Commémoration des victimes d’actes terroristes

Résumé

La commémoration des victimes d’actes terroristes et d’événements semblables a récemment été reconnue comme étant un élément essentiel du processus de guérison pour les victimes, leurs familles et la population en général. Il est donc essentiel de cerner les enjeux associés à la commémoration des victimes d’actes terroristes dans le cadre de l’élaboration de cadres stratégiques qui permettent de répondre efficacement aux besoins en matière de commémoration. Ce rapport présente un examen des ouvrages de recherche internationaux qui ont été produits en ce qui a trait à la commémoration des victimes d’actes terroristes ou d’événements semblables. La documentation montre que le processus de commémoration comporte de nombreux obstacles pratiques et conceptuels. Parmi ces obstacles se trouvent la signification des monuments commémoratifs, la présence de nombreux intervenants participant au processus, ainsi que l’emplacement et l’entretien des monuments en question. La commémoration réussie des victimes canadiennes d’actes terroristes dépend donc, en partie, de la prise en considération attentive des différents enjeux liés à la commémoration et au processus qui lui est propre.

Sommaire

Les besoins des victimes d’actes terroristes s’étendent désormais bien au-delà des domaines de la justice et de la santé auxquels ils étaient rattachés à l’origine. De nos jours, la commémoration des victimes est devenue un élément essentiel de l’approche générale utilisée afin de répondre à l’ensemble des besoins des personnes que le terrorisme affecte. Comme il s’agit d’un domaine d’intérêt relativement récent, l’évaluation des moyens permettant de répondre aux besoins en ce qui concerne la commémoration des victimes canadiennes d’actes terroristes constitue un réel défi. Pour établir un cadre permettant de répondre à ces besoins, ce rapport présente une analyse préliminaire de la documentation abordant, dans une certaine mesure, les diverses questions associées à la conception d’une approche efficace en matière de commémoration des victimes d’actes terroristes. Voici certaines questions qui ont orienté la rédaction du présent rapport :

Les réponses à ces questions et à d’autres tout aussi importantes ont été obtenues grâce à l’analyse des ouvrages de recherche canadiens et internationaux dans ce domaine. Les articles scientifiques cités dans ce rapport sont tirés de revues spécialisées consultées par l’entremise de bases de données universitaires. Afin de compenser le nombre limité de travaux universitaires sur la commémoration des victimes, des livres, des rapports de recherche, des documents gouvernementaux et des sites Web ont été passés en revue.

Une étape cruciale pour déterminer des façons de commémorer les victimes canadiennes d’actes terroristes est d’abord de définir le terrorisme au Canada et d’en décrire le contexte. Or, en général, les écrits montrent qu’il n’existe pas de « bonne » définition du terrorisme et que les chercheurs s’entendent généralement plutôt pour dire que le terme est, au fond, indéfinissable et, quand il est définissable, très élastique (Staiger et coll., 2008; Fletcher, 2006; Weinberg et coll., 2004). Bien qu’il soit difficile de formuler une définition sociologique, on retrouve une certaine cohérence dans le domaine juridique quant à la manière dont le législateur a défini le terrorisme dans les pays démocratiques occidentaux. Le Canada, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Union européenne intègrent en effet tous des notions de crainte, de violence et d’intimidation à leurs définitions juridiques. En outre, chacun précise que la politique, la religion et le besoin d’influencer les gouvernements figurent parmi les principales caractéristiques des actes terroristes.

En ce qui concerne le contexte canadien, certains chercheurs ont tenté d’opérationnaliser une typologie du terrorisme au Canada (Ross et Gurr 1989; Leman-Langlois et Brodeur 2005). Selon Leman-Langlois et Brodeur (2005), il y aurait quatre catégories de terrorisme au Canada actuellement : le terrorisme à demande, le terrorisme visant la justice privée, le terrorisme révolutionnaire et le terrorisme de restauration. Toutefois, il est important de noter que bon nombre d’exemples canadiens de terrorisme ne peuvent être classés dans une de ces catégories. Néanmoins, il ne s’agit que d’une des nombreuses typologies qui ont pour but d’expliquer le contexte historique et actuel entourant le terrorisme au Canada.

De plus, comme il s’agit d’un autre aspect important afin de comprendre les façons dont les victimes canadiennes d’actes terroristes ont été commémorées et le sont toujours, la « commémoration » est devenue un concept fondamental guidant les manières d’encadrer et d’approcher la question. Tout comme le terme « terrorisme », le terme « commémoration » peut donner lieu à de nombreuses interprétations et définitions différentes selon le contexte dans lequel il est utilisé. Toutefois, certaines caractéristiques générales peuvent être associées au concept de « commémoration ». Il implique notamment un lieu, un site ou une forme d’action ayant pour but d’honorer, de pleurer et de rappeler la mémoire de personnes et d’événements particuliers ayant une importance dans la vie des gens (Foot et coll. 2006). 

De manière générale, la commémoration est un processus complexe impliquant le recoupement de nombreuses questions. Les recherches montrent que la présence de multiples intervenants dans le processus est un facteur contribuant à sa complexité générale (Britton 2007; Couch et coll. 2008). Les intervenants qui sont souvent impliqués dans le processus sont les victimes ainsi que les familles des victimes et leurs amis, la collectivité et les groupes religieux, les organismes et les associations de même que les fonctionnaires municipaux, les urbanistes de la ville, les représentants du gouvernement et les fonctionnaires qui, selon Dee Britton (2007), cherchent tous à réglementer et à contrôler la production de monuments commémoratifs.

Un autre important enjeu dont il faut tenir compte lorsqu’il est question de commémoration est la place accordée à l’exposé des faits pendant et après le processus de commémoration. La recherche montre que les narratifs font partie intégrante des événements commémoratifs. Ici, la commémoration offre l’occasion de transmettre des messages implicites et explicites au sujet des événements terroristes et des sociétés dans lesquelles ils se déroulent. ( Damphouse et coll. 2003; Shay 2005). Parmi les renseignements transmis habituellement dans les narratifs se trouvent la condition de victime, les politiques et les guerres (Graham et Whelan 2007; Doss 2008; Hoskins 2007). Malheureusement, la distinction à savoir si l’attaque a eu lieu au Canada ou à l’étranger et quelle est la proportion de victimes canadiennes n’est pas abordé dans la documentation scientifique et elle n’a donc pas pu être abordée en profondeur dans le présent rapport.

Dans le processus de commémoration, il faut également tenir compte des différentes façons de commémorer les victimes. Par le biais d’un examen de la documentation spécialisée et générale en matière de commémoration d’événements terroristes et non terroristes, ce rapport présente la typologie de certains moyens utilisés pour commémorer les victimes d’actes terroristes. Il est important de noter qu’en plus de s’inspirer des exemples d’actes terroristes canadiens (c.-à-d. l'explosion du vol d'Air India, la fusillade à l’École polytechnique, le 11 septembre), cette typologie s’appuie grandement sur des documents spécialisés internationaux relatifs à la façon dont les victimes sont commémorées dans d’autres pays.

Les travaux de recherche portent à croire que les monuments concrets figurent parmi les façons les plus courantes de commémorer les victimes d’actes terroristes ou d’événements semblables (Shipley 1987; Gough, 2007). Étant donné leur nature publique, les monuments commémoratifs constituent des méthodes privilégiées permettant d’exprimer des narratifs ou des messages précis, en particulier des faits politiques (Gough, 2007; Nevins, 2005). Il est également important d’examiner les problèmes logistiques lorsqu’il est question de monuments concrets. La conception, l’emplacement, les coûts et l’entretien des monuments sont tous des éléments pouvant représenter un obstacle dans le cadre du processus de commémoration.

Les réponses et les déclarations publiques au sujet d’événements particuliers peuvent aussi constituer pour les gouvernements une façon de souligner le sort des victimes – un besoin exprimé par les familles des victimes du vol 182 d’ Air India (Enquête sur le vol 182 d’ Air India, 2008). Les commissions et les enquêtes publiques ont un effet semblable. En plus de favoriser la reconnaissance publique d’événements terroristes particuliers, les commissions et enquêtes montrent aux victimes, à leurs familles et à la population en général que le gouvernement prend à cœur les divers besoins des victimes du terrorisme.

Tout comme les déclarations des gouvernements, la création de journées à la mémoire des victimes d’actes terroristes est une façon dont la population et l’État peuvent souligner le sort des victimes. Toutefois, comme le montrent les travaux de recherche, le succès des journées commémoratives nationales repose en partie sur la corrélation entre l’importance accordée à ces journées et la gravité des événements en question ( Stone, 2000). Autrement dit, la qualité des activités et événements qui servent à souligner les journées de commémoration est tout aussi importante que leur existence.

En outre, les recherches ont permis de constater que les groupes et les organisations jouent un rôle important dans la commémoration (Couch et coll., 2008). Ils exercent plus particulièrement une influence réelle quand vient le temps de choisir les sites commémoratifs, d’affecter des fonds à la création et à l’entretien des monuments commémoratifs et, ce qui est des plus important, de faire connaître les besoins des victimes et d’autres personnes touchées par des événements terroristes (Shipley 1987; Couch et coll., 2008). Cependant, selon les études, les groupes et les organisations peuvent compliquer le processus de commémoration, en particulier dans le cas où ils sont nombreux à travailler dans un même but, mais en se donnant des objectifs différents ou contradictoires (Gough 2007).

En dernier lieu, les victimes d’actes terroristes peuvent aussi être commémorées à l’aide de monuments commémoratifs spontanés, c'est-à-dire des sanctuaires ou des lieux aménagés sur le bord des routes et des murs commémoratifs (Thomas, 2006). Non seulement ces sites spontanés permettent-ils à la population de commémorer les victimes d’actes terroristes, mais selon les travaux de recherche, ils peuvent aussi, en raison de leur nature non réglementée, créer un espace où les citoyens peuvent critiquer les gouvernements (Santino, 2006; Yocom, 2006). Comme c’est le cas pour les monuments concrets, les monuments spontanés nécessitent un examen attentif des questions de logistique comme l’entretien, la sécurité publique et la réponse de la population envers les monuments commémoratifs non autorisés dans des lieux publics.

Finalement, bien des points doivent être pris en compte au cours de l’examen des façons de commémorer les victimes d’actes terroristes. Tout d’abord, pour bien évaluer les facteurs stratégiques associés à la commémoration des victimes canadiennes, il faut faire plus de recherche au Canada sur les mécanismes utilisés pour commémorer les victimes d’actes terroristes. Par ailleurs, les recherches faites au Canada et ailleurs dans le monde permettent de tirer plusieurs conclusions. Premièrement, il est important de tenir compte des messages implicites et explicites rattachés à des processus de commémoration particuliers. Puisque les narratifs sont constamment présents, il est crucial que les messages qu’ils expriment soient déconstruits pour ne pas revictimiser les victimes, leurs proches et la population. Deuxièmement, les questions logistiques comme l’emplacement, les coûts, l’entretien et la gestion du monument commémoratif sont des éléments importants du processus de commémoration. À cet égard, la commémoration doit tenir compte des besoins logistiques à court et à long terme. En dernier lieu, à peu près tous les travaux de recherche soulignent la nécessité de tenir compte des multiples intervenants dans la commémoration. Même si les victimes peuvent jouer un rôle de premier plan, il ne faut pas oublier les divers intervenants, non seulement parce qu’ils peuvent entraver le processus, mais aussi parce qu’ils peuvent réellement contribuer à l’atteinte de l’objectif, qui est de vraiment souligner la mémoire des victimes d’actes terroristes.