Guide de traitement des victimes d’actescriminels: Application de la recherche à la pratique clinique (deuxième édition)

2.0 Un modèle de victimisation et de rétablissement

Pour comprendre l’expérience vécue par les victimes d’actes criminels, il faut considérer la victimisation dans son ensemble, et non seulement l’acte criminel en soi. La victimisation est aussi la manière dont une victime vit le stress causé par des actions hors de son contrôle. Avant d’examiner les théories et les travaux de recherche concernant les victimes, il faut faire ici une distinction majeure : les victimes d’actes criminels sont différentes les unes des autres. C’est là le thème principal de la présente section, qui examine comment chaque victime parvient à se rétablir et à reprendre une vie dite « normale » après avoir vécu un acte criminel. Dans la mesure du possible, nous mettrons, dans le présent guide, la nature particulière de chaque crime en parallèle avec les travaux de recherche pertinents. L’on constate cependant que la définition de la victime et de l’acte criminel peut varier légèrement d’une étude à une autre. Le lecteur doit donc reconnaître que chaque individu prendra un chemin différent, mais la plupart des victimes vivront quand même des expériences communes nées de leur victimisation. La présente section porte sur quelques-uns de ces vécus communs.

Pour comprendre ce que vivent nos clients, nous devons nous efforcer de comprendre les changements psychologiques que traversent les personnes qui ont été victimes d’un acte criminel et qui commencent à se reconnaître comme telles. Casarez-Levison [1992] a examiné plusieurs modèles de victimisation. Elle en conçu un de simple qui décrit comment une personne passe de membre de la population générale à l’état de victime puis à celui de survivant. Selon elle, les victimes passent par différents stades : avant le crime, le crime lui-même, l’adaptation initiale et l’accommodation et enfin le stade où le fait d’avoir été victime d’un acte criminel fait partie de leur expérience de vie (Casarez-Levison [1992]).

Figure 1 : Le processus de la victimisation et du rétablissement (Casarez-Levison [1992])

Le processus de la victimisation et du rétablissement

[ Description ]

Avant l’acte criminel : prévictimisation et organisation

Avant d’être victime d’un acte criminel, l’individu mène en principe une vie normale. Il a des antécédents de vie personnels, des forces et des faiblesses, un système de soutien, des contraintes financières, etc. Son passé peut comprendre aussi des expériences de victimisation, de traumatisme et d’adaptation. Cet aspect de la question est important, car les recherches montrent que les victimes d’actes criminels ont souvent des antécédents de victimisation (Byrne et coll. [1999]; Messman et Long [1996]; Norris et coll. [1997]; Nishith et coll. [2000]). Les intervenants doivent le savoir, car la manière dont une personne s’est adaptée à une victimisation antérieure peut aider à prévoir comment elle s’adaptera à la dernière victimisation et au traumatisme qui en découle (Casarez-Levison [1992]). Les recherches ont d’ailleurs montré qu’une réaction faible à un traumatisme antérieur peut laisser présager que la victime aura encore une fois une réaction faible à un nouveau traumatisme (Brunet et coll. [2001]).

L’acte criminel et la période qui suit : victimisation et désorganisation

La personne a maintenant vécu un acte criminel : peut-être qu’en arrivant chez elle, elle constate qu’elle a été victime d’un cambriolage; peut-être qu’elle a été agressée pendant qu’elle rentrait du gymnase chez elle à pied, etc. Ce stade peut durer quelques heures ou quelques jours, le temps qu’il faut pour comprendre ce qui est arrivé. Les recherches de Greenberg et Ruback [1992] montrent que les réflexions de la victime évoluent de la manière suivante :

  1. Était-ce bien un crime?
  2. Dans l’affirmative, quelle en est la gravité?
  3. Comment vais-je vivre avec ce crime et ma victimisation?

La victime fondera ses décisions sur ses expériences passées, son niveau actuel de détresse affective et sa connaissance des choix qu’elle peut faire. Parmi ses options, elle peut décider de ne rien faire, d’appeler un ami, de porter plainte à la police, de réévaluer la situation ou de chercher une solution personnelle. Greenberg et Ruback [1992] soulignent que la victime ne choisit pas nécessairement la meilleure option, mais plutôt celle qui correspond à quelques critères minimaux. Ainsi, une victime de viol par une connaissance peut décider simplement « d’oublier ce crime » et de ne pas porter d’accusation parce que cette solution correspond au critère « ne plus penser à cette histoire ». De plus, comme la victime se montre à ce stade très ouverte aux avis des autres (Greenberg et Ruback [1992]), même l’auteur du crime peut exercer une influence sur sa décision. En fait, l’examen de la raison pour laquelle les gens signalent un crime révèle que l’influence d’autres personnes était plus importante que leur réaction émotive personnelle ou leurs attentes vis-à-vis de la réponse de la police (Greenberg et Beach [2004]). C’est pourquoi les intervenants peuvent rencontrer des victimes aux prises avec des réactions graves plusieurs semaines, plusieurs mois et même quelques années après le crime (Thompson [2000]), sans se rendre compte que les problèmes de ces personnes découlent de leur victimisation.

Comme les victimes sont souvent les personnes qui signalent le crime, leurs décisions peuvent avoir des conséquences majeures sur la manière dont elles vivent leur détresse. Selon une enquête sur les victimes d’actes criminels menée en 2004 auprès des Canadiens, 88 p. 100 des agressions sexuelles, 69 p. 100 des vols des biens du ménage et 67 p. 100 des vols de biens personnels n’ont pas été signalés aux autorités (Gannon et Mihorean [2005]). Les études sur le signalement des actes criminels décrivent ces différents processus décisionnels (Greenberg et Beach [2004]; Greenberg et Ruback [1992]). Buzawa, Hotaling et Byrne [2007] ont indiqué cinq raisons que les gens invoquent généralement pour ne pas signaler les actes criminels :

  1. ils ne veulent pas que les autorités s’en mêlent ou recourir à d’autres formes d’aide;
  2. ils ne considèrent pas l’infraction suffisamment grave;
  3. ils craignent les représailles du délinquant;
  4. ils ne croient pas que le système de justice pénale les aidera;
  5. ils ne croient pas que le système de justice tiendra compte de leurs désirs.

À la suite d’une enquête auprès de femmes victimes d’une agression sexuelle, Monroe et coll. [2005] ont noté que 46,2 p. 100 d’entre elles ont répondu qu’elles ne porteraient pas plainte en raison de leur entrevue avec la police. Selon des données canadiennes récentes, les victimes d’actes criminels ont une opinion plus négative de l’efficacité de la police que les personnes qui n’ont jamais été victimes (AuCoin et Beauchamp [2007]). Ces facteurs conjoncturels et les questions relatives à la criminalité ont souvent une influence déterminante sur la décision de déclarer le crime. Par exemple, les victimes qui connaissent l’auteur du crime ont moins tendance à signaler le crime ou à demander de l’aide (Ullman [1999]). Il ne serait pas surprenant de constater que les victimes de violence conjugale sont moins susceptibles de dénoncer ce type de crime. Les études montrent en outre que les autres jugent plus sévèrement les victimes d’un viol par une connaissance que les victimes d’un viol par un étranger (Abrams et coll. [2003]), ce qui est susceptible d’influencer la décision de la victime de signaler le crime. Ces constatations ne sont pas une surprise pour la plupart des intervenants qui viennent en aide aux victimes de violence conjugale ou d’un viol par une connaissance.

Lorsqu’une personne commence à se considérer comme la victime d’un crime, à supposer qu’elle soit une victime, elle suit un cheminement relativement particulier d’adaptation et de prise de décisions qui dépend de sa situation avant le crime (comme nous l’avons mentionné précédemment). Cependant, la victime est susceptible de se sentir menacée et impuissante et d’être confuse, en colère, indifférente ou craintive. Elle peut avoir des blessures physiques, affectives ou psychologiques découlant d’une dépossession quelconque et éprouver un stress traumatique. Il faut se rappeler que la victime est susceptible de recourir aux aptitudes et aux habiletés qu’elle possède pour maîtriser sa situation (Casarez-Levison [1992]).

Adaptation initiale : transition et protection

Après sa réaction initiale, la victime doit ensuite s’adapter aux conséquences à long terme de l’acte criminel. Cette adaptation peut commencer au cours des quelques semaines suivant le crime, mais aussi six ou même huit mois plus tard. Ce stade s’apparente au stade précédent, mais maintenant la victime entreprend le processus de réorganisation de sa vie. Elle commence aussi à donner un sens à sa victimisation (recherche de la signification). Cette recherche de la signification est souvent considérée comme une composante du traitement de l’affliction (Davis et coll. [1998]), une dimension spirituelle du processus d’adaptation (Cadell et coll. [2003]) et on l’utilise dans le traitement des victimes d’actes criminels (Layne et coll. [2001]). La recherche de la signification est importante pour les victimes d’actes criminels en général (Gorman [2001]), les victimes de viol (Thompson [2000]) et le traitement de tous les types de traumatisme (Nolen-Hoeksema et Davis [1999). En fait, elle joue souvent un rôle de première importance dans les interventions thérapeutiques (Foy et coll. [2001]).

C’est à ce stade que la victime peut avoir le plus besoin d’aide, de la part de ses amis et de sa famille ou de spécialistes. Le soutien apporté par les autres peut aider la victime à mieux gérer son stress, à obtenir de l’information et à faciliter ses efforts d’adaptation. Le respect, la sincérité et la confiance permettent de développer l’engagement affectif, une condition essentielle à une bonne relation d’aide. Les clients qui s’engagent sur le plan affectif se rétablissent plus rapidement (Gilboa-Schechtman et Foa [2001]). Pour montrer du respect pour leurs clients, les intervenants doivent veiller à leur faire comprendre que le traitement peut aggraver leur cas avant de l’améliorer (Nishith et coll. [2002]). Des études ont aussi montré que les victimes affichant des symptômes de traumatisme extrêmes, ceux qui ont subi un traumatisme pendant leur enfance en raison d’une agression sexuelle ou physique ou pour avoir assisté à des actes de violence familiale, et ceux qui ont subi des blessures physiques pendant le crime peuvent ne pas être aussi réceptifs à un traitement ordinaire (Hembree et coll. [2004]). Les intervenants doivent également détecter les stratégies d’adaptation qui sont mauvaises, comme l’abus de drogues ou d’alcool, la détérioration des relations personnelles, l’isolement progressif et le retrait (Casarez-Levison [1992]). Ils doivent en outre se rappeler que certaines victimes peuvent sembler prendre du mieux alors que sous des apparences calmes se cachent des problèmes graves.

Même si de nombreuses victimes peuvent souffrir d’un traumatisme après avoir vécu un acte criminel, les intervenants doivent se méfier du « traumatisme préjugé », qui suppose que les victimes d’un acte criminel sont nécessairement traumatisées, alors que ce n’est pas toujours le cas (Nelson et coll. [2002]). Les intervenants doivent se rappeler que certaines victimes peuvent dissimuler leur traumatisme tandis que d’autres s’adaptent bien à leur situation. Respecter la victime signifie se fier à l’évaluation qu’elle offre elle-même de ses états intérieurs. Vous pouvez toujours apporter à votre client l’aide et les renseignements dont il a besoin pour faire à sa situation (Nelson et coll. [2002]). L’objet de votre travail à ce stade consiste à encourager les mécanismes positifs d’adaptation et à réduire les mécanismes d’adaptation négatifs ou inefficaces. Cela aide la victime à réorganiser sa vie et à remonter la pente. Si toutefois le traitement n’est pas bien adapté, la victime risque de ne pas parvenir vraiment au stade final d’adaptation et peut même sombrer dans un état d’épuisement total (Casarez-Levison [1992]).

Remonter la pente : réorganisation et résolution du problème

À ce stade, la victime reconstruit sa personnalité et redevient un individu stable capable de bien fonctionner et d’entretenir des relations normales. Dans les meilleurs cas, ce stade peut survenir après six à douze mois; dans les pires cas, le processus peut prendre plusieurs années (Casarez-Levison [1992]). La plupart des gens vont éprouver des sentiments de déni et d’acceptation de leur expérience. Souvent, les intervenants observeront que les victimes s’interrogent quant à la sécurité du monde qui les entoure, et sur leur nouveau rôle de « survivant » et ils font des liens entre leurs nouvelles expériences et leur personalité avant la victimisation. Intervenants et victimes doivent bien comprendre que ce processus de reconstruction ne signifie pas un retour dans « le passé » comme si le crime n’avait jamais eu lieu. La victimisation change la manière dont l’individu se perçoit et perçoit le monde et il est très improbable qu’il puisse revenir à son « état normal avant le crime » (Norris et coll. [1997]). La victime doit reconnaître le crime comme un événement qui s’est en effet produit et en tenir compte dans son appréciation du monde. Les intervenants doivent s’attaquer le plus rapidement possible aux réactions négatives telles que l’alcoolisme et la toxicomanie ainsi que les problèmes de santé mentale, car ces comportements retardent les progrès de la victime (Casarez-Levison [1992]). Pour lutter contre ces réactions négatives, il faut enseigner à la victime des techniques d’adaptation différentes et plus efficaces.

Du côté positif, les études sur les victimes d’agression sexuelle montrent que les interventions semblent encore utiles même plusieurs années après la victimisation (Resick et coll. [2002]). 

2.1  Notions de base