Réaction des victimes au traumatisme et conséquences sur les interventions : étude et synthèse de la documentation

2. Examen de la documentation

2 Examen de la documentation

2.1 Processus du traumatisme

On peut envisager la victimisation de différents points de vue et notamment dans une perspective sociale, juridique, économique ou politique. La présente étude de la victimisation porte sur le traumatisme considéré dans une perspective psychologique. Ce choix est justifié par le fait que c'est sur le plan individuel que la victimisation exerce son effet le plus profond. La manière dont une personne réagit à un acte criminel exerce une influence sur l'ensemble de sa vie personnelle et sur la vie des personnes qui l'entourent. Les changements consécutifs à la victimisation peuvent compromettre l'équilibre du système familial, professionnel, éducatif et culturel. Lorsqu'on examine les réactions cognitives, affectives et comportementales que provoque habituellement la victimisation, on peut commencer à découvrir la dynamique de la victimisation sur le plan personnel. Cette manière de procéder a des incidences sur les méthodes de traitement et d'information.

La présente étude examine en premier lieu comment les gens réagissent au processus de la victimisation, en insistant sur l'aspect cognitif. Le deuxième point porte sur les changements cognitifs, c'est-à-dire la modification des schèmes de pensée que les chercheurs lient à la victimisation. La section suivante porte sur un sujet connexe, soit les stratégies d'adaptation auxquelles les victimes ont habituellement recours et les questions se rapportant aux problèmes que peuvent éventuellement éprouver les victimes. Enfin, le traitement fait l'objet d'un examen dans l'optique de l'objectif de la présente étude. En premier lieu, le document explique en quoi consistent la victimisation et ses effets psychologiques.

Il demeure difficile de définir un profil psychologique correspondant à la réaction de la victime. La réalité de la psychologie individuelle fait en sorte que chaque personne est différente et réagira différemment à un élément stressant, notamment au crime. Cependant, on peut discuter de certains effets psychologiques probables de la victimisation. Selon Casarez-Levison (1992), les victimes d'un crime peuvent éprouver des sentiments de peur, d'humiliation, d'embarras, de colère, de privation ou de rejet ainsi que divers symptômes physiques comme des nausées, des troubles digestifs, de la tension musculaire, etc. À ces problèmes, d'autres auteurs ajoutent la dépression, l'anxiété, l'hostilité, l'évitement, l'aliénation, la diminution de l'estime de soi et la recherche accrue de soutien social, aussi bien chez les victimes de crime avec violence que chez les victimes de crime sans violence (Norris, Kaniasty et Thompson, 1997). Le traumatisme psychologique associé à la victimisation peut aussi compromettre l'autoefficacité (c'est-à-dire le sentiment de maîtriser son environnement) et l'attachement interpersonnel et provoquer l'hypervigilance, des troubles du sommeil, des souvenirs envahissants, l'anxiété, la colère, l'affliction et la dépression (Everly, Flannery et Mitchell, 2000). Sur le plan social et interpersonnel, la victimisation et le traumatisme peuvent aussi exercer une influence négative sur plusieurs systèmes, comme la famille, les relations conjugales et amicales, les rapports à l'école ou au travail et même la collectivité dans son ensemble (Burlingame et Layne, 2001).

Pour tenter de comprendre le processus de la victimisation et les tentatives subséquentes d'adaptation, Casarez-Levison (1992) a procédé à l'examen et à la synthèse de plusieurs modèles théoriques qu'utilisent les chercheurs et les théoriciens pour comprendre comment les gens vivent un traumatisme. Son modèle suit la personne en couvrant la période qui précède le crime, le crime lui-même et ses conséquences immédiates, les premiers stades de l'adaptation et de la réorganisation et enfin la résolution du problème. Ce modèle comprend les stades suivants :

Ce modèle peut nous aider à mieux comprendre le processus de la victimisation. La victimisation découlant du crime est un processus envahissant qui déstabilise la vie quotidienne normale de la victime, en imprégnant tous les aspects de sa vie. De plus, le modèle reconnaît que le fait d'être victime d'un acte criminel est un agent stressant externe, imprévisible et lourd de conséquences. Même si ce modèle explique le déroulement chronologique des réactions de la victime, il s'agit d'estimations qu'on doit appliquer avec prudence, selon les types de victimes et de crimes. Les caractéristiques particulières de chaque crime (gravité, violence, usage d'une arme, menaces), de chaque victime (habiletés d'adaptation, antécédents comme victime, traits de personnalité) et du système (réactions des autorités, aide fournie) peuvent avoir une incidence sur le degré de détresse de la victime (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001; Norris et coll., 1997; Ozer, Best, Lipsey et Weiss, 2003). De toute évidence, cette détresse a des effets sur l'adaptation éventuelle de la victime. Les expériences de la victime, sa personnalité, ses antécédents et ses ressources économiques et sociales déterminent alors ses chances de surmonter l'épreuve du crime. Avant de passer aux changements cognitifs et aux stratégies d'adaptation, nous allons examiner les conséquences psychologiques de la victimisation ainsi que d'autres questions importantes qui peuvent avoir une incidence sur la probabilité que la victime se rétablisse du traumatisme causé par un crime.

Conséquences psychologiques

Dans la section précédente, nous avons exposé un modèle décrivant la façon dont les personnes victimes d'un crime peuvent vivre cette victimisation, les problèmes sous-jacents auxquels ces victimes sont exposées et certaines réactions connexes courantes. Bien que les symptômes et le modèle de Casarez-Levison (1992) soient liés à la recherche et à la théorie, il est utile d'examiner d'autres travaux d'autres chercheurs qui ont tenté de comprendre la réalité psychologique des victimes d'actes criminels.

Dans son examen des conséquences d'une agression sexuelle, Mezy (1998) dresse une liste de plusieurs caractéristiques psychologiques couramment associées au syndrome du traumatisme du viol, dont un certain nombre peuvent être généralisées à d'autres types de victimisation. Ces caractéristiques sont notamment la dépression, la tendance à pleurer constamment, l'anxiété, les rappels de l'événement, la culpabilité, la honte, la chute du plaisir sexuel, le manque de concentration, l'irritabilité, l'apathie et les phobies. L'auteure souligne que ces symptômes sous-jacents peuvent se traduire par l'incapacité de sortir, la fuite des stimulus liés au crime, le retrait social, la diminution de l'activité sexuelle, une plus grande dépendance des autres, la consommation exagérée d'alcool ou de drogue et une modification radicale du mode de vie (déménagement, interruption du service téléphonique, etc.). De toute évidence, certains de ces symptômes et comportements sont davantage liés aux agressions sexuelles ou à d'autres types de crimes avec violence, mais certains d'entre eux peuvent aussi être liés à des crimes sans violence. Tout dépend des forces et des habiletés de chaque victime.

Dans une excellente étude portant sur des victimes de crimes avec violence et sans violence, Norris et coll. (1997) ont étudié les conséquences psychologiques du crime au moyen d'une enquête longitudinale téléphonique réalisée dans l'État du Kentucky. Dans leur recherche, les auteurs font une distinction entre les activateurs (le crime), les réactions (la crainte, l'évitement), les conséquences (symptômes psychologiques : dépression, somatisation (symptômes physiques), hostilité, anxiété et anxiété phobique) et les modérateurs (caractéristiques qui modifient le rapport entre les activateurs et les réactions et les conséquences). La force de cette recherche tient au fait qu'elle est fondée sur une enquête portant sur une population choisie au hasard et non sur une population clinique aisément accessible. Il s'agit en outre d'une recherche longitudinale, qui permet d'effectuer un suivi afin de déterminer toute modification des symptômes et d'observer de nouveaux facteurs comme le stress de la vie et de nouveaux crimes (Norris et coll., 1997). Ces qualités permettent au lecteur de se fier aux résultats.

Les activateurs comprennent les crimes contre les biens (vols avec effraction, vols simples, vandalisme et autres crimes contre les biens) et les crimes avec violence (agressions sexuelles, vols qualifiés, voies de fait graves, voies de fait et autres crimes avec violence). Les participants ont été sélectionnés en fonction du fait qu'ils avaient déjà été victimes d'un crime à l'époque de l'entrevue initiale. Les chercheurs ont toutefois constaté que les sujets considérés comme victimes à l'entrevue initiale étaient aussi plus susceptibles que les sujets non victimes d'être de nouveau victimes d'un crime durant la période écoulée entre la première entrevue et les deux entrevues subséquentes (après six et douze mois). Quant aux conséquences, les auteurs ont constaté que le contrôle de non-victimisation était similaire aux normes de la population générale et que la victimisation provoquait une augmentation des symptômes psychologiques, sans toutefois atteindre à des degrés extrêmes de détresse (Norris et coll., 1997).

En ce qui concerne les conséquences des crimes, environ 25 p. 100 des victimes de crimes avec violence ont manifesté des degrés extrêmes de détresse, comme la dépression, l'hostilité et l'anxiété (Norris et coll., 1997). De plus, 22 à 27 p. 100 ont fait état de problèmes modérés ou graves. Cela signifie qu'environ 50 p. 100 des victimes de crimes avec violence souffrent de détresse modérée ou extrême. Il n'y avait toutefois aucun profil particulier de détresse pour le groupe des victimes. Par contre, il y avait une augmentation générale dans toutes les sous-échelles des conséquences : les sujets n'ayant pas été victimes d'un crime montraient le taux le plus faible, ceux qui avaient été victimes d'un crime contre les biens avaient un taux plus élevé et ceux qui avaient été victimes d'un crime avec violence avaient le taux le plus élevé. Ces conclusions démontrent bien que la gravité exerce une influence majeure sur les degrés subséquents de symptomatologie.

Norris et coll. (1997) ont aussi observé que le crime avait un effet négatif sur la façon dont les victimes se perçoivent ou perçoivent leur univers. Fondamentalement, la victimisation transforme le mode de vie quotidien des victimes. Les auteurs se sont intéressés à la détresse (colère, tension, tristesse), à la sécurité (crainte, évitement), à l'estime (faible estime de soi, infériorité) et à la confiance (cynisme, pessimisme). Les résultats obtenus ont démontré que la gravité de la violence d'un crime avait une incidence directe et indirecte sur la détresse, par le biais de la sécurité, de l'estime et de la confiance. Dans le cas de la gravité des crimes sans violence, la victimisation n'a aucune incidence directe sur la détresse, mais est tempérée par la sécurité, l'estime et la confiance. En ce qui concerne les crimes sans violence, la victimisation réelle est donc importante seulement à cause des effets qu'elle exerce sur les processus internes de la victime (particulièrement la sécurité), alors que dans le cas des crimes avec violence, elle exerce ses effets sur les processus internes, mais elle possède aussi ses propres effets directs (Norris et coll., 1997). Cela renforce le caractère traumatique des crimes avec violence comparativement aux crimes sans violence et la notion suivant laquelle la victimisation, quelle qu'elle soit, exerce un effet négatif.

Les réactions à la victimisation découlant du crime montrent un profil similaire, où les victimes d'un crime avec violence sont celles qui éprouvent le plus un sentiment d'évitement et de crainte (Norris et coll., 1997). En ce qui concerne le rétablissement, on a pu observer dans les deux groupes de victimes que les symptômes s'atténuaient avec le temps. La diminution des symptômes était la plus forte dans le groupe des victimes d'un crime avec violence, mais l'évaluation relative de chaque groupe demeurait la même. En d'autres termes, aucun des deux groupes de victimes ne présentait les niveaux du groupe d'individus non victimes d'un crime et les membres du groupe des victimes d'un crime avec violence éprouvaient plus de détresse que les membres du groupe des victimes d'un crime avec violence. Par contre, Norris et coll. (1997) soulignent que plusieurs variables différencient les groupes de victimes du groupe d'individus non victimes (caractéristiques démographiques, symptômes antérieurs, occurrence de crimes subséquents). Ces chercheurs ont donc analysé les mesures de contrôle des données pour isoler les effets de ces paradoxes possibles. Ils ont constaté que les variables démographiques et les symptômes antérieurs semblaient n'avoir aucun effet, mais que la victimisation subséquente prolongeait les symptômes de détresse autodéclarés. Du point de vue clinique, ces résultats n'ont rien d'étonnant, car on peut raisonnablement supposer que ni la victimisation chronique ni la victimisation répétée ne peuvent aggraver le niveau de détresse et les symptômes psychologiques associés.

En ce qui concerne les modérateurs, Norris et coll. (1997) soulignent qu'il est important pour les victimes de pouvoir compter sur du soutien naturel (famille, amis) et professionnel (police, avocat, clergé, personnel médical et spécialistes de la santé mentale). Selon eux, environ 12,5 p. 100 des victimes recourent à des services de santé mentale et ce pourcentage est plus élevé chez les victimes d'un crime avec violence. Par contre, les victimes d'un crime contre les biens et les individus non victimes recourent à ces services dans des proportions comparables. Il est intéressant d'observer que la dépression et la violence qui accompagne le crime permettent de prédire quels sont les individus qui ont recours aux services de santé mentale. En outre, plus une victime est susceptible de recourir à du soutien naturel, plus elle est susceptible aussi de recourir à du soutien professionnel (Norris et coll., 1997). Le fait de recevoir de l'aide atténue aussi la réaction de peur. Dans les sections à venir, nous discuterons du rôle du soutien dans la réaction cognitive et dans l'adaptation, mais il est clair que le soutien a une influence majeure dans la modération des effets négatifs de la victimisation. Mais avant de passer à ces sections, nous allons voir que le caractère longitudinal de la recherche de Norris et coll. (1997) nous permet d'examiner des questions importantes comme le temps requis pour guérir, la victimisation secondaire par le système et l'interférence causée par la victimisation subséquente.

Le temps requis pour guérir

La victimisation découlant du crime semble provoquer des effets qui durent longtemps. Norris et coll. (1997) ont constaté que chez les victimes d'un crime avec violence comme les victimes d'un crime sans violence les symptômes diminuent au cours des premiers mois suivant le crime, mais cette diminution se stabilise par la suite. Au terme de leur étude longitudinale (15 mois), l'évaluation relative de la détresse était stable : les victimes d'un crime avec violence étaient celles qui éprouvaient le plus de détresse, les victimes d'un crime sans violence arrivaient au deuxième rang et les participants n'ayant pas été victimes d'un crime avaient le niveau de détresse le plus faible. D'autre part, avec un échantillon beaucoup moins important, Hagemann (1992) a observé que la plupart des victimes de sa recherche fonctionnaient assez bien un an après le crime (moins de symptômes, le crime n'était plus au centre de leur vie, etc.). Il indique toutefois que les victimes n'ont pas nécessairement recouvré l'identité qu'elles avaient avant la victimisation. Cette contradiction apparente pourrait s'expliquer par le fait que les victimes d'une agression sexuelle peuvent mettre leurs symptômes en veille (Resick et coll., 2002). On voit donc que même si le temps permet à l'individu de reprendre une vie « fonctionnelle », la victimisation semble avoir des effets qui durent longtemps (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001; Norris et coll., 1997).

La victimisation secondaire par le système

On a beaucoup parlé de la victimisation secondaire associée au contact avec le système de justice. Norris et coll. (1997) ont examiné des individus qui avaient communiqué avec les autorités après avoir été victimes d'un crime. Ils se sont particulièrement intéressés aux questions suivantes : quelle était la gravité du crime, la victime connaissait-elle l'auteur du crime, la police a-t-elle recherché des preuves, la police a-t-elle promis d'ouvrir une enquête, quelqu'un a-t-il été arrêté, la victime considérait-elle que la police avait été utile et quel était le degré d'aliénation de la victime (pessimisme, cynisme et désespoir). Les chercheurs ont constaté que la gravité du crime et le fait que la victime connaissait l'auteur du crime aggravaient l'aliénation, tandis que le fait de considérer que la police avait été utile réduisait l'aliénation (Norris et coll., 1997). On voit ainsi qu'en réagissant convenablement, le personnel du système de justice pénale peut avoir une influence positive sur la victime. Pour les victimes, l'enquête et l'arrestation sont des éléments positifs qui accroissent la perception que la police a été utile, ce qui tend à réduire l'aliénation.

Il est intéressant de noter que l'arrestation de l'auteur du crime est considérée comme moins importante que la promesse qu'une enquête sera ouverte. Les impressions des victimes semblent avoir un effet modérateur plus fort que les résultats tangibles (Norris et coll., 1997). Les victimes semblent souhaiter que les autorités fassent quelque chose plutôt qu'éprouver une quelconque « soif de justice ». On peut penser que les victimes se préoccupent peu des concepts abstraits de la justice et veulent plutôt savoir que les gens de leur univers immédiat font quelque chose pour les aider et les protéger. Il se peut aussi que les victimes, voyant que l'on s'occupe d'elles et que leur expérience de victimisation est validée et prise au sérieux, en retirent des effets bénéfiques. Ces deux hypothèses doivent être validées de façon empirique, mais elles sont logiques, surtout si l'on considère la manière dont les victimes réagissent durant la période qui suit immédiatement la victimisation.

Campbell, Sefl, Barnes, Ahrens, Wasco et Zaragoza-Diesfeld (1999) ont examiné la victimisation secondaire par le système chez des victimes d'agression sexuelle. Dans leur échantillon, 66 p. 100 des victimes avaient été agressées par quelqu'un qu'elles connaissaient, 94 p. 100 avaient été agressées par une personne seule, 38 p. 100 n'avaient pas subi de blessures physiques au cours de l'agression, 30 p. 100 des agresseurs s'étaient servi d'une arme et 70 p. 100 des victimes n'avaient pas consommé d'alcool avant l'agression. Les chercheurs ont constaté que les caractéristiques individuelles des victimes et les circonstances du crime ne permettaient pas de prévoir le stress post-traumatique, tandis que les expériences négatives au contact du système de justice pénale et du système médical aggravaient les symptômes du stress post-traumatique.

Dans la même optique, Warshaw (1993) a examiné les dossiers de la salle d'urgence de 52 femmes montrant des signes évidents d'agression. Elle a constaté que les membres du personnel médical s'étaient acquittés correctement de leurs obligations professionnelles, comme signaler la possibilité d'une agression ou prescrire des analgésiques. Par contre, très peu d'entre eux avaient posé des questions concernant le risque futur ou l'agression. D'ailleurs, dans 78 p. 100 des cas d'agression possible, le médecin n'a pas fait état de la relation entre la victime et son agresseur (Warshaw, 1993). Quand on fait la synthèse de ces conclusions, on constate à quel point les intervenants professionnels peuvent exercer une influence sur les victimes. Dans une étude axée sur les processus, Hagemann (1992) a constaté que le manque d'intérêt à l'égard des victimes et le fait de les traiter comme des statistiques engendraient chez elles une perception négative. Les membres du personnel du système de justice pénale et du système médical devraient donc être conscients des conséquences possibles de leurs actes et prendre les moyens nécessaires pour atténuer la victimisation secondaire.

Même si le rapport entre la détresse des victimes et la réaction du personnel professionnel est préoccupant, il est important d'examiner aussi les facteurs modérateurs. Les victimes d'une agression sexuelle par une personne de leur entourage qui ont éprouvé une victimisation secondaire grave et qui ont reçu peu d'aide de la part du personnel du système de justice pénale ou du système médical éprouvent un sentiment de détresse plus intense (Campbell et coll., 1999). Par contre, lorsque la victime a reçu des services de santé mentale après un contact difficile avec le système médical, on observe une réduction des effets négatifs déclarés. Ces résultats montrent que les pratiques utilisées dans le système de justice pénale et le système médical peuvent causer des effets négatifs chez la victime, mais aussi que ces effets peuvent être atténués si elle est dirigée vers d'autres services d'aide. Comme le rappellent toutefois Moriarty et Earle (1999), on doit comprendre que la victime, après avoir été interrogée par la police et examinée par le personnel médical, ne souhaite pas raconter de nouveau son expérience à un autre étranger. C'est pourquoi les membres du personnel du système de justice pénale et du système médical doivent non seulement être sensibilisés à ces questions, mais aussi s'efforcer de réduire au minimum ces effets négatifs et aider respectueusement les victimes à recourir à d'autres services.

L'interférence causée par la victimisation subséquente

Plusieurs études affirment que la victimisation antérieure est un prédicteur très fort, sinon le plus fort, d'une victimisation subséquente (Byrne et coll., 1999; Messman et Long, 1996; Norris et coll., 1997; Nishith et coll., 2000). De plus, la victimisation semble influer sur la réaction de la victime à une nouvelle victimisation. Dans leur examen de la revictimisation chez des victimes d'agressions sexuelles dans l'enfance, Messman et Long (1996) indiquent que ces victimes sont exposées à un risque plus élevé de victimisation ultérieure. Ils ajoutent aussi que les chercheurs ont isolé plusieurs facteurs susceptibles d'expliquer ce lien, comme l'estime de soi, l'impuissance acquise, le choix des relations personnelles, les modèles et attentes de comportement acquis et les différences entre les attributions causales. Ces éléments sont à l'origine de changements cognitifs durables qui influent sur des schèmes de pensée et de comportement susceptibles d'accroître chez l'individu le risque d'une nouvelle victimisation. Messman et Long (1996) rappellent toutefois que ces liens demeurent théoriques, car leur validation empirique n'est pas assez solide. Ils soulignent également que ces liens ne doivent pas être considérés comme un blâme jeté sur les victimes, mais plutôt comme des pistes qui pourraient éventuellement mener à l'élaboration de programmes efficaces à l'intention de ces victimes.

Dans la même veine, Byrne et coll. (1999) affirment que les victimes d'une agression peuvent être entraînées dans un cycle descendant de pauvreté et de victimisation. En effet, la revictimisation double le risque que les femmes victimes d'agressions se retrouvent un jour sous le seuil de pauvreté. De plus, la pauvreté est un facteur de risque d'une victimisation subséquente. De même, les femmes victimes d'une nouvelle agression étaient plus de deux fois plus susceptibles d'être sans emploi au stade du suivi comparativement aux femmes qui n'avaient pas été victimes d'une nouvelle agression. Ces résultats montrent que la revictimisation nuit au processus de réintégration de la victime ou, selon le modèle de Casarez-Levison (1992), le réorganise.

Le temps écoulé entre les victimisations ne semble pas non plus avoir d'importance. Nishith et coll. (2000) ont aussi observé un lien entre les agressions sexuelles dans l'enfance et le risque d'être victime d'une agression sexuelle ou de voies de fait à l'âge adulte. Ils proposent plusieurs explications à cet accroissement du risque. Ils soulignent notamment que les victimes d'agressions sexuelles dans l'enfance peuvent recourir à des mécanismes inefficaces ou dysfonctionnels dans la manière dont elles créent et entretiennent leurs relations personnelles. Ces mauvais mécanismes les empêcheraient d'évaluer correctement le risque et de poser des jugements judicieux. Les victimes d'agressions sexuelles dans l'enfance peuvent aussi éprouver des symptômes d'agents stressants traumatiques non résolus (p. ex. dépression, dissociation, anxiété, symptômes de stress post-traumatique et toxicomanie) qui altèrent leur jugement ou les empêchent de résoudre les problèmes ou de se défendre (Nishith et coll., 2000). Selon ces auteurs, les problèmes qu'éprouvent habituellement les victimes d'agressions sexuelles dans l'enfance (labilité émotionnelle, comportement auto-apaisant non approprié, limites interpersonnelles mal définies) peuvent accroître la probabilité que ces individus se placent dans des situations à risque. Enfin, ils affirment aussi que des agents stressants liés à la pauvreté (comme vivre dans un milieu pauvre) peuvent accroître le risque d'une victimisation subséquente (Nishith et coll. 2000).

Dans la section précédente, nous avons examiné les processus psychologiques associés à la victimisation. Il est aisé de comprendre qu'une personne aux prises avec le stress d'un événement négatif inattendu peut avoir de la difficulté à s'adapter. De plus, la gravité de l'incident, les caractéristiques individuelles et le soutien social sont des facteurs qui semblent atténuer les effets de la victimisation. Dans les sections qui suivent, nous allons nous intéresser à quelques questions propres à ces domaines.

2.2 Sous-groupes de traumatismes : le rôle de la gravité

Même si la majeure partie de la présente étude porte sur les victimes d'un crime en général, certains travaux démontrent que les réactions à la victimisation peuvent être diverses. Comme nous l'avons mentionné, on observe des différences entre les victimes d'un crime contre les biens et les victimes d'un crime contre la personne (Norris et coll., 1997). Les victimes d'un crime sans violence craignent pour leur sécurité et peuvent aussi éprouver des symptômes psychologiques plus graves; par contre, les victimes d'un crime avec violence éprouvent des craintes et des symptômes plus profonds. Rappelons que les résultats de Norris et coll. (1997) démontrent que la gravité de la violence a une incidence sur la détresse. Cette étude n'a révélé aucun profil particulier de détresse dans l'un ou l'autre des groupes de victimes. Cette conclusion est importante parce qu'elle démontre que certains sous-groupes de victimes d'un crime (p. ex. violence conjugale, agression sexuelle, voies de fait graves, crime contre les biens, crime d'entreprise) peuvent avoir moins d'importance que la gravité du crime. C'est la gravité du crime qui traumatise la victime et provoque sa détresse. Norris et coll. (1997) ont constaté que les victimes d'un crime avec violence éprouvent les réactions les plus graves, puisque plus de 50 p. 100 d'entre elles ressentent une détresse variant de modérée à profonde. Ces résultats démontrent que le lien entre la victimisation et les réactions peut être important seulement dans la mesure où il se rapporte à la gravité du crime. En d'autres termes, plus le crime est grave, plus la réaction de la victime est grave.

Cette hypothèse est confirmée par les recherches de Gilboa-Schechtman et Foa (2001) sur les victimes de crimes avec violence. Dans leur examen des dossiers des victimes d'agression, ceux-ci ont établi une distinction entre les victimes de voies de fait et les victimes d'une agression sexuelle. Ils ont constaté que les victimes d'une agression sexuelle avaient éprouvé des réactions plus graves que les victimes d'une agression non sexuelle. Ils ont observé aussi que les victimes d'une agression sexuelle éprouvaient des réactions plus vives et qu'il fallait beaucoup plus de temps avant que les symptômes du traumatisme s'atténuent. En outre, ils ont constaté l'existence d'une réaction semblable entre les deux groupes en ce qui concerne l'anxiété et le syndrome de stress post-traumatique. Par contre, seules les victimes d'une agression sexuelle ont été atteintes de dépression (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001).

Ces mêmes chercheurs ont aussi examiné un phénomène appelé « réaction limite » (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001). Ce terme désigne le stade où les symptômes qu'éprouve une victime sont les plus vifs. Ils ont constaté qu'une réaction limite tardive était liée à des symptômes plus intenses. Les victimes ayant eu une réaction limite peu de temps après l'agression étaient atteintes moins gravement de dépression et du syndrome de stress post-traumatique que les victimes dont la réaction limite s'est produite plus tard. Ils supposent que la réaction limite tardive peut être liée à un engagement différé, ce qui a une incidence sur le traitement. Le fait que le syndrome de stress post-traumatique à long terme soit lié au moment où survient la réaction limite (similaire au manque d'engagement affectif) donne encore plus de poids à cette hypothèse (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001). Par conséquent, lorsque l'on considère les réactions d'une victime, la gravité du crime pourrait être un facteur plus important que ses circonstances particulières. Du point de vue psychologique, cette interprétation présente un certain intérêt, car elle met en évidence un élément commun dans les processus sous-jacents de la cognition et de l'adaptation.