

Nous on traite la violence conjugale, on ne traite pas les mariages forcés comme séparés. Nous notre sujet c'est la violence conjugale. Que ce soit mariages forcés, que ce soit mariages religieux, que ce soit mariages normaux entre guillemets, on travaille la violence conjugale, pour toutes les femmes pareilles. (répondante C)

Dans ces cas, les intervenantes engagent le processus régulier qui consiste à aider la personne à sortir d'une relation de violence par une demande de divorce, à trouver un logement, à retourner aux études ou à suivre une formation, à s'insérer dans le marché de l'emploi, etc. Elles aident ces femmes à se reconstruire en leur redonnant confiance en elles et en rehaussant leur estime d'elles-mêmes. Par leurs efforts, ces intervenantes visent en fait à accroître la capacité d'agir de ces femmes dans le concret de leur quotidienneté.

Celles/ceux qui travaillent dans des cliniques d'aide juridique abordent le sujet selon une perspective légale et plus particulièrement en droit de la famille ou droit de refuge. Des femmes, qui s'adressent à ces cliniques afin qu'elles les aident à déposer auprès du gouvernement une demande de statut de réfugiée, ont fui un pays en guerre mais aussi un mariage imposé ou un risque de mariage forcé qui déguise bien souvent un viol, phénomène en recrudescence en période de conflit armé. Dans ces cas précis, l'aide sera orientée vers une demande de droit d'asile pour régulariser la situation de la personne et le processus sera d'ordre légal. Toutefois ces avocat(e)s de l'aide juridique qui sont attentives à la personne qui se présente à elles/eux dans sa totalité, ne négligent point les autres aspects. Elles/ils la réfèrent à un médecin, un(e) psychologue, une intervenante en violence faite aux femmes, une intervenante en aide à l'établissement, etc. Certaines cliniques d'aide juridique fournissent d'autres services en plus de ceux d'ordre juridique et les besoins de la personne qui vient chercher du soutien sont alors pris en charge dans le même lieu. Sinon, elle est dirigée vers d'autres centres d'aide. Les témoignages laissent d'ailleurs voir à ce niveau une très bonne collaboration entre les différent(e)s acteurs et actrices de terrain qui se réfèrent les un(e)s aux autres les personnes qui cherchent de l'aide en fonction des besoins de celles-ci et des compétences de ceux/celles-là.

[TRADUCTION] […] Par exemple, une femme qui se présente peut avoir une infection et devra recevoir un traitement médical à un moment ou à un autre; le problème, c'est qu'elle n'a pas d'assurance et cela signifie… non, pas ici, (nom de l'établissement)… nous avons des dispositions ici qui nous permettent d'accepter les patients qui n'ont pas d'assurance, mais nous pourrions avoir un appel d'une infirmière ou d'un médecin qui nous dit : 'vous savez…, nous croyons que… vous savez…' elle arrive avec une mâchoire cassée, elle pourrait bien être tombée de l'autobus à Marrakech, mais c'est peu probable – c'est une chose difficile à raconter – je suis un homme d'âge moyen, blanc – ce n'est pas nécessairement facile pour elles de me raconter leur histoire et de me parler d'elles. Je connais le médecin – elle pourrait avoir été victime d'un conflit intérieur, elle peut avoir été agressée sexuellement et – donc, il se peut qu'elle ne veuille rien raconter. C'est notre travail de la rassurer et de lui dire que tout ira bien pour elle. (répondant P)

Dans le cas des jeunes filles qui vivent au Canada et qui subissent une menace de mariage imposé, il ne semble pas y avoir d'approche spécifique ni d'outils adéquats pour affronter ce type de situation. Les répondant(e)s déplorent le manque de moyens et l'absence de formation dont on dispose dans le milieu de l'intervention pour faire face à ce problème particulier. Elles/ils soutiennent qu'elles/ils ne disposent pas des structures nécessaires qui leur permettraient de jouer un rôle plus influent quant à ce problème précis ni d'instruments adéquats pour y répondre de façon plus efficace. Alors bien souvent elles/ils bricolent et usent d'ingéniosité pour offrir de leur aide aux personnes concernées. Elles/ils vont chercher l'information qui leur manque ou l'expertise qui leur fait défaut auprès d'autres professionnel(le)s ce qui témoigne de leur part d'une bonne capacité de prise de contacts et d'utilisation des ressources disponibles. La maison d'hébergement qui a accueilli la jeune adolescente de 13 ans dont nous avons rapporté le cas précédemment et l'intervenante sociale qui a suivi cette dernière ne savaient pas trop comment traiter le problème puisque cette situation était pour elles inusitée. Alors pour mieux encadrer la jeune fille et lui fournir un soutien adéquat, l'intervenante a recouru à des ressources externes comme elle l'explique dans ce témoignage:

On ne savait pas exactement quoi faire parce qu'on s'est trouvé face à une jeune fille qui en même temps était mariée. Donc tout d'abord on a dû s'informer par rapport à la loi : dans quelle catégorie est-ce que la loi québécoise pouvait la classer? Est-ce que c'est une jeune fille? Ou puisque c'est une femme mariée, donc adulte? Donc on a été chercher les conseils d'un avocat pour clarifier cette situation. Ensuite, on a fait appel à la Division de la protection de la jeunesse à l'époque on a trouvé une travailleuse qui parlait l'espagnol qui est venue nous informer sur les détails parce que pour nous c'était difficile d'aller fouiller dans 'Qu'est-ce qu'une jeune fille?' On ne voulait pas la brusquer encore davantage pour lui poser des questions qui n'étaient peut-être pas bien dirigées. Donc on est allé chercher de l'aide à l'extérieur. Cette travailleuse sociale s'est montrée très généreuse, elle est venue en maison d'hébergement, elle nous a aidées à préparer les questions et quand finalement la jeune fille a décidé – parce qu'on lui a expliqué qu'ici ce n'était pas normal ce type de mariage – donc elle a décidé de porter plainte. C'est devant le juge et tout ça au tribunal, et cette travailleuse nous a aidées à préparer la jeune fille pour le témoignage. (répondante B)

En plus de recourir à des ressources externes en termes d'expertise sociale et légale pour bien monter le dossier et mieux accompagner la jeune fille dans sa démarche de désengagement marital, cette intervenante sociale s'est adressée d'une part, aux services consulaires canadiens dans le pays de provenance de la jeune fille pour tirer l'affaire au clair et d'autre part, aux autorités gouvernementales canadiennes pour les informer d'un cas de mariage entre une adolescente de 13 ans et un homme de 49 ans. Elle ajoute:

On est entré aussi en contact à plusieurs reprises avec les autorités canadiennes en (nom du pays d'origine de la jeune fille) parce qu'on voulait savoir davantage si eux étaient au courant du contrat supposément que la famille avait signé avec monsieur et s'il y a eu échange d'argent par rapport au mariage. Plusieurs faxes ont été envoyés, plusieurs lettres ont été envoyées mais on n'a jamais eu de réponse par exemple. Donc à ce moment-là, nous, ce qu'on a fait, on a adressé une lettre à Immigration Canada pour les informer de la situation parce que ce n'était pas le premier cas qu'on a eu au Canada. On savait à l'époque qu'il y avait plusieurs jeunes filles qui se sont mariées à travers un réseau de prostitution, des jeunes filles qui venaient de Thaïlande, qui venaient de différents pays qui se mariaient avec des personnes assez âgées. (répondante B)

Une des répondantes, intervenante sociale dans une maison d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale et familiale a accueilli chez elle, pendant plusieurs mois, deux jeunes filles mineures camarades de classe de sa fille et qui étaient menacées d'un mariage imposé par leurs parents. Une était d'origine afghane et l'autre iranienne. Voulant tenter une médiation auprès des parents de ces jeunes filles, cette intervenante sociale a d'abord contacté ceux-ci par téléphone pour les rassurer que leurs filles étaient en sécurité. Mais lorsque par la suite, elle s'est rendue au domicile de ceux-ci afin de les convaincre de revenir sur leur décision, elle s'est fait chaque fois fermer la porte au nez. En plus du support matériel qu'elle a mis à la disposition de ces deux jeunes filles, cette dame leur a prodigué des conseils et fourni des informations quant à leurs droits. Elle les a aidées à terminer leurs études et à s'insérer sur le marché du travail. Une fois que celles-ci furent en mesure de payer un loyer, elle les a aidées à s'installer dans leur nouveau chez-elles.

Un coup d'éclat réalisé par une clinique d'aide juridique a été le rapatriement au Canada d'une jeune fille emmenée sous couvert de vacances dans le pays d'origine pour en fait, lui faire conclure un mariage dont elle ne voulait pas. Cette adolescente a été mise devant le fait accompli une fois sur place mais a réussi, grâce à l'alerte donnée par une de ses copines puis au soutien et à la mobilisation d'avocates et d'intervenantes sociales, à échapper à cette situation.

[TRADUCTION] [….] la clinique d'aide juridique est un endroit unique pour beaucoup de cas qui nous arrivent de l'étranger. Donc, le tout premier cas, que je n'ai pas traité, mais dont la personne avant moi s'est occupée, était un cas où la femme était déjà à l'étranger. C'était une jeune fille qui se trouvait à l'étranger et qui a communiqué avec une de ses amies ici, et son amie nous a appelées. C'est comme ça que le lien s'est établi; alors (nom de la clinique) a réussi à rapatrier la jeune fille au pays … elle a pu échapper au mariage. On lui a trouvé un endroit où habiter à l'extérieur du pays grâce à (nom de la clinique), et (nom de la clinique) a pris les moyens pour lui trouver un endroit où rester, un refuge, et ce genre de choses. (répondante N)

Le rapatriement de la jeune fille a pu se faire grâce à la capacité de mobilisation d'intervenantes sur le terrain qui ont mis en branle tout un système de ressources informelles ici et là-bas. Mais peut-on continuer à bricoler face à des situations aussi graves au lieu de mettre en place une structure pensée et conçue pour répondre efficacement à ce problème?

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