Annexe C – Réflexion sur les cadres d’évaluation autochtones par Gladys Rowe

Introduction

Le développement du domaine de l’évaluation autochtone est un acte à la fois de résistance et de résurgence en réponse aux relations inéquitables et coloniales entre les peuples autochtones et les colons au Canada. Simpson (2011) affirme que la résurgence est une voie vers la réconciliation. [traduction] « Rien de moins que l’espace, la reconnaissance et le respect de la nécessité de la résurgence culturelle ne peuvent constituer une réconciliation dans la pleine acception du terme » (Rowe et Kirkpatrick, 2018, p. 2). Le leadership des peuples autochtones dans de nombreux domaines et professions a permis de créer de l’espace et de résister. Récemment, fortes du soutien des 94 appels à l’action (2015), les organisations ont également commencé à reconnaître les lacunes dans la représentation et la nécessité d’intégrer les manières autochtones de savoir, d’être, de ressentir et de faire, y compris dans les domaines de la recherche et de l’évaluation.

Le présent document a été rédigé en réponse à une demande de la Division de la recherche et de la statistique (DRS) et du Centre de la politique concernant les victimes (CPV) du ministère de la Justice du Canada invitant à explorer et à répertorier les approches et méthodes autochtones en matière d’évaluation du soutien et des services aux victimes et survivants autochtones d’actes criminels. Le but du présent document est de mettre en commun les actions et les processus qui appuient l’élaboration de cadres d’évaluation en partenariat avec les organisations et les communautés autochtones. Il est clair que la façon dont un tel cadre peut être utilisé comme ressource pour les programmes qui travaillent directement avec les peuples autochtones suscite un grand intérêt.

Afin de renforcer le domaine de l’évaluation autochtone, il faut faire de la place, et les évaluateurs doivent donc réfléchir sérieusement à ce à quoi ressemble la démarche. L’appel à l’action 40 de la CVR invite tous les ordres de gouvernement à travailler en collaboration avec les peuples autochtones pour veiller à ce que, lors de l’élaboration de programmes et de services suffisamment financés et faciles d’accès destinés expressément aux victimes autochtones, des mécanismes d’évaluation appropriés soient également conçus et utilisés. Par conséquent, les organismes de financement et les évaluateurs sont chargés de préciser ce qu’ils peuvent faire pour soutenir les principes et les processus exposés dans le présent document. La participation communautaire significative à la conception de l’évaluation autochtone doit avoir lieu au début, doit être pleinement appuyée par des ressources et doit avoir le temps et l’espace requis pour renforcer les capacités (Grover, 2010; Grover, Cram et Bowman, 2007; LaFrance, 2004).

Dans mon travail, je ne peux parler que de mes expériences et de mon lieu, en tant que femme d’ascendance urbaine et mixte, en tant que Moskégonne, qui a été formée dans le domaine de l’évaluation et qui travaille avec des communautés dans la recherche autochtone sur le terrain, dirigée par la communauté et axée sur la participation depuis plus de dix ans. J’apporte avec moi les expériences de mes études dans des établissements postsecondaires, sur le territoire et lors de cérémonies, ayant appris des Aînés et des gardiens du savoir traditionnel. Vu ces antécédents, je suis en mesure de communiquer ce que j’ai appris dans l’espoir que cela apporte quelque chose d’utile tandis que le domaine de l’évaluation autochtone continue de s’agrandir.

Dans le présent document, j’espère offrir des perspectives dans cette quête. Je commencerai par exposer les grandes lignes des raisons pour lesquelles l’évaluation autochtone est une nécessité, en décrivant l’apprentissage qui a eu lieu à ce jour et en énumérant les aspects à considérer pour les évaluateurs et les organisations qui cherchent à utiliser ce cadre. Je donnerai un aperçu des principes directeurs et des valeurs, en communiquant les expériences et en précisant les domaines qu’il faut veiller à aborder. Le document révélera un défi pour les utilisateurs des connaissances afin qu’ils envisagent de se servir de leur rôle et de ce cadre relativement aux appels à l’action (2015) et à la réconciliation. Ce procédé peut conduire à des actes personnels et professionnels contribuant à la décolonisation globale.

Contexte

L’évaluation autochtone est intimement liée aux affirmations d’autodétermination et d’autogouvernance (Smith, 1999). Qui établira un programme de recherche de connaissances, dont la voix dirigera le processus et dont les connaissances seront recherchées et valorisées; quelles méthodes seront utilisées pour la collecte des connaissances; quelles seront l’utilisation et la distribution ultimes des résultats de la collecte des connaissances : voilà autant d’éléments importants soulevés par les chercheurs autochtones depuis des décennies. Les réponses aux questions ci-dessus concernent fondamentalement le pouvoir sur la production et la représentation des connaissances. Il est important de tenir compte de ces facteurs dans les rôles et responsabilités que les évaluateurs doivent adopter aux fins de la décolonisation et de la réconciliation.

Hart et Rowe (2014), dans leur examen du domaine du travail social, ont affirmé la nécessité de travailler à partir d’un espace anticolonial et décolonisé. Ils ont fourni des conseils (voir la liste ci-dessous) sur les responsabilités individuelles et organisationnelles afin d’aider les professions. Ces recommandations ont également des répercussions importantes pour la recherche et l’évaluation par les peuples autochtones, avec eux et pour eux. Il s’agit d’un point de départ dans les études et la formation professionnelle continue qui doivent être suivies par les évaluateurs travaillant avec les peuples et les communautés autochtones. Il incombe à chacun de nous d’examiner la perspective coloniale, sur laquelle se sont appuyés non seulement le travail social, mais aussi la recherche et l’évaluation.

  1. S’instruire sur l’oppression en général et l’oppression coloniale en particulier.
  2. Apprendre l’histoire non enseignée des Premières Nations qui, jusqu’à présent, était absente des programmes d’études habituels.
  3. Acquérir des habiletés de pensée critique, ainsi que des habiletés d’analyse critique.
  4. Regarder honnêtement sa participation inconsciente et sa participation mal éclairée à l’oppression.
  5. Éduquer les autres sur l’oppression par l’action sociale, les dialogues informels et l’échange d’information.
  6. Acquérir une compréhension des peuples, des cultures, des perspectives et des expériences des Premières Nations.
  7. Créer un espace pour les contributions et les projets des Premières Nations, ce qui requiert de l’encouragement, l’acceptation des différences et un soutien concret.
  8. Remettre en question la profession par rapport à ses privilèges, que ces privilèges découlent des types de pratiques utilisées, des perspectives théoriques enseignées et apprises ou du système de valeurs et de croyances qui est adopté.
  9. Soutenir le perfectionnement continu de la pratique, des perspectives et des théories du travail social chez les Autochtones.
  10. Faire de la place pour la participation autochtone dans tous les segments de la profession (p. 36).

Voilà les enjeux, et les interventions requises ne sont pas nouvelles. Cependant, ils ont commencé à bénéficier d’une attention accrue de la part de diverses professions, y compris l’évaluation.

À l’instar de l’histoire des peuples autochtones avec la recherche, l’évaluation des programmes, des politiques et des organisations au service des peuples autochtones a été semée d’embûches. Les différences fondamentales entre les façons occidentales et autochtones de comprendre le monde et le fait de privilégier les valeurs et le développement de connaissances eurocentriques ont fait en sorte que les voix autochtones dans l’évaluation ont fait défaut (Smith, 1999). La conception des programmes et les évaluations correspondantes doivent refléter les valeurs et les principes des peuples autochtones. La recherche continue de montrer que, pour donner un sens et contribuer à la réussite, les services sociaux et les programmes de santé doivent inclure des occasions d’établir des liens avec les façons de faire et le savoir traditionnels.

Plusieurs défis se sont posés pour les évaluateurs, les programmes et les organisations autochtones au moment d’intégrer les croyances, les valeurs et les méthodes autochtones dans leurs évaluations. Un défi tenait aux fondements philosophiques de l’évaluation et aux méthodologies employées pour les concevoir. Alors que s’amorcent des discussions sur la sensibilisation interculturelle et la pratique de l’évaluation (c.-à-d. par Linda Tuhiwai Smith en 1999), de nombreux évaluateurs formés en Occident ne sont toujours pas conscients de ces discussions et de la nécessité de s’attaquer aux questions soulevées. Ces questions comprennent une longue et difficile histoire des peuples autochtones en tant qu’objets de recherches grâce auxquelles des renseignements ont été extraits au profit d’autrui. Ces discussions sont passées de la sensibilisation à un appel à des évaluations adaptées à la culture, puis à des évaluateurs compétents sur le plan culturel (Barrados, 1999).

Même avec la pression exercée pour une évaluation adaptée à la culture, qui s’est concrétisée par la formation des évaluateurs non autochtones afin qu’ils puissent travailler avec les communautés, des défis demeurent. L’un des défis les plus criants est que l’évaluation est toujours en cours au sujet des peuples autochtones, et ce, par des peuples non autochtones. Les évaluateurs autochtones continuent de faire face au statu quo en matière d’évaluation. En Australie, une table ronde sur le renforcement des capacités des communautés autochtones (2000) a élaboré les huit principes suivants pour guider les évaluations auprès des familles et des communautés autochtones :

Au début des années 2000, les pratiques d’évaluation menées par les Autochtones faisaient l’objet de discussions. Lors de la conférence internationale de l’Australasian Evaluation Society en 2003 à Auckland, Russell Taylor a prononcé un discours d’ouverture sur le contexte interculturel selon un point de vue autochtone (« An Indigenous Perspective on the Inter-Cultural Context »). C’était la première fois qu’une personne autochtone prenait la parole depuis le devant de la scène au sujet de l’évaluation autochtone (Hurwoth et Harvey, 2012). Au cours du même événement, les discussions ont également porté sur l’élaboration d’un cadre d’évaluation Kaupapa Māori, travail fondamental à partir duquel de nombreuses communautés autochtones ont façonné leurs propres exemples pour l’évaluation et la recherche.

Malgré la reconnaissance et une plus grande place faite à l’évaluation autochtone, le manque de formation et d’expertise pour régler ces problèmes au sein des institutions demeure.

Les programmes autochtones, culturels et sans but lucratif consacrent leurs ressources limitées à la prestation de services aux populations mal desservies, à faible revenu et ayant des besoins spéciaux. Leur combat est constant pour continuer à fonctionner tout en recherchant constamment un soutien financier par le truchement de demandes de subventions, de contributions, de production de revenus ou d’autres moyens. Un besoin tout aussi critique de ces programmes est une infrastructure spécialisée pour l’élaboration et l’évaluation des programmes, sans laquelle les meilleures pratiques de ces programmes communautaires innovants restent obscures et sans fondement (Morelli et Mataira, 2010, p. 1).

En plus du manque de formation au niveau institutionnel, les organismes subventionnaires constituent souvent un autre obstacle dans les lignes directrices de financement qui contiennent des attentes précises à l’égard des mesures de la réussite, des rapports et de l’évaluation qui ne correspondent pas aux modèles à partir desquels les programmes sont élaborés. Les méthodes de travail qui pourraient donner un aperçu des résultats positifs sont perdues en raison de cette incompatibilité (Morelli et Mataira, 2010). En outre, les évaluations dans le cadre habituel des exigences en matière de subventions fournissent une vision étroite de la dynamique du programme, avec une compréhension limitée du processus relationnel et des pratiques fondées sur la culture. Cela ne tient pas compte des liens holistiques et des pratiques fondées sur des valeurs qui peuvent influer sur les résultats à long terme et le bien-être de la communauté (Morelli et Mataira, 2010). La reconnaissance de ce manque d’harmonisation dans le domaine de l’évaluation remonte aux années 1970 (Hurworth et Harvey, 2012). Les exigences ne tiennent généralement pas compte du besoin de cadres d’évaluation, de méthodes, d’évaluateurs autochtones et du temps supplémentaire requis pour construire ces modèles (Grover, 2010). Cela conduit à des évaluations qui ne répondent pas aux besoins sous-jacents du programme ou aux mécanismes par lesquels le changement se produit généralement à partir de ces modèles. Cela peut signifier que les évaluations ne parviennent pas à décrire adéquatement les points forts d’un programme autochtone, ce qui peut sortir du champ des résultats traditionnellement axés sur la quantification.

Des chercheurs autochtones ont également affirmé la nécessité pour les évaluateurs de se renseigner et d’avoir une compréhension claire de l’impact de la recherche et de l’évaluation sur les peuples autochtones (Smith, 1999; Wilson, 2004; Kovach, 2010; Hart, 2010; Maitara, 2000). Le contexte communautaire, actuel et historique, fait partie des éléments fondamentaux qu’un évaluateur doit comprendre au début de l’établissement d’une relation avec un programme ou une organisation. Bowman-Farrell (2018) met en garde contre l’arrivée dans une communauté en tant qu’évaluateur et l’imposition d’un modèle, d’une conception, d’instruments ou d’outils. De même, un évaluateur ne doit pas imposer d’hypothèses sur la valeur des connaissances et des manières de savoir occidentales par rapport au savoir traditionnel partagé par des générations. Cela peut vouloir dire que l’évaluateur doit élargir sa compréhension des experts en la matière, des sources de connaissances utiles et des mécanismes de diffusion des résultats d’une évaluation. L’inclusion des traditions autochtones est un point de départ, mais il reste encore beaucoup à faire. Il convient de changer les mentalités, les systèmes de croyances, les comportements et les ressources pour créer un changement institutionnel et systémique. Partant, les évaluateurs doivent se livrer à une réflexion critique sur leur pratique.

En tant que profession, nous devons remettre en question de manière critique les structures et les systèmes qui perpétuent ou légitiment le racisme implicite ou explicite. Au moyen d’une approche fondée sur les forces, le domaine de l’évaluation peut commencer par inclure les EM autochtones (experts en la matière) dans des initiatives clés, faciliter l’accès et rendre les ressources plus disponibles, de sorte que des études véritablement en collaboration avec des universitaires autochtones puissent contribuer à la pratique, aux politiques, aux comités et aux programmes [traduction] « fondés sur des données probantes » (Bowman-Farrell, 2018, p. 6)

Prises dans leur ensemble, ces pratiques donnent lieu à une évaluation adaptée à la culture qui :

[traduction]
[…] est un espace accueillant où les évaluateurs et les évaluations célèbrent les forces, respectent la diversité et incluent, mobilisent et responsabilisent véritablement les évaluateurs et les communautés avec lesquelles ils travaillent dans le processus d’évaluation (et qui n’en sont pas « l’objet ») afin qu’elles puissent être leurs propres dirigeants en matière de justice sociale et de transformation pour créer et soutenir le changement local (Bowman-Farrell, 2018, p. 10).

Pour changer, il faut d’abord être conscient qu’il y a un problème. Pour les évaluateurs non autochtones, l’éducation est essentielle, mais il faut également agir par un engagement continu et cohérent dans le renforcement des connaissances et des capacités au sein de la profession. Deux voies peuvent être empruntées. L’une comprend l’éducation des évaluateurs non autochtones actuels quant à l’importance de travailler dans ce cadre. La sensibilisation et l’inclusion sont des actions requises dans la deuxième voie. Cela peut signifier la création d’exigences relatives à l’intégration d’universitaires et d’organisations autochtones à des postes de premier plan, de même que la création de contrats importants pour des études de recherche, de politiques et d’évaluation et des contrats de formation et d’assistance technique connexes (Bowman-Farrell, 2018). L’intégration stratégique d’évaluateurs autochtones et de théories et méthodes autochtones dans l’évaluation permettra de bâtir et de renforcer ce domaine.

LaFrance, Nichols et Kirkhart (2012) décrivent les éléments fondamentaux de l’épistémologie et des méthodes du cadre d’évaluation autochtone et donnent plusieurs exemples de ces éléments à partir d’évaluations dans les communautés amérindiennes. Le cadre d’évaluation autochtone a été élaboré en fonction des demandes des collèges tribaux aux États-Unis afin que l’on puisse utiliser un modèle d’évaluation respectueux de leur contexte. Le cadre a été élaboré en collaboration avec des conseillers experts et mis à l’essai dans les collèges tribaux et avec des éducateurs autochtones des écoles primaires et secondaires.

Dans la recherche et l’évaluation, la validité est un terme clé utilisé par les chercheurs et les évaluateurs pour évaluer l’exhaustivité d’une étude. Selon LaFrance, Nichols et Kirkhart (2012), le contexte est essentiel à la mesure de la validité : les programmes ne peuvent être entièrement compris qu’en fonction de leur relation avec le lieu, le cadre et la communauté. [traduction] « Les justifications méthodologiques de validité telles que celles avancées par Rog doivent être placées dans un contexte culturel, étayées par des justifications ancrées dans la théorie, l’expérience de la vie, les relations interpersonnelles et le souci des conséquences sociales » (LaFrance, Nichols et Kirkhart, 2012, p. 62).

Compte tenu de la nécessité d’une mise en contexte, un cadre d’évaluation autochtone sera propre à chaque situation communautaire. Les modes de connaissance autochtones sont fondés sur les traditions de groupes culturels particuliers et peuvent inclure leurs histoires de création, les origines du clan et les expériences de leurs ancêtres transmises à travers des histoires. Cela comprend également les connaissances empiriques, obtenues par l’observation et à partir d’autres perspectives acquises pendant les rêves, les visions et les cérémonies (LaFrance, Nichols et Kirkhart, 2012).

En plus des méthodes contextualisées fondées sur chaque communauté unique, les évaluateurs doivent envisager des méthodes propres à la culture pour la communication des résultats de l’évaluation et de la recherche. Cela comprend la responsabilité à l’égard des relations abordées dans les rapports, par exemple la communauté, la description ou non de toute cérémonie, et la reconnaissance des Aînés et des connaissances partagées (LaFrance, Nichols et Kirkhart, 2012).

[traduction]
[…] le cadre indique que ceux qui souhaitent appliquer une approche autochtone à la recherche ou à l’évaluation consultent des experts culturels tribaux afin de comprendre les modes de connaissance tribaux pour cette communauté. Ce processus est souvent implicite. Il peut prendre vie par le truchement du langage, des protocoles de comportement, des relations profondément ancrées au sein de la communauté et avec la terre et les expériences vécues par les gens (LaFrance, Nichols et Kirkhart, 2012, p. 65).

Bien qu’il ne puisse y avoir de normalisation des connaissances applicables dans toutes les nations autochtones (Kovach, 2010), il existe des principes pouvant guider l’élaboration de méthodes fondées sur les modes de connaissance autochtones. Voici les principes indiqués dans le cadre décrit par LaFrance, Nichols et Kirkhart (2012) :

L’Indigenous Learning Circle (un groupe de Winnipeg, au Manitoba) a dirigé la création d’un ballot d’évaluation autochtone (Na-gah mo Waabishkizi Ojijaak Bimise Keetwaatino: Singing White Crane Flying North) qui fournit une approche communautaire d’évaluation fondée sur des principes autochtones en harmonie avec les personnes, les familles, les dirigeants et les organisations du nord de Winnipeg. Il est important de souligner l’utilisation du terme ballot (bundle), ce qui permet de s’éloigner délibérément des mots « cadre » ou « boîte à outils » souvent utilisés pour décrire les évaluations. « Un ballot (bundle) est un ensemble d’objets, d’idées, de cadeaux et d’enseignements sacrés que l’on retrouve pendant toute la vie d’une personne » (Rowe et Kirkpatrick, 2018, p. 5). Le ballot (Na-gah mo Waabishkizi Ojijaak Bimise Keetwaatino: Singing White Crane Flying North) est plus qu’un ensemble de valeurs et de principes comprenant un modèle intellectuel : il est également constitué d’éléments émotionnels, physiques et spirituels. La cérémonie a été un processus important dans la formation du ballot, avec une attention portée aux protocoles et processus locaux de quête et de partage des connaissances.

Le but du ballot est d’offrir aux organisations de nouvelles possibilités d’évaluation qui reposent sur des mesures significatives de la réussite, de fournir des données probantes de méthodes de travail fondées sur les valeurs et pratiques autochtones et de partager ces histoires avec les bailleurs de fonds, l’objectif général étant un changement systémique (Rowe et Kirkpatrick, 2018). Lors de la formation du ballot, l’Indigenous Learning Circle a estimé qu’il était important de prendre note de l’utilisation du terme évaluation :

[traduction]
D’après ce qu’on a appris jusqu’à présent, il n’y a pas de mot pour « évaluation » dans aucune langue autochtone du Manitoba. Ce qui se rapproche du terme évaluation reflète un processus personnel de réflexion et de contemplation profondes. Il s’agit davantage d’un processus : regarder le passé et voir ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné, puis déterminer la voie à suivre. Ces concepts d’évaluation supposent de faire le point et de réfléchir à l’expérience antérieure pour aller de l’avant. Il s’agit d’une autoréflexion dirigée de qui vous êtes, où vous en êtes et où vous voulez être. Cette réflexion ne fait pas appel à un ensemble externe d’indicateurs au sujet de ces questions visant à savoir où vous « devriez » être; elle crée plutôt un espace pour que les gens apprennent de leurs expériences, réfléchissent à ce qui a fonctionné pour eux, célèbrent leur cheminement et intègrent cet apprentissage dans leur avenir. Il s’agit d’une réflexion mûrie sur soi-même, soi-même en famille et soi-même dans la communauté. Selon cette définition, il va de soi que la cérémonie sera un élément important à différents moments du processus d’évaluation (Rowe et Kirkpatrick, 2018, p. 3).

Le ballot fournit des principes directeurs et des valeurs qu’il est important de prendre en considération dans la planification, la mise en œuvre et la communication des résultats de l’évaluation et propose des questions que les évaluateurs doivent examiner et évaluer lorsqu’ils utilisent le ballot. Il offre également des occasions d’évaluer le mérite et la valeur en fonction des valeurs traditionnelles, en partageant des méthodes compatibles pour la collecte et la diffusion des connaissances.

Un examen de la littérature fait également ressortir le rôle clé que les groupes consultatifs d’évaluation peuvent jouer pour garantir la conception d’évaluations significatives. Les membres du groupe consultatif peuvent être des dirigeants de la communauté, des intervenants de l’évaluation, des Aînés et des gardiens du savoir traditionnel. Leur rôle au sein d’un groupe consultatif d’évaluation serait de s’assurer que les protocoles culturels sont respectés dans le cadre d’une évaluation et que celle-ci est pertinente pour les groupes qui reçoivent les services (Johnston-Goodstar, 2012).

Les concepteurs de programmes autochtones comprennent que pour établir ce qui fonctionne le mieux pour les familles, les communautés et les organisations autochtones, il faut un engagement envers la surveillance du programme et la collecte de données significatives (Morelli et Mataira, 2010). Cependant, les efforts continus visant à intégrer les programmes fondés sur des valeurs dans des mesures prédéterminées de la réussite qui ne correspondent pas aux valeurs et aux principes autochtones demeurent un défi qu’il faudra relever. La recherche continue afin de confirmer la nécessité de programmes fondés sur la culture comme mécanisme pour contrer les impacts des traumatismes intergénérationnels dans les familles. Logiquement, le domaine de l’évaluation doit travailler pour fournir des cadres solides, fondés sur ces méthodes de travail. Les évaluateurs autochtones doivent être formés à des méthodes conformes à ces cadres, les bailleurs de fonds fournissant des niveaux adéquats de ressources pour que ces évaluations soient menées à bien.

Hypothèses fondamentales dans l’élaboration d’un cadre d’évaluation autochtone

Un cadre d’évaluation autochtone nécessite un ancrage dans des principes fondés sur les façons autochtones de savoir, d’être, de ressentir et de faire – en d’autres termes, un fondement des visions du monde autochtones. En tant que femme crie travaillant dans le domaine de l’évaluation, je reconnais qu’il s’agit d’une entreprise complexe qui requiert la prise en considération de nombreux aspects et une attention particulière. D’ailleurs, un aspect à considérer porte sur les thèmes de la représentation et de la possibilité de généralisation. Bien que le terme Autochtone soit de plus en plus reconnu et utilisé comme terme générique au Canada, il est important de comprendre les connotations et les significations qui ont donné lieu à la création de ce terme. Les Autochtones ont des racines dans un mouvement mondial de solidarité des peuples autochtones qui ont connu la colonisation dans le monde entier (Manual, 1974). La solidarité s’accompagne de la reconnaissance qu’il est possible d’unir les expériences et les mouvements communs pour provoquer un changement dans les structures de pouvoir qui oppriment les peuples autochtones dans le monde depuis des centaines d’années.

Au Canada, l’adoption du terme autochtone s’est d’abord faite par l’acceptation de chercheurs autochtones, qui, dans de nombreux cas, ont noué des liens avec d’autres chercheurs autochtones du monde entier lors de conférences soutenant la collecte et la mise en commun de pensées et d’expériences autochtones. Auparavant, le gouvernement faisait référence à des groupes de personnes comprenant des peuples autochtones au Canada en utilisant, en anglais, le terme Aboriginal, qui est encore en usage dans de nombreuses références publiques aujourd’hui. En anglais, les termes Indigenous et Aboriginal, issus d’une définition gouvernementale, et Autochtone, en français, désignent les Premières Nations inscrites et non inscrites, les Métis et les Inuits. Ce regroupement avait son utilité dans l’élaboration de la Loi sur les Indiens et des règles d’appartenance. Une définition complexe et imposée des personnes qui appartiennent ou non à ce regroupement selon la Loi sur les Indiens est une question litigieuse depuis des générations.

Il faut reconnaître qu’il n’y a pas de culture ou de vision unique du monde autochtone; que le Canada a de nombreuses langues autochtones; et que les communautés des Premières Nations, des Métis et des Inuits ont des cultures autochtones très diversifiées. Le fondement de chacune de ces cultures est relationnel et est directement lié aux terres et aux eaux qui abritaient à l’origine les différents groupes. Cette relationnalité dans divers paysages signifie que la culture, les cérémonies, la langue, chacune des composantes de la vision du monde, doivent être prises en considération dans de nombreux cas lorsque l’on s’appuie sur les cultures autochtones pour éclairer l’élaboration de programmes, de politiques et d’évaluations. Il faut en tenir compte avant d’utiliser le présent document, destiné à fournir un cadre pour aider à la conception d’une évaluation.

Deuxième mise en garde ou deuxième point de réflexion : l’évaluation autochtone n’est pas une pratique d’objectivité professionnelle. Nous ne pouvons jamais vraiment être objectifs; en fait, de ce point de vue, c’est de la subjectivité dont il est question. Nous apportons avec nous toutes nos expériences et tous nos contextes. C’est ainsi que nous voyons le monde qui nous entoure. Compte tenu des appels à l’action (2015), ce défi est directement lié à une réconciliation délibérée et significative, non seulement au sein des organisations et des gouvernements, mais également avec les personnes, la famille et les communautés. Ces appels à l’action ne se déroulent pas en dehors de notre vie personnelle et uniquement dans nos sphères professionnelles; toutefois, en tant qu’évaluateurs, nous faisons également partie du processus. La participation à l’évaluation autochtone est intrinsèquement politique. Comment l’évaluation répondra-t-elle à ces appels à l’action?

Lors de la conception des évaluations selon un cadre autochtone, il sera important de tenir compte du contexte du programme évalué. La conception même du programme fait partie de cette évaluation. Le programme comprend-il l’utilisation de connaissances, d’une culture, de cérémonies, d’une langue ou de processus autochtones traditionnels pour la participation à la conception? Le programme comprend-il un Aîné ou un gardien du savoir traditionnel? Ce cadre suppose qu’une combinaison de ces éléments est présente et que la population desservie par le programme ou l’organisation est en majeure partie autochtone ou que le cadre cible expressément une population autochtone.

Le fait que cette population soit composée d’enfants, de jeunes, de familles, d’hommes, de femmes, de couples, de grands-parents et/ou de personnes bispirituelles éclaire également l’élaboration du cadre, c’est-à-dire la meilleure façon de travailler avec chacun de ces groupes en tant que participants actifs à l’évaluation, ainsi que les processus et les méthodes pour favoriser la participation. Avec la réconciliation vient l’appel à la décolonisation, où la dignité humaine, la valeur et l’importance sont des points qu’il faut prendre en considération dans un cadre d’évaluation autochtone. Lorsque les organisations bénéficient d’un soutien dans l’utilisation du cadre, cela signifie un engagement à concevoir et à mettre en œuvre des évaluations utiles qui respectent les dons des peuples autochtones qui partagent leurs expériences.

La section suivante fournit des questions auxquelles doivent réfléchir les organisations et les évaluateurs au moment d’élaborer un cadre.

Questions à considérer

Lorsqu’on commence à élaborer un cadre, des questions cruciales se posent aussi bien pour les organisations faisant appel à des évaluateurs dans la conception et la mise en œuvre d’une évaluation que pour l’évaluateur lui-même. Certaines questions sont intuitives et se retrouvent dans l’élaboration d’évaluations fondées sur des méthodologies occidentales :

  1. Quel est le but?
  2. Quel est le public cible?
  3. Quelle est la participation des intervenants dans la conception, la mise en œuvre et la diffusion des résultats?

D’autres questions exigent de l’évaluateur qu’il réfléchisse de manière plus approfondie à son rapport avec la colonisation, la décolonisation et la résurgence des peuples autochtones, comme l’ont souligné Hart et Rowe (2014) plus haut dans le présent article. Les questions suivantes s’inspirent des travaux de l’Indigenous Learning Circle dans la création du ballot. Le groupe a estimé qu’il était nécessaire que les organisations se posent les questions suivantes lors de l’élaboration et de la mise en œuvre d’une évaluation :

Mon travail dans ce domaine révèle que les questions posées par l’Indigenous Learning Circle sont celles qui nécessitent un engagement continu envers le perfectionnement personnel et professionnel et l’établissement de relations réciproques au sein des communautés de pratique qui favorisent la réflexivité. D’après mon expérience, cela demande beaucoup d’humilité et une grande incarnation des valeurs et des principes qui seront décrits ci-dessous. Un point clé de l’apprentissage pour moi était d’accepter les épisodes d’ignorance, la gêne et la reconnaissance des moments importants de l’apprentissage. Les questions posées par le groupe ne sont pas une porte donnant rapidement accès à l’évaluation autochtone perpétuelle; elles requièrent plutôt un examen de conscience cohérent, qui peut également être soutenu par les conseils et l’encadrement d’un groupe consultatif d’évaluation.

Principes directeurs

Comme il est indiqué dans la mise en garde ci-dessus, les visions du monde, les valeurs et les croyances autochtones sont très contextuelles et relationnelles par rapport à l’environnement dans lequel elles évoluent. Bien que ce soit le cas, et il est important d’agir avec prudence au moment de formuler des hypothèses sur les façons de savoir, d’être et de faire qui conviendront dans la conception de l’évaluation. À ma connaissance, il existe des principes directeurs qui sont susceptibles d’avoir du sens pour de nombreuses nations autochtones au Canada. Ces principes sont créés au regard des contextes dont j’ai parlé plus tôt et peuvent donc paraître différents dans la pratique selon le pays, la langue et la culture dans lesquels ils sont employés. Ce sont des principes généraux qui sont censés être appliqués s’ils ont un sens par rapport aux contextes locaux, avec une flexibilité pour répondre au mieux aux besoins de la communauté, de l’organisation ou du programme évalué.

Un aspect important auquel il faut prêter attention est la façon dont ce cadre est utilisé dans un milieu urbain autochtone qui peut intégrer encore plus de diversité et compter une représentation des peuples de partout au Canada. Bien que cet aspect ne soit pas conçu comme une entrave ou un obstacle insurmontable, cela exige des conversations ouvertes quant à la meilleure façon de concevoir les choses à partir de ce cadre tout en respectant cette diversité.

Les principes décrits ci-dessous sont issus de deux sources principales. La première, Michael Anthony Hart, chercheur cri et membre de la Nation crie de Fisher River, a fourni des conseils pour l’élaboration d’un paradigme de recherche autochtone (2010). La deuxième source est l’ensemble élaboré par le processus de collecte de connaissances communautaire entrepris pour le compte de l’Indigenous Learning Circle (2018).

Hart (2010) répertorie 11 valeurs, énumérées ci-dessous, qui sont essentielles à un paradigme de recherche autochtone et reflètent la manière éthique dont les chercheurs doivent se comporter et travailler avec la communauté d’intérêt.

  1. Contrôle autochtone sur la recherche
  2. Respect des personnes et de la communauté
  3. Réciprocité et responsabilité
  4. Respect et sécurité
  5. Observation discrète
  6. Écoute attentive et qui transcende l’audition
  7. Absence de jugement réfléchie
  8. Honorer ce qui est partagé
  9. Prise de conscience et lien entre la logique de l’esprit et les sentiments du cœur
  10. Conscience de soi
  11. Subjectivité (p. 9-10)

Voici les valeurs fondamentales déterminées par l’Indigenous Learning Circle lors de la constitution du ballot :

  1. Relations
  2. Sept enseignements sacrés comme valeurs
  3. Confiance
  4. Respect
  5. Accent mis sur les forces
  6. Partage d’aliments
  7. Réciprocité
  8. Responsabilité
  9. Sécurité culturelle
  10. Attention portée à l’esprit, au corps, à l’âme et au cœur
  11. Reconnaissance du continuum de l’existence (Rowe et Kirkpatrick, 2018, p. 13-15)

Les deux ensembles de valeurs se recoupent; ils servent de principes directeurs. Les paragraphes suivants décrivent mes propres expériences et observations en tant qu’évaluatrice en utilisant ces principes comme guide dans le cadre de mon travail avec les familles, les organisations et les communautés.

J’en suis venue à apprendre l’importance de la communauté en tant que moteur du travail qui est accompli. La première façon dont cela se produit est de reconnaître qu’il est possible de supprimer, d’adapter ou d’ajouter les valeurs énumérées ci-dessus, selon cette compréhension. Les listes ci-dessus visent à susciter la réflexion chez l’évaluateur et l’organisation au moment d’amorcer une conversation sur les éléments appropriés et nécessaires pour l’évaluation fondée sur les principes et méthodes autochtones. La communauté en tant que force motrice qui conduit la recherche, signifie que les dirigeants, le personnel et les participants peuvent être consultés dans l’élaboration d’une évaluation qui répondra le mieux à leurs besoins. La métaphore de la conduite par la communauté peut être poussée plus loin : quel sera le véhicule, qui sera le copilote, qui seront les autres passagers, quelles seront les fournitures nécessaires pendant le voyage et comment le groupe se préparera-t-il à voyager en toute sécurité jusqu’à la destination finale? Reformulons ces éléments en questions de conception de l’évaluation à travailler avec la communauté ou les organisations : À quoi servira l’évaluation pour l’organisation? Quelles méthodes conviendront le mieux à la collecte de données qui répondront à l’objectif? L’organisation a-t-elle une solide compréhension des processus qui favorisent la transformation et quelles seront les données recueillies pour recevoir ces histoires? Par exemple, tandis que les sondages et les entrevues avec des répondants clés peuvent être des méthodes plus courantes, il peut être utile d’envisager des méthodes relationnelles ou artistiques.

L’évaluateur qui utilise le cadre doit être conscient des rôles qu’il assume dans ce processus. Partant, il a la capacité de réfléchir de manière critique à son rôle dans le travail en tant qu’animateur, praticien du renforcement des capacités, mentor, défenseur et allié. Cela peut se produire lorsqu’il existe une possibilité pour les évaluateurs intégrés de travailler en se fondant sur la responsabilisation relationnelle. Autrement dit, en quoi l’évaluateur est-il responsable des relations qu’il entretient dans la communauté et comment restera-t-il responsable envers les participants, les organisations et les connaissances partagées dans le cadre de leur travail ensemble? Pour ce faire, il faut deux compétences essentielles, soit l’écoute attentive et l’observation discrète. Les notes d’observation, la réflexion lors de cérémonies et les conversations avec les gardiens du savoir traditionnel ont été des méthodes que j’ai utilisées pour une réflexion approfondie. Un autre aspect important qui garantit que nous, en tant qu’évaluateurs, restons responsables des relations que nous entretenons peut consister à soutenir les priorités cernées au moment de définir le cadre de l’évaluation et à garantir la collecte de données utiles qui serviront l’organisation à long terme. Considérer le rôle de l’évaluateur en tant que défenseur et allié renforce le fait que la recherche et l’évaluation sont intrinsèquement subjectives et politiques dans la mesure où, lorsqu’elles sont conçues de manière appropriée et à partir des besoins de l’organisation ou de la communauté, elles servent un objectif plus large d’équité et de justice sociale.

La responsabilité qui consiste à garder les histoires des participants et des organisations n’est pas prise à la légère dans une perspective autochtone. Les histoires sont sacrées et doivent être gardées dans cet esprit. La façon dont elles sont présentées et dans quel but sont des questions importantes. Afin de respecter ce qui a été partagé, je suis souvent revenue vers les participants pour confirmer que je présente leurs histoires d’une façon qui est exacte et qui valide leurs expériences. Cette valeur tient également compte d’une représentation exacte de l’histoire d’une communauté et d’une organisation. Cela peut vouloir dire des réactions et des discussions préliminaires sur le contenu d’un projet de rapport, avec des modifications ou des clarifications, au besoin. Il s’agit ici du respect du contexte communautaire.

La manière dont les connaissances sont recherchées, prises en charge et partagées peut inclure la participation à des cérémonies et est facilitée par le recours à des médecines, le tout sous la direction des gardiens du savoir traditionnel et des Aînés. Dans mon travail, il a été très utile d’établir des partenariats d’évaluation avec des gardiens du savoir pour garantir que leurs idées guident également le travail jusqu’à la fin. Selon mon expérience, cela signifie travailler en partenariat avec les gardiens du savoir traditionnel et les organisations pour décider de ce qui serait approprié compte tenu du contexte communautaire et pour désigner les ressources requises. Les cérémonies du calumet, les cérémonies de la suerie, la purification par la fumée et les festins sont toutes des activités reconnues et dirigées par des gardiens du savoir à des moments appropriés pendant les évaluations.

Le principe de réciprocité est lié à la responsabilisation relationnelle et à la responsabilité à l’égard des rôles. Que restera-t-il à la fin de l’évaluation? Le travail est-il axé sur l’extraction ou existe-t-il des possibilités, des ressources, un apprentissage et des connaissances précieuses qui mènent à une capacité accrue? S’engager dans une relation d’évaluation autochtone, c’est s’assurer que ces questions ont des réponses significatives pour les participants. De ce que j’en sais, le rôle de l’évaluateur en tant que créateur de capacités est directement lié à la responsabilisation relationnelle. En tant qu’évaluateur ou chercheur, que vais-je laisser pour assurer une meilleure compréhension des connaissances, des processus et des compétences nécessaires à ce travail? Cela pourrait finir par tendre vers un objectif plus large d’évaluation autochtone, à savoir que des évaluateurs autochtones formés terminent ce travail.

Les modes de connaissance autochtones sont des manières de savoir dynamiques qui sont issues d’enseignements partagés de génération en génération grâce à la narration. Le récit d’histoires est un mécanisme important de partage des connaissances tiré des langues traditionnelles, qui mettent l’accent sur les verbes. Le savoir est acquis pendant des rêves et des visions par des processus intuitifs et introspectifs où il est possible de créer un sens profond et des voyages intérieurs (Hart, 2010; Kovach, 2010). Ermine (1995) décrit le mamatowisin, un terme cri signifiant [traduction] « la capacité d’exploiter les forces de vie créatrices de l’espace intérieur en mettant à profit toutes les facultés qui constituent notre être; c’est exercer l’introspection » (p. 104). Les modes de connaissance autochtones, brièvement décrits ici, doivent être pris en considération dans la conception d’un cadre d’évaluation autochtone, la collecte de connaissances, l’analyse et la présentation des résultats de l’évaluation. En raison du rôle central de la pratique spirituelle et cérémonielle dans la collecte des connaissances, il est essentiel que celle-ci soit guidée par des Aînés ou des gardiens du savoir traditionnel. [traduction] « Ainsi, un paradigme de recherche autochtone est structuré conformément à une épistémologie qui comprend un processus subjectif pour le développement des connaissances et un recours aux Aînés ou aux personnes qui ont acquis cette clairvoyance ou sont en train de l’acquérir. » (Hart, 2010, p. 8)

Dans la pratique, la mise en œuvre de ces valeurs comprend une autoréflexion et un apprentissage dirigés, la narration d’histoires, les activités rattachées à la terre, y compris la participation à des cérémonies comme l’utilisation du feu sacré, du tambour, du chant et l’utilisation de médecines traditionnelles (Rowe et Kirkpatrick, 2018).

La première utilisation du ballot est un exemple illustrant la façon dont je me suis associée à une organisation pour la conception et la mise en œuvre d’une évaluation fondée sur des méthodologies autochtones. Le ballot, créé par l’Indigenous Learning Circle, a été utilisé pour la première fois dans la pratique avec la Community Education Development Association (CEDA), une organisation du nord de Winnipeg qui offre le programme Passeport pour ma réussite, afin que l’on réponde à la question : à quel point la CEDA a-t-elle eu une incidence sur votre famille? Les familles autochtones avec des élèves de la neuvième à la douzième année qui avaient participé à des programmes ont été invités à faire part de leurs expériences dans le cadre d’une évaluation conçue en fonction des travaux du groupe. Le processus de collecte des connaissances a commencé par un enseignement de l’Aîné Don Robinson sur le Cercle de courage, une cérémonie du calumet et un cercle où les présentations ont été faites; les familles ont parlé de leur lien avec le programme et ont été invitées à participer à l’évaluation avec une offrande de tabac. Dans cette évaluation, les méthodes étaient fondées sur les arts, et le processus de partage faisait appel au cercle. Les dirigeants de la CEDA et les familles ont fait part de leurs commentaires sur l’utilisation du ballot dans l’évaluation. Les points forts comprenaient l’utilisation de la cérémonie, l’inclusion d’un Aîné dans la collecte de connaissances et l’application d’une méthode fondée sur les arts pour explorer les questions. Les limites cernées lors de l’utilisation du ballot étaient les suivantes : la conception de la méthode fondée sur les arts ne s’harmonisait pas directement avec le modèle du Cercle de courage de l’organisation; le personnel avait espéré que les familles signaleraient plus de lacunes, d’obstacles et de défis; et on a manqué de temps pour effectuer une analyse fondée sur les manières autochtones de savoir, d’être et de faire (Rowe et Kirkpatrick, 2018).

Dans l’élaboration d’évaluations autochtones, il importe que l’évaluateur n’oublie pas de réfléchir à la conformité entre les méthodes et les valeurs philosophiques d’un paradigme autochtone (Kovach, 2010). L’une des limites décrites dans l’exemple ci-dessus est l’incapacité de la méthode de répondre à tous les besoins de l’organisation. Je crois qu’une période brève et mon éloignement ont tous deux été des facteurs de cette lacune. J’avais une relation préexistante avec l’organisation et la direction, mais j’ai pensé qu’il fallait plus de temps pour comprendre le but et les objectifs de l’organisation. Une méthode qui aurait été utile pour établir un tel fondement est décrite par Kovach (2010), soit l’utilisation d’une méthode axée sur la conversation pour la collecte de connaissances; cette méthode est conforme à l’oralité des modes autochtones de transmission des connaissances. Cette méthode est fondée sur la relation : elle exige un engagement de tous les participants à apprendre et à partager au sein d’une tradition collective. Voici ce que dit Kovach :

[traduction]
L’utilisation d’une méthode axée sur la conversation dans un cadre de recherche autochtone a plusieurs répercussions pour le chercheur en relation. Pour la méthode axée sur la conversation, le facteur relationnel, c’est-à-dire je connais les participants, et les participants me connaissaient, était important. Dans chaque cas, j’avais connu ou rencontré des participants avant la recherche. Avec cette méthode, le chercheur doit avoir une certaine crédibilité et fiabilité pour que les gens participent à la recherche (2010, p. 46).

Cette méthode, bien qu’utilisée dans la collecte de connaissances dans le cadre de la recherche autochtone, est également utile pour établir une base solide et un partenariat pour l’élaboration d’un cadre d’évaluation autochtone.

La collecte de connaissances dans le processus d’évaluation est importante, mais un cadre fondé sur les principes autochtones doit également inclure la réciprocité et la responsabilité à l’égard des connaissances qui ont été partagées. Il convient d’accorder une plus grande attention à la diffusion et à la communication des résultats découlant du processus d’évaluation, ce qui peut inclure une série d’événements ou de rassemblements communautaires, des vidéos, des documents conviviaux mettant en valeur le travail accompli et le partage des résultats dans des lieux traditionnels et non traditionnels. Souvent, lors d’événements communautaires qui mettent en commun des évaluations, il peut y avoir un moment réservé à la réflexion et aux réactions à l’apprentissage qui a eu lieu. Cela peut être une occasion positive non seulement de tisser des liens avec la communauté au sens large, mais aussi de mieux comprendre éventuellement le contexte communautaire qui n’a peut-être pas été facilement accessible avant une réflexion sur les résultats.

Une véritable participation communautaire à la conception de l’évaluation autochtone doit avoir lieu au début, doit être pleinement soutenue par des ressources et doit bénéficier du temps et de l’espace nécessaires pour renforcer les capacités. D’après mon expérience en tant qu’évaluatrice, la communauté doit vraiment être la force motrice. Ainsi, il faut consacrer du temps et de l’attention à l’établissement de relations pour parvenir à une compréhension commune des priorités et des besoins. Cela signifie également concevoir un processus et employer des méthodes qui permettront de répondre à ces besoins. Bien qu’un cadre puisse définir les valeurs et les principes sur lesquels reposeront les activités d’évaluation, il concerne également l’évaluateur lui-même et la manière dont il travaille avec les organisations ou les communautés.

Résumé

Étant donné la diversité des cultures, des langues, des populations autochtones urbaines et dans les réserves au Canada, la mise en œuvre d’un cadre d’évaluation fondé sur les Autochtones peut sembler ardue. Ce document appelle les multiples ordres de gouvernement à reconnaître que ce ne sera pas une action facile à soutenir, mais le temps est clairement venu. De même, il s’agit d’un appel aux évaluateurs afin qu’ils reconnaissent et abordent les défis exposés dans le présent document et qu’ils réfléchissent en profondeur aux questions posées quant aux personnes qui, par leurs paroles et leurs priorités, doivent montrer la voie et la façon dont les évaluateurs non autochtones peuvent soutenir le travail de renforcement des capacités auprès des communautés, organisations et évaluateurs autochtones.

Voici les possibilités découlant de l’apprentissage dans le présent document :

Une question difficile, qui dépasse la portée du présent document dans son ensemble, est de savoir comment le gouvernement peut, en exigeant des évaluations des programmes financés, reconnaître la diversité des communautés et des cultures autochtones. Une partie de la solution réside dans l’élaboration et l’application d’évaluations autochtones conçues avec les communautés autochtones, et ce, dès le départ et en collaboration avec elles. À l’heure actuelle, il est possible de reconnaître qu’il n’y a pas d’approche universelle et que ce que nous savons en tant que domaine sur la façon d’évaluer n’est pas conforme aux connaissances, aux pratiques et aux méthodes de guérison autochtones.

L’évaluation autochtone est un domaine essentiel en évolution. Elle est liée à la décolonisation et à la réconciliation, qui sont toutes deux activement explorées par des particuliers, des organisations et des gouvernements partout au Canada. Si le but de l’évaluation et notre rôle en tant qu’évaluateurs est de comprendre et de mesurer la réussite afin de financer des programmes et des organisations qui ont des effets réels dans la vie des personnes, des familles et des communautés autochtones, il est temps de faire une pause et de réfléchir. L’évaluation autochtone joue un rôle de premier plan dans le partage des résultats des organisations travaillant avec les peuples autochtones. Cela exige que non seulement les évaluateurs, mais aussi les organisations et les bailleurs de fonds, prennent conscience de la façon de concevoir et de mettre en œuvre ce type de recherche. Les sections précédentes décrivaient un historique de l’évaluation et affirmaient le besoin de plus d’évaluateurs autochtones ayant reçu une formation, de ressources pour soutenir ce travail et d’organismes subventionnaires pour en faire une priorité.

Bibliographie