Les Services d’aide aux victimes et leur travail auprès des personnes touchées par l’ensemble des troubles causés par l’alcoolisation fœtale
- 4.1 Données démographiques
- 4.2 Expériences : victimes atteintes de l’ETCAF
- 4.3 Importance et prévalence de l’ETCAF chez les victimes
- 4.4 Connaissances des participants au sujet de l’ETCAF
- 4.5 La présentation d’informations au tribunal
- 4.6 Stratégies d’intervention auprès des clients atteints de l’ETCAF
- 4.7 Recommandations en vue de venir en aide aux clients atteints de l’ETCAF
- 4.8 Discussion
4. Résultats et discussion
4.1 Données démographiques
Le projet de recherche a été bien accueilli par tous les directeurs des Services d’aide aux victimes qui ont accepté de tenter de trouver au sein de leur personnel des intervenants ayant déjà travaillé auprès de victimes atteintes de l’ETCAF. Plusieurs ont indiqué que l’ETCAF n’était pas une question qui avait déjà été soulevée par les intervenants. Comme nous l’avons dit à la section 3.3, plusieurs des intervenants auprès des victimes qui ont participé à la recherche travaillaient dans des régions où les Autochtones sont fortement représentés, ce qui ne signifie pas que l’ETCAF ne soit pas un problème pour les non-Autochtones.
Nous avons procédé à douze entrevues au téléphone de trente minutes chacune en moyenne. Nous avons interviewé des intervenants de première ligne, un conseiller et un psychologue provenant de différentes parties du pays (sept provinces ou territoires). Neuf participants ont déclaré avoir travaillé auprès de clients atteints de l’ETCAF alors qu’ils étaient à l’emploi des Services d’aide aux victimes, tandis que les trois autres avaient acquis leur expérience en travaillant pour d’autres types de services sociaux. La plupart des participants intervenaient auprès d’adultes seulement, quelques-uns auprès d’enfants seulement, et certains auprès d’adultes et d’enfants. L’un des participants était bénévole, un autre était conseiller auprès des Services d’aide aux victimes, et les autres étaient à l’emploi du gouvernement fédéral, provincial ou territorial.
La majorité des participants travaillaient dans des régions rurales ou éloignées et plusieurs devaient se déplacer en voiture ou en avion dans des régions desservies par des tribunaux criminels itinérants. Plusieurs participants travaillaient dans des organisations offrant des services aux victimes depuis l’étape critique (policière) jusqu’à l’étape de la détermination de la peine. D’autres offraient surtout des services liés au processus judiciaire, préparant les témoins en vue de leur comparution devant le tribunal et informant les victimes au sujet de la procédure.
Les résultats sont présentés d’une manière qui combine les différents sujets discutés ainsi que les grands thèmes qui ont pu être dégagés. La section comprend les sujets suivants :
- la réalité de l’ETCAF du point de vue des Services d’aide aux victimes
- l’importance et la prévalence des victimes atteintes de l’ETCAF
- les connaissances des participants au sujet de l’ETCAF
- la présentation d’informations au tribunal
- les stratégies d’intervention auprès des clients qui peuvent être atteints de l’ETCAF
- les recommandations sur ce qui pourrait aider les intervenants à mieux se préparer pour leur travail auprès des clients qui peuvent être atteints de l’ETCAF.
4.2 Expériences :victimes atteintes de l’ETCAF
Il est ressorti des entrevues que l’ETCAF posait des défis de taille à relever pour les Services d’aide aux victimes. Deux thèmes se dégagent des discussions soulignant l’importance de ces défis : l’absence de moyens permettant d’identifier les clients susceptibles d’éprouver des difficultés cognitives, et la faible sensibilisation du système de justice pénale au problème de l’ETCAF.
Plusieurs raisons expliquent pourquoi il est difficile de terminer si on est en présence de l’ETCAF. L’ETCAF diffère des autres types d’incapacités parce qu’il n’y souvent pas de signes physiques ou de déficience cognitive observables. C’est pourquoi l’ETCAF est souvent appelé un handicap invisible: la personne semble comprendre ce qu’on lui dit et ses capacités verbales semblent normales, malgré une faible compréhension. Il n’y a souvent pas moyen de déterminer si une personne éprouve des difficultés cognitives. Tous les Services d’aide aux victimes n’offrent pas un service continu, soit une aide à partir du premier contact du client avec la police et tout au long de l’instance jusqu’à ce que la décision soit rendue (verdict et prononcé de la peine). Il peut arriver que les intervenants des Services d’aide aux victimes aient peu de temps à accorder à la victime ou au témoin. Certains devaient se déplacer en voiture ou en avion dans des régions desservies par des tribunaux itinérants. Les services offerts aux victimes dans ces localités étaient quelque peu limités. Par exemple, un participant a déclaré :
[traduction]
C’est habituellement une demi-heure au début de l’audience et il n’y a pas qu’un procès, il y en a plusieurs. Je peux n’avoir que dix minutes à consacrer à chaque personne…
Le peu de temps que certains intervenants peuvent accorder à leurs clients fait en sorte qu’il leur est très difficile de déterminer si ceux-ci éprouvent des difficultés cognitives ou d’apprentissage, encore moins s’ils sont atteints de l’ETCAF. Même ceux qui interviennent auprès des victimes sur une période plus longue (depuis l’intervention policière jusqu’au prononcé de la peine) peuvent ne pas savoir qu’elles ont des problèmes cognitifs à moins d’être bien familiarisés aux caractéristiques associées aux difficultés cognitives. Plusieurs intervenants ont reçu une formation pour répondre à certains types de crimes, comme la violence familiale ou l’agression sexuelle. Leur formation porte sur certains types de crimes, et non sur les caractéristiques de certains types de victimes, ce qui rend encore plus difficile la tâche d’identifier les clients éprouvant des problèmes cognitifs.
Selon les participants, il est certain que les intervenants au sein du système de justice pénale sont très peu sensibilisés au problème de l’ETCAF. Si les professionnels du droit ne comprennent pas que certaines personnes dans le système de justice ont des difficultés cognitives, ils ne seront pas en mesure de répondre correctement à leurs besoins particuliers. Un participant a décrit une expérience qu’il avait vécue lors d’un procès qui souligne la difficulté d’identifier l’ETCAF dans le système de justice pénale et d’y répondre :
[traduction]
Alors j’ai essayé d’avertir le procureur qu’il ne ferait sans doute pas un bon témoin. Qu’’il faudrait lui poser des questions directes, parce qu’il ne… dans son cas, il n’allait pas très bien réagir à des questions abstraites. Et ce fut un témoignage horrible, terrible. Parce qu’à la fin, le juge l’a vivement semoncé.
Et c’était terrible parce que personne ne lui a posé de question précise afin d’obtenir l’information nécessaire, et celle-ci n’est jamais venue. Alors il avait l’air coupable alors que le père semblait innocent, ce qui n’était pas le cas. Alors voici un enfant qui, pour la première fois de sa vie, dénonce son père violent, et se fait vilipender par le juge parce qu’il n’était pas un témoin fiable. C’était tout simplement un cauchemar… Le garçon était vraiment nerveux, alors il paraissait un peu prétentieux parce qu’il essayait, je ne sais pas, de se montrer calme… qui sait. Réalisez-vous que ces personnes n’ont maintenant nulle part où aller? Parce maintenant, papa va être mis en liberté. Elles n’ont pas leurs vêtements, elles n’ont rien, et il n’y a pas d’endroit où elles peuvent aller. Puis elles étaient parties et j’étais incapable de les retrouver. Mais elles craignaient pour leur vie parce que le père avait été remis en liberté à la suite de toute la procédure. Je me suis dit que le système avait tout simplement laissé tomber cet enfant.
Cet incident démontre clairement qu’il est important de poser les bonnes questions pour faire en sorte que le témoin soit en mesure de présenter l’information nécessaire au juge. Il illustre aussi l’ignorance des professionnels de la justice dans les affaires où des difficultés cognitives peuvent nuire au processus judiciaire. Un des participants a déclaré que les gens de justice semblent hésiter à aborder la question de l’ETCAF parce que :
[traduction]
…parfois lorsque vous tentez de les sensibiliser au problème de l’ETCAF, c’est comme s’ils croyaient que vous dites que ces personnes devraient être exemptées de la procédure criminelle parce qu’elles ont une déficience. Ce n’est pas ce que j’ai dit, mais c’est comme ça qu’on l’a perçu.
Ce qui est ressorti clairement des entrevues, c’est que l’ETCAF présente d’importants défis pour les intervenants dans tout ce qu’ils font auprès de leurs clients, qu’il s’agisse de leur fournir de l’information, de l’aide, une préparation en vue de leur comparution devant le tribunal, des orientations vers d’autres services ou un suivi. L’ETCAF ajoute une complexité additionnelle à la réalité que vivent leurs clients.
4.3 Importance et prévalence de l’ETCAF chez les victimes
Tous s’entendaient sur le fait que l’ETCAF est un problème important chez les victimes et les témoins, ce qui n’est pas étonnant puisque nous voulions l’avis de personnes ayant de l’expérience en la matière. Les participants nous ont déclaré par contre que l’ETCAF n’était pas l’une de leurs principales préoccupations et n’occupait pas le premier rang parmi l’ensemble des questions auxquelles les intervenants auprès des victimes sont confrontés. L’aide aux victimes de violence familiale, par exemple, occupe une place plus importante.
Tous les participants que les professionnels de la justice, à toutes les étapes du processus de justice pénale, devaient être sensibilisés à la réalité de l’ETCAF. L’un des participants en a expliqué l’importance dans les termes suivants :
[traduction]
…nous devons savoir que les intervenants du système de justice, que ce soit les juges, les procureurs et les autres, sont sensibilisés à cette question… que cela fait partie de leur bagage de connaissances, de sorte qu’ils puissent faire ce qu’ils ont à faire en ayant cela à l’esprit.
Un autre participant a souligné l’importance du travail auprès des victimes atteintes de l’ETCAF à cause de leur vulnérabilité :
[traduction]
…les personnes atteintes sont souvent aussi les plus vulnérables à une future victimisation. Nous avons un contact limité avec ces personnes, mais quand nous en avons l’occasion, nous devons tenter de travailler avec elles et de mettre en place un plan pour assurer leur sécurité et minimiser les situations où elles se retrouvent de nouveau à risque.
Tous les participants ont hésité quand on leur a demandé quelle était, à leur avis, la prévalence de l’ETCAF parmi leurs clients. Tous ont convenu que l’ETCAF était sous-diagnostiqué et que souvent sa présence est soupçonnée sans être diagnostiquée. Selon un des participants :
[traduction]
C’est [l’ETCAF] beaucoup plus fréquent qu’on le pense parce que c’est mal diagnostiqué ou simplement pas remarqué.
Un participant a indiqué que tous les intervenants auprès des victimes avaient un jour ou l’autre travaillé avec un client atteint de l’ETCAF, mais qu’ils ne sont pas toujours en mesure de savoir quand un client est atteint. La prévalence perçue variait selon la connaissance des caractéristiques comportementales de l’ETCAF qu’avaient les participants.
[traduction]
Différentes populations ont différents problèmes sociaux. Et je sais que pour nous, c’est [l’ETCAF] l’un des grands problèmes pour nos gens.
Nous avons demandé aux participants de nous donner une approximation du nombre de personnes auprès de qui ils avaient travaillé qui étaient atteintes de l’ETCAF. La prévalence perçue des taux de l’ETCAF chez leurs clients variait d’aussi peu que 1 % jusqu’à plus de 50 %, et ces taux élevés n’étaient pas exclusivement constatés dans des collectivités comportant de nombreux Autochtones. Chez les participants qui travaillaient auprès d’enfants et d’adolescents, le taux de prévalence chez leurs clients variaient entre 10 % et 15 %. Par exemple, un participant a déclaré :
[traduction]
Je crois que c’est plus courant chez certains de nos jeunes et adolescents plus âgés, et c’est peut-être attribué à l’usage de drogue et à d’autres choses aussi.
Quelques participants qui travaillent surtout auprès de clients autochtones ont indiqué que l’ETCAF se superposait souvent au syndrome de stress post-traumatique. L’un deux a dit :
[traduction]
…dans bien des cas, il y a tellement de symptômes de stress post-traumatique qu’il est difficile de les différencier à moins de savoir à qui on a affaire.
Nous avons aussi interrogé les participants intervenant auprès des victimes sur la prévalence des cas où c’était l’accusé qui était atteint de l’ETCAF. Ceux qui ont formulé des commentaires sur ce sujet ont indiqué qu’elle était plus élevée que parmi les victimes et les témoins. Un seul participant a indiqué s’être trouvé dans une situation où il avait informé la victime du fait que l’accusé était atteint de l’ETCAF pour qu’elle sache comment son comportement pouvait en être affecté. Un point commun noté par plusieurs participants était que la plupart de leurs clients connaissaient l’accusé.
[traduction]
En général, les types de clients que j’ai ici connaissent l’accusé, alors il n’y a pas grand chose que je peux leur dire à son sujet qu’ils ne savent pas déjà.
4.4 Connaissances des participants au sujet de l’ETCAF
En sélectionnant les participants pour cette étude, nous avons cherché des intervenants auprès des victimes qui avaient de bonnes connaissances sur l’ETCAF et qui avaient de l’expérience à travailler auprès de victimes d’actes criminels atteintes de l’ETCAF (avec et sans diagnostic officiel). Tous les participants étaient renseignés au sujet de l’ETCAF et familiarisés avec le diagnostic et les stratégies d’intervention auprès des personnes présentant les caractéristiques associées à l’ETCAF. Comme l’un d’eux l’a expliqué :
[traduction]
Je crois assez bien comprendre les enjeux de l’ETCAF, mais je crois que la chose la plus importante qu’il faut comprendre quand on intervient auprès de ces personnes, c’est qu’il s’agit d’un ensemble de troubles et qu’on ne peut pas intervenir auprès d’un client exactement de la même manière qu’auprès d’un autre. Et même s’ils sont atteints d’un ensemble de troubles, ils ont de bons jours et de mauvais jours comme tout le monde.
Les intervenants auprès des victimes ont acquis leurs connaissances au sujet de l’ETCAF de différentes sources. Fait intéressant, un seul participant a été renseigné au sujet de l’ETCAF dans le cadre de son travail aux Services d’aide aux victimes. Il avait pour la première fois entendu parrler de l’ETCAF lors d’un procès criminel où l’accusé était atteint de cette condition et au cours duquel un médecin est venu témoigner au sujet des répercussions que l’ETCAF avait eues pour cet accusé. Un autre participant avait été informé lors d’une session de formation et de sensibilisation sur l’ETCAF offerte dans le but d’accroître les connaissances des intervenants au sujet de l’ETCAF et de leur rôle auprès des victimes.
Certains participants avaient acquis leurs connaissances lorsqu’ils occupaient un autre poste dans le système des services sociaux ou d’aide à l’enfance. Ils ont dit que ces expériences les avaient exposés à la réalité de l’ETCAF et qu’ils avaient pu transférer les connaissances acquises dans ce contexte dans leur travail auprès des victimes. La plupart des participants avaient acquis leurs connaissances directement lors de leur formation régulière comme travailleurs sociaux, ou en assistant à des ateliers ou à de brefs cours sur l’ETCAF avant d’être à l’emploi des Services d’aide aux victimes. Quelques participants ont indiqué qu’ils avaient suivi des sessions de formation sur la santé mentale (y compris le suicide) et sur les déficiences développementales dans le cadre de la formation permanente dispensée par les Services d’aide aux victimes. Un des participants a aussi indiqué que son organisation tentait actuellement d’inviter un expert sur l’ETCAF à venir présenter une communication aux membres du personnel dans but d’améliorer leurs compétences dans le domaine de :
[traduction]
l’aide... être en mesure de mieux communiquer avec les enfants pour qu’ils puissent assimiler les concepts dont ils auront besoin pour leur comparution devant le tribunal.
Dans l’ensemble, le niveau de connaissance chez les participants était élevé, et surtout, ils étaient conscients de leurs lacunes et avaient souvent demandé de la formation en vue d’y remédier.
4.5 La présentation d’ informations au tribunal
Nous avons demandé aux participants s’ils avaient déjà eu l’occasion de présenter des informations au tribunal au sujet d’une victime atteinte de l’ETCAF ou d’une autre déficience, ou s’ils seraient disposés à le faire. Nous leur avons aussi demandé s’ils avaient déjà songé à recommander le recours à une aide au témoignage[9] pour un client atteint de l’ETCAF. Seuls quelques participants ont indiqué qu’ils avaient déjà parlé au procureur de la Couronne au sujet d’un témoin atteint de l’ETCAF. L’un d’eux avait fait des suggestions au procureur sur la façon d’interroger le témoin, mais doutait qu’il en ait tenu compte.
[traduction]
Je ne sais pas s’il a vraiment tenu compte de ce que j’avais à dire sur la façon d’interroger le témoin, ni même s’il comprenait ce que ça voulait dire. Ce n’est que lorsque ce fut terminé qu’il a compris de quoi je parlais.
Un autre participant a noté qu’il ne révélait pas la nature des déficiences des témoins, mais qu’il informait plutôt le procureur de la Couronne qu’un témoin pouvait avoir des problèmes cognitifs. Ainsi, un participant a répondu :
[traduction]
… habituellement je ne dis pas que c’est simplement l’ETCAF, je dirais plutôt voici, il y a un petit retard ici, alors vous allez peut-être devoir laisser de côté le jargon juridique et dire les choses très simplement, et pas de longues envolées, car vous risquez de perdre son attention s’il ne comprend pas ce que vous dites.
La plupart des participants ont indiqué qu’ils n’aimaient pas l’idée de dire au tribunal si un témoin ou une victime était atteint ou pas de l’ETCAF, reconnaissant la complexité du processus de diagnostic.
[traduction]
Je ne suis tout simplement pas qualifié pour faire ça.
Aucun participant n’avait fait l’expérience d’un procès où une aide au témoignage avait été utilisée parce que l’enfant ou l’adulte était atteint de l’ETCAF. Plusieurs participants ont indiqué que l’avocat de la défense s’y opposerait dans le cas de personnes n’ayant pas un diagnostic officiel de l’ETCAF[10].
[traduction]
Je ne fais que supposer mais j’imagine que la défense s’y opposerait tout de suite parce que nous n’avons pas de preuve, et elle serait furieuse. Cela dit, je n’ai pas connaissance de quelqu’un l’ayant essayé…
Un autre participant a fait remarquer que même si une personne était atteinte de l’ETCAF, elle pourrait ne pas vouloir demander une aide au témoignage :
[traduction]
Je ne crois pas qu’on utilise vraiment les aides au témoignage précisément parce le témoin est atteint de l’ETCAF; ce serait plutôt pour des raisons ayant trait à la violence ou à sa crainte, ou plutôt à sa capacité de livrer le témoignage si elle doit voir l’accusé, des choses comme ça.
Concernant la demande de recourir aux aides au témoignage, un des participants a aussi indiqué :
[traduction]
Je crois que ce qui nous aiderait, ce serait de savoir que si nous en faisions la demande, notre demande serait accueillie.
4.6 Stratégies d’intervention auprès des clients atteints de l’ETCAF
La plupart des participants ont indiqué qu’ils n’utilisaient pas de stratégie particulière lorsqu’ils intervenaient auprès de victimes atteintes de l’ETCAF, mais ils ont parlé des stratégies qu’ils employaient auprès de personnes qui leur semblaient éprouver des problèmes de communication ou d’apprentissage. Voici quelques exemples :
- faire des activités plus pratiques;
- utiliser du matériel plus simple;
- utiliser des images;
- utiliser des repères visuels;
- prendre souvent des pauses;
- répéter l’information;
- demander au client de leur répéter ce qu’ils viennent de lui dire.
Quelques participants ont souligné l’importance de ces stratégies lorsqu’ils travaillaient avec des personnes éprouvant des problèmes de communication ou d’apprentissage. L’un d’eux a fait remarquer :
[traduction]
Nous faisons de notre mieux pour utiliser des termes simples, mais je crois que je suis encore plus soucieux de m’assurer de dire des choses intelligibles. Et de vérifier si la personne comprend ce que je dis, tout en étant conscient qu’elle peut dire qu’elle comprend même si elle ne comprend peut-être pas vraiment.
Dans la même veine, un autre a indiqué :
[traduction]
…nous devons bien nous assurer d’utiliser les termes justes, qui correspondent au niveau de compréhension de la personne, et de tenir compte du fait qu’il y a un phénomène social d’approbation qui entre en jeu, que la personne dira qu’elle est d’accord ou comprend des choses qu’elle ne comprend peut-être pas.
Un des participants a indiqué ce qu’il faisait pour aider les victimes qui pourraient être atteintes de l’ETCAF:
[traduction]
Ce qui compte pour les gens qui souffrent du SAF ou de stress post-traumatique, c’est le présent immédiat, la réalité du moment. Alors il faut s’occuper de cela en premier. Peut-être songent-ils à ce qu’ils vont manger pour diner, alors que vous songez à ce qu’ils vont dire à la barre des témoins. Eh bien, oubliez ça. Occupez-vous du diner, aidez-les avec ces questions, et passez graduellement à ce qu’ils font faire à la barre des témoins. Vous devez simplement être conscient de leurs besoins et essayer de trouver un moyen d’y répondre avant de passer à autre chose.
Un des participants a souligné que son organisation avait conclu une entente avec un programme d’alphabétisation familiale pour adapter le Victims of Crime Protocol[11] (protocole d’aide aux victimes de crime) pour le rendre plus concret et plus simple à comprendre pour les personnes peu scolarisées.
Plusieurs participants ont décrit l’approche qu’ils utilisaient auprès des victimes, atteintes ou non d’une incapacité :
[traduction]
Une chose que je dis souvent aux gens, c’est que le juge ne sait pas ce que vous avez en tête, et que c’est le travail du procureur de faire sortir cette information de votre tête pour que le juge sache ce que vous savez. Ce que je constate, ce que certains ont du mal à comprendre, c’est qu’ils peuvent connaître bien des choses au sujet du délinquant, mais ils ne comprennent pas que si cette information n’est pas présentée au juge, alors la décision du juge sera fondée sur ce qu’il aura entendu, et il n’entend pas toujours tout ce qu’il devrait entendre.
Le plus important est d’établir une certaine confiance et une certaine relation à long terme pour obtenir un résultat. Quelqu’un se présente, elle a été victime d’un crime et a besoin d’information, la première chose à faire est de créer un lien avant de commencer à lui régurgiter voici où vous pouvez aller, voilà où vous pouvez obtenir de l’argent, où vous pourrez faire garder vos enfants.
Nous avons demandé aux participants s’ils offraient des renvois vers d’autres services aux victimes atteintes de l’ETCAF ou à celles qu’ils soupçonnaient souffrir d’un problème d’apprentissage ou cognitif. Ils ont répondu qu’ils le faisaient souvent peu importe qu’ils aient ou non une incapacité, en fonction de la disponibilité des programmes dans leur localité. La plupart ont indiqué qu’ils dirigeaient leurs clients vers des services de counselling.
Plusieurs participants ont indiqué qu’ils veillaient souvent à ce que le client respecte ses rendez-vous :
[traduction]
…si le client doit voir un psychologue, par exemple, je ne me contente pas de lui recommander de voir un psychologue, je peux lui demander de venir ici à mon bureau, et nous allons voir le psychologue ensemble. Les choses deviennent plus faciles à prévoir s’ils savent que chaque fois qu’ils viennent me voir, ce sera à 11 heures, et nous aurons peut-être notre… Alors c’est plus simple, la personne n’a pas à aller à toutes sortes d’endroits différents.
Un autre participant a indiqué qu’il demandait souvent à la police de se rendre au bureau des Services d’aide aux victimes lorsqu’une victime atteinte de l’ETCAF avait une déclaration à faire, plutôt que d’obliger la victime à se rendre au poste de police :
[traduction]
Si quelqu’un doit faire une déclaration ou fournir une autre preuve et que la déclaration ne sera pas enregistrée sur vidéo, alors je vais essayer de faire en sorte que la GRC vienne ici. Parce que je crois que cela fait une réelle différence d’avoir des endroits prévisibles, familiers.
4.7 Recommandations en vue de venir en aide aux clients atteints de l’ETCAF
Nous avons demandé aux participants s’ils avaient des recommandations à faire pour que les meilleurs services possibles puissent être offerts à leurs clients atteints de l’ETCAF. La suggestion qui est revenue le plus souvent était d’offrir une formation sur l’ETCAF à tous les professionnels de la justice. Il a été répété plusieurs fois qu’il y avait un manque de sensibilisation à l’ETCAF au sein du système de justice pénale. Ainsi, un répondant a noté :
[traduction]
Si l’on exigeait que tous les juges, tous les procureurs, tous les membres de la GRC aient des connaissances sur l’ETCAF, cela nous aiderait beaucoup. Parce que la moitié de la bataille est de simplement essayer de convaincre quelqu’un qu’il y a quelque chose là.
De nombreux intervenants auprès des victimes reçoivent une formation annuelle sur une variété de sujets. Plusieurs participants ont laissé entendre que l’ETCAF devrait faire partie de cette formation.
Il a aussi été suggéré de préparer une trousse ou un DVD que les personnes handicapées pourraient regarder pour les aider à comprendre ce qu’elles doivent faire au tribunal, et aussi pour leur expliquer ce que doit contenir la déclaration de la victime :
[traduction]
S’il existait une trousse ou un DVD ciblant spécifiquement les personnes ayant des difficultés d’apprentissage ou une courte durée d’attention comme il en existe pour préparer les enfants à témoigner, cela serait très utile.
Les participants estimaient aussi qu’il serait utile qu’ils aient leur propre manuel expliquant la manière de mieux intervenir auprès des personnes ayant des problèmes d’apprentissage ou de communication.
Une autre suggestion était de permettre aux clients de se livrer à une activité familière pendant la conversation, comme tricoter ou dessiner :
[traduction]
Lorsqu’ils sont mentalement concentrés sur quelque chose ou qu’ils se livrent à une activité quelconque, c’est plus facile de communiquer avec eux. Alors je dirais donnons-leur une balle antistress, ou demandons-leur de faire un dessin sur un boute de papier, ou je suppose… L’idée est de leur donner quelque chose à faire de familier.
4.8 Discussion
Les personnes qui ont participé à cette étude étaient très sensibilisées au sujet de l’ETCAF, et ont fait remarquer qu’il y avait de nombreux autres intervenants dans les Services d’aide aux victimes qui n’étaient sans doute pas aussi sensibilisés qu’eux. À leurs yeux, l’ETCAF fait partie d’un ensemble plus vaste de défis à relever si l’on souhaite offrir des services de qualité aux victimes. Les participants ont indiqué que les stratégies mises de l’avant pour travailler auprès des clients atteints de l’ETCAF pourraient servir dans le cas de tous les clients ayant des problèmes d’apprentissage ou de communication.
Les organismes ont peu de ressources, les intervenants ont peu de temps pour la formation, et en formation, les besoins et les priorités se font concurrence. Il vaudrait la peine d’explorer une stratégie qui offrirait aux intervenants auprès des victimes le temps nécessaire pour se renseigner au sujet de l’ETCAF et apprendre à travailler auprès de clients ayant des problèmes de communication. Cette formation pourrait être intégrée à un programme de formation plus vaste. Avec de meilleures connaissances au sujet de l’ETCAF et des autres incapacités, les intervenants pourraient communiquer plus efficacement avec les victimes vulnérables d’actes criminels, ce qui pourrait améliorer l’expérience de toutes les parties devant le tribunal.
L’utilisation des aides au témoignage dans le cas des adultes vulnérables n’est pas fréquente au Canada (voir Bala et al., à venir). Il y a peut-être lieu d’explorer davantage le recours aux aides au témoignage dans leur cas et d’examiner si les procureurs de la Couronne et les juges sont disposés à le permettre dans le cas de certaines personnes atteintes de l’ETCAF. Il serait peut-être utile aussi d’examiner si les déclarations des victimes sont rédigées avec l’aide d’une personne de confiance dans le cas d’adultes vulnérables, comme dans l’affaire R c. C.M.S.
Les victimes atteintes de l’ETCAF sont peut-être parmi les victimes d’actes criminels les plus vulnérables; il appartient aux professionnels de la justice de mieux comprendre comment le système de justice pénale canadien put offrir les meilleurs services possibles à toutes les victimes d’actes criminels, particulièrement les victimes vulnérables.
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