Expériences, attentes et perceptions des victimes à l'égard de la justice réparatrice : Analyse documentaire critique
3. Victimes ayant participé à des programmes de justice réparatrice (suite)
3.4 Sommaire et conclusion
Alors que le pourcentage de victimes qui participent de leur plein gré aux programmes de justice réparatrice varie d’une étude à l’autre, il n’en demeure pas moins qu’un groupe important de victimes manifestaient de l’intérêt pour ce programme. De plus, cette situation s’applique aux différents types de victimes, incluant les victimes de crimes graves.
Il semble exister un large consensus en ce qui concerne les motifs qui amènent les victimes à accepter ou à refuser de participer aux programmes de justice réparatrice. Quelle que soit la gravité du crime, les mêmes thèmes sont invoqués par les victimes. En effet, les victimes ont dit avoir accepté de participer au programme pour obtenir un dédommagement, pour aider le délinquant, pour faire prendre conscience au délinquant des conséquences de son acte criminel et, enfin, pour comprendre les raisons qui ont amené le délinquant à commettre son crime. Inversement, les victimes qui ont choisi de ne pas participer à un programme de justice réparatrice ont fait valoir qu’elles avaient encore peur du délinquant, qu’elles éprouvaient trop de colère à son endroit ou qu’elles ne croyaient pas que le jeu en valait la chandelle.
Pour les victimes, les avantages des programmes de justice réparatrice sont avant tout financiers et psychologiques. De toute évidence, une proportion importante de victimes sont intéressées par le dédommagement financier. Ce dédommagement a une valeur pratique (remboursement des pertes monétaires) ainsi qu’une valeur symbolique en ce sens qu’il tient le délinquant responsable de ses actes.
L’un des bienfaits psychologiques que la justice réparatrice apporte aux victimes est de les aider à se rétablir. La plupart des victimes ayant participé au programme considèrent que la rencontre avec le délinquant leur a été bénéfique. Toutefois, les victimes peuvent aussi en ressortir plus blessées. Certaines victimes qui n’étaient pas « prêtes » à rencontrer leur agresseur se sont senties un peu forcées à y participer, isolées, craintives ou vulnérables. Différents facteurs font que la participation au programme soulage ou blesse, entre autres le degré de sincérité du délinquant, le soutien assuré à la victime et la neutralité du médiateur.
Toutefois, la victime doit à priori être réceptive à l’objectif de la justice réparatrice. La participation doit toujours être volontaire. Lorsqu’une victime ne se sent pas tout à fait prête à rencontrer le délinquant (p. ex. parce qu’elle a peur de lui ou qu’elle ressent encore trop de colère à son endroit), toute tentative visant à amener la victime et le délinquant à se rencontrer risque d’ajouter à la souffrance de la victime. Toutes les études dont nous avons précédemment traité ont fait état d’un petit groupe, mais quand même assez important, de victimes qui se sont senties fortement incitées à participer au programme. Il n’est donc pas surprenant que ces victimes aient eu l’impression d’être revictimisées. L’hésitation de la victime à rencontrer en personne le délinquant est d’ailleurs une des raisons qui expliquent pourquoi la médiation indirecte est plus populaire auprès des victimes que la médiation directe.
Malheureusement, la médiation indirecte n’est généralement pas disponible en Amérique du Nord. La recherche démontre que la médiation indirecte répond manifestement à un besoin des victimes et qu’il n’y a aucune raison pour que cette avenue ne soit pas offerte en Amérique du Nord.
Alors que la plupart des évaluations font état de niveaux élevés de satisfaction des victimes à l’égard de la justice réparatrice, aucune donnée ne nous permette de conclure que les victimes sont plus satisfaites à l’égard du système traditionnel de justice pénale qu’elles ne le seraient autrement. La plupart des études ne permettent pas de dresser une comparaison entre les deux formes de traitement. Les conclusions de la seule étude disponible qui permet une telle comparaison entre les deux groupes sont ambiguës.
L’insatisfaction des victimes à l’égard des programmes de justice réparatrice est attribuable au manque d’information, à l’absence d’un dédommagement et au défaut des autorités de s’assurer que le délinquant respecte les engagements qu’il a pris. Il est important de noter que ces récriminations ne visent pas exclusivement les programmes de justice réparatrice. En effet, les victimes insatisfaites du traitement que leur a réservé le système traditionnel de justice pénale se plaignent également du manque d’information, de l’absence d’un dédommagement et du défaut des autorités de s’assurer que le délinquant respecte les ordonnances de dédommagement (voir Sullivan, 1999; Wemmers, 1996; Shapland et coll., 1985). De plus, l’absence de remords de la part du délinquant contribue à l’insatisfaction des victimes à l’égard des programmes de justice réparatrice.
Quant aux considérations procédurales et organisationnelles, une question importante se pose à savoir si le seul fait d’inviter les victimes à participer à un programme de justice réparatrice aura un effet troublant pour certaines victimes. Une seule étude a tenté de savoir comment se sentaient les victimes invitées par le médiateur à participer au programme (Van Hecke et Wemmers, 1992). Cette étude a révélé que si la majorité des victimes n’ont pas été dérangées par l’invitation, un petit nombre des victimes l’ont été et n’ont pas apprécié l’invitation. Il importe ici de préciser que l’étude faisait référence à une invitation à une médiation indirecte faite par un médiateur à l’emploi du ministère public. L’objectif du programme était d’amener les délinquants à dédommager leurs victimes pour les pertes financières qu’ils leur avaient causées sans pour autant les déjudiciariser. Si un programme aussi simple et inoffensif incommode les victimes, on peut alors craindre que des programmes plus controversés aient aussi une incidence négative sur les victimes. Il y aurait donc lieu de mener une recherche plus poussée sur l’incidence que peut avoir, sur les victimes qui la refusent, une invitation de participer à un programme de justice réparatrice et sur les mesures à prendre pour réduire les effets négatifs d’une telle invitation.
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