Étude nationale sur les adultes non représentés accusés devant les cours criminelles provinciales (Partie 2 : rapports des études sur le terrain)

Chapitre 9 : Scarborough, Toronto, Ontario (suite)

9.5 Effets de l'autoreprésentation sur l'accusé

9.5.1 Effets d'ordre général : perceptions des personnes interrogées

Les interviews effectuées lors des visites sur le terrain ont permis de mieux cerner les effets sur les effets pour les accusés de ne pas être représenté.

Voici ce qu'ont laissé entendre les personnes interrogées au sujet des effets d'ordre général de la « sous-représentation » et de l'absence de représentation :

Tableau SC-5. Causes réglées : Proportion des accusés non représentés lors de la dernière comparution , par catégorie de l'accusation la plus grave à Scarborough*
1 Catégorie de l'accusation la plus grave Proportion des causes par mode de représentation 3 Nombre de causes
Autoreprésentation (%) Avocat de service (%) Avocat de pratique privée (%) Autre (%)
Homicide S/O S/O S/O S/O 0
Agression sexuelle *** *** *** *** 8
Voies de fait autres que voies de fait simples 16 9 74 1 120
Vol qualifié *** *** *** *** 4
2 Entrée par effraction *** **** *** *** 10
Conduite avec facultés affaiblies 25 13 63 0 32
Voies de fait simples 16 24 61 0 110
Drogues autre que possession simple** S/O S/O S/O S/O 0
Infractions liées aux armes *** *** *** *** 10
Vols et fraudes 15 35 47 2 93
Possession simple de drogues *** *** *** *** 5
Infractions à l'administration de la justice 13 26 61 0 31
Ordre public 14 38 43 5 21
Diverses infractions au Code criminel 13 40 47 0 15
Autres lois fédérales *** *** *** *** 1
Infractions aux lois provinciales et municipales *** *** *** *** 9
Infractions non identifiées *** *** *** *** 1
Total 16 22 61 1  

Notes

La plupart des personnes interrogées étaient d'avis que la disponibilité et la pertinence de la représentation juridique auraient une incidence importante sur les accusés non représentés, particulièrement aux premières étapes du processus pénal. Certaines avaient le sentiment qu'au plaidoyer ou lors du procès, « si la Couronne tenait bien son rôle de représentant du ministre de la Justice », il y aurait peu d'effets sur le verdict. D'autres avaient plutôt le sentiment que bien qu'ils aient fait des efforts, l'appareil judiciaire ne pouvait pas compenser pour les restrictions.

Voici certains des effets identifiés par les personnes interrogées :

9.5.2 Erreurs stratégiques et tactiques spécifiques de l'accusé

La plupart des personnes interrogées s'accordaient pour dire que les étapes les plus importantes du processus pénal pour lesquelles les accusés demandaient un avocat étaient les premières étapes : à l'arrestation, après la mise en accusation, à la libération avant procès et lors du plaidoyer. Le prononcé de la sentence était également cité par les personnes interrogées comme une étape exigeant certaines compétences spécialisées.

Voici, selon les personnes interrogées, quelques-unes des erreurs les plus graves commises par les accusés non représentés aux étapes avant procès :

Voici, selon les personnes interrogées, quelques-unes des erreurs les plus graves que pourraient commettre les accusés non représentés lors du procès :

Le travail d'observation de la cour a permis de constater que dans l'ensemble, un quart des comparutions ont duré une minute ou moins. La durée des comparutions de la médiane était de deux minutes - en d'autres mots, la moitié des comparutions ont duré moins de deux minutes, et l'autre moitié, plus de deux minutes.[79] Dans un tel contexte de contrainte temporelle, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi de nombreuses personnes interrogées ont souligné qu'un accusé qui ne connaissait pas très bien les procédures judiciaires pourrait faire des erreurs spécifiques et serait désorienté en général tout au long du processus judiciaire.

9.5.3 Type de plaidoyer inscrit par mode de représentation

La plus grande part de l'exposé ci-dessus sur les conséquences de l'absence de représentation pour les accusés repose sur les perceptions qu'en ont les personnes interrogées. Dans cette section et dans les sections suivantes, nous présentons des données empiriques sur ce qui se passe dans les faits, à partir des informations tirées du dossier  des causes réglées et à partir des comparutions observées dans les salles d'audience de la cour.

Il importe toutefois de préciser dès le départ que l'information n'est pas présentée pour que soit établi un lien de cause à effet, mais seulement pour décrire les événements aux différentes étapes du processus. Ainsi, l'information n'est pas présentée pour suggérer que l'absence de représentation  était la cause d'un plus grand (ou plus faible) risque pour l'accusé non représenté qu'il soit condamné. Mais elle indique simplement si des décisions importantes ont été prises ou non, et si certains dénouements sont survenus avec ou sans la présence d'un avocat et à quelle fréquence.

Tel que noté précédemment, un certain nombre de personnes interrogées se sont demandé si les accusés non représentés risquaient plus souvent, ou non de plaider coupables soit pour « en finir »,  soit pour éviter des conditions de cautionnement impraticables, ou soit parce qu'ils n'avaient ni les connaissances ni les ressources pour contester les accusations. Quelques personnes interrogées ont également signalé la fréquence à laquelle les accusés non représentés plaidaient coupable le jour même où était fixé le début du procès.

Le tableau SC-6 présente le plaidoyer inscrit par mode de représentation offert à l'accusé.

Tableau SC-6. Causes réglées pour lesquelles un plaidoyer a été inscrit, par type de plaidoyer, par mode de représentation à la comparution pour plaidoyer à Scarborough
Plaidoyer Proportion de tous les plaidoyers inscrits par mode de représentation Nombre de causes Proportion des causes
Auto-représentation Avocat de service Avocat de pratique privée
Coupable 69 98 86 225 87
Non coupable 31 2 14 33 13
Total des causes 100% 100% 100% 258 100%

Note
*  Ne comprend pas les causes pour lesquelles le mode de représentation lors du plaidoyer n'était pas spécifié au dossier et les causes représentées par un représentant.

Trois des catégories d'infraction contenaient suffisamment de données pour permettre d'effectuer une comparaison des plaidoyers en fonction du mode de représentation.

9.5.4 Condamnation ou non en fonction du mode de représentation

Les taux de condamnation étaient analysés en fonction de la représentation au cours des deux étapes du processus judiciaire : pour les comparutions où un plaidoyer a été inscrit (contenant un plus grand nombre de décisions découlant d'un plaidoyer de culpabilité) et pour les dernières comparutions (contenant une plus grande proportion de causes qui sont allées jusqu'au procès).

Le tableau SC-7 présente les taux d'inculpation en fonction du mode de représentation lors du plaidoyer. Les données révèlent que :

Pour l'ensemble des causes, on  a observé la même tendance dans les trois catégories d'infractions les plus courantes parmi celles  analysées, à l'exception de cause pour laquelle le chef d'accusation le plus grave était le vol ou la fraude qui s'était soldée par un verdict de culpabilité. [81]

Tableau SC-7. Causes réglées par type de décision, par mode de représentation lors de la comparution pour plaidoyer à Scarborough
Décision Proportion des décisions par mode de représentation Nombre de causes Proportion des causes
Auto-représentation Avocat de service Avocat de pratique privée
Coupable* 86% 98% 93% 241 94 %
Non coupable** 14% 2% 7% 17 7 %
Total des causes 100 % 100 % 100 % 258 100 %

Notes

Le tableau SC-8 présente une information similaire, mais cette fois-ci une analyse du mode de représentation à la dernière comparution a été  présentée. Les résultats pouvaient être différents pour diverses raisons. Tout d'abord, les accusés qui n'étaient pas représentés lors du plaidoyer pouvaient retenir les services d'un avocat de pratique privée ou d'un avocat travaillant en vertu d'un certificat d'aide juridique pour les aider dans des étapes ultérieures du processus judiciaire.. Ceux qui avaient des causes plus difficiles à défendre demanderaient les services d'un avocat ce qui aurait pour résultat une chute des taux de condamnation pour les accusés non représentés alors que les taux de condamnation pour les causes représentées par un avocat grimperaient. Toutefois, les plaidoyers risquaient de ne pas être inscrits dans le cas des causes suspendues ou lorsque les accusations étaient retirées par la Couronne (une proportion de causes qui n'était pas négligeable). C'est pourquoi les taux de condamnation présentés au tableau SC-8 (causes en fonction de tous les modes  de représentation) sont peu élevés. La prise en compte de telles causes au tableau SC-8, mais non au tableau SC-7, aurait une incidence significative sur les pourcentages présentés dans ces tableaux.

En fait, lorsqu'on avait examiné toutes les causes réglées (c'est-à-dire pas seulement celles pour lesquelles un plaidoyer avait été inscrit), dans l'ensemble, 54 pour cent des causes aboutissaient à une condamnation;

Toutefois, lorsqu'on compare le taux de condamnation des accusés qui s'autoreprésentaient à celui des accusés représentés, il importe de prendre en compte les éventuelles conséquences de la déjudiciarisation, après une mise en accusation ou avant le processus judiciaire, sur ces statistiques concernant les décisions. Les accusés qui suivaient un programme de déjudiciarisation ont de fortes chances de ne pas être représentés par un avocat. Étant donné que la réussite à celui-ci sous-entendrait 'une absence de condamnation, l'existence de ce dernier  devrait diminuer  le taux  de condamnation dans les causes où  les accusés s'autoreprésentaient (avec peu ou pas de répercussions sur le taux de condamnation pour les causes des accusés représentés). Malheureusement, aucune information sur les cas de déjudiciarisation, pas même le pourcentage de causes déjudiciarisées, n'était disponible. Nous ne pouvons donc pas dire quel serait le taux de condamnation chez les accusés non représentés qui ne suivaient pas un programme de déjudiciarisation. Nous pouvons toutefois affirmer que le taux de condamnation chez les accusés non représentés qui ne suivaient pas un processus de déjudiciarisation serait plus élevé que le taux de 50 pour cent présenté au tableau SC-8.

Tableau SC-8. Causes réglées par type de décision, par mode de représentation lors de la dernière comparution à Scarborough
Décision Proportion des décisions par mode de représentation Nom-bre de causes Proportion des causes
Auto-représentation Avocat de service Avocat de pratique privée
Coupable* 50% 52% 55% 216 54
Non coupable** 50% 48% 45% 250 46
Total des causes 100 % 100 % 100 % 466 100 %

Notes :

Lorsqu'on analyse individuellement les trois catégories d'infractions les plus courantes, la tendance générale ne s'applique plus :

Nous avons fait précédemment une mise en garde contre l'utilisation de ces données pour suggérer un lien de cause à effet entre le mode de représentation et les taux de condamnation. Toutefois, à cause des conséquences liées au fait d'avoir un casier judiciaire (sur les occasions d'emploi et la probabilité d'être à nouveau accusé d'infractions, etc.) l'information peut certainement être utilisée pour démontrer que les accusés non représentés risquent fort de subir des conséquences défavorables à la suite du processus judiciaire. Que cette seule possibilité soit suffisante pour réclamer un plus grand accès à la représentation juridique est une question de politique gouvernementale

9.5.5 Peine d'emprisonnement et mode de représentation

Le tableau SC-9 permet de pousser l'analyse en présentant la proportion des causes aboutissant à des peines d'emprisonnement, en fonction du mode de représentation offert à l'accusé lors du plaidoyer. Ce tableau permet de constater que les critères de l'aide juridique au sujet de la « probabilité de détention » étaient appliqués strictement :

Pour trois catégories d'infraction en particulier, le nombre de causes au dossier était suffisamment important pour permettre une comparaison des modèles de peine d'emprisonnement en fonction du mode de représentation. Lorsque ces catégories étaient étudiées individuellement, la tendance générale ne se retrouvait pas. Pour la catégorie vols et fraudes, les causes représentées par l'avocat de service étaient les plus susceptibles d'obtenir une peine d'emprisonnement (62 pour cent)et les taux de peine d'emprisonnement des causes avec accusés qui s'autoreprésentaient et des causes avec avocat de pratique privée étaient identiques (29 pour cent). Pour la catégorie voies de fait simples, les causes avec accusé non représenté étaient les plus susceptibles d'aboutir à une peine d'emprisonnement (50 pour cent) et celles avec avocat de service étaient les moins susceptibles (21 pour cent). Pour les autres voies de fait, les causes avec avocat de service avaient le taux d'emprisonnement le plus élevé (50 pour cent), suivies des causes avec avocat de pratique privée (43 pour cent) et des causes avec accusés qui s'autoreprésentaient (23 pour cent).

Tableau SC-9. Répartition des pourcentages des causes réglées, qu'elles aboutissaient ou non à une peine d'emprisonnement, par mode de représentation lors de la comparution pour plaidoyerà Scarborough
Peine Mode de représentation Nombre de causes Proportion des causes
Auto-représentation Avocat de service Avocat de pratique privée
Peine d'emprisonnement 29% 48% 63% 100 39 %
Pas de peine d'emprisonnement 71% 53% 34% 158 61 %
Total des causes 100 % 100 % 100 % 258 100 %

Notes :
*  Ne comprend pas les causes représentées par les étudiants et les représentants.

Le tableau SC-10 présente la répartition des peines d'emprisonnement en fonction du mode de représentation lors de la dernière comparution (qui comporte des causes supplémentaires pour lesquelles un plaidoyer n'avait pas été inscrit). Le tableau tenant compte du critère de probabilité d'emprisonnement révèlent que :

Tableau SC-10. Répartition des pourcentages des causes réglées, qu'elles aboutissent ou non à une peine d'emprisonnement, par mode de représentation lors de la dernière comparution à Scarborough
Peine Mode de représentation Nombre de causes Proportion des causes
Auto-représentation Avocat de service Avocat de pratique privée
Peine d'emprisonnement 13% 26% 23% 103 22 %
Pas de peine d'emprisonnement 87% 74% 77% 363 78 %
Total des causes 100 % 100 % 100 % 466 100 %

Note :
*  Ne comprend pas les  causes représentées par les étudiants et les représentants.

Pour trois catégories d'infraction en particulier, le nombre de causes au dossier était suffisamment important pour permettre une analyse individuelle des taux d'emprisonnement en fonction du mode de représentation. Pour les voies de faits simples comme pour les autres voies de fait, les causes avec accusés qui s'autoreprésentaient ont obtenu le taux d'emprisonnement le moins élevé (6  pour cent et 11 pour cent), mais les causes avec avocat de pratique privée étaient plus susceptibles d'aboutir à une peine d'emprisonnement (16 pour cent et 29 pour cent) que les causes représentées soit par un avocat de pratique privée, soit par l'accusé lui-même. En ce qui concerne les vols et fraudes, les causes avec avocat de service ont obtenu le taux d'emprisonnement le plus élevé (24 pour cent), et celles avec accusés qui s'autoreprésentaient, le taux le moins élevé (14 pour cent).

Nous faisons à nouveau une mise en garde contre l'utilisation de ces données pour suggérer un lien de cause à effet entre le mode de représentation et la possibilité de recevoir une peine d'emprisonnement. Toutefois, les résultats sont directement pertinents d'un autre point de vue. Plus particulièrement, il se pourrait que l'autorisation de bénéficier de l'aide juridique dépende (en partie) de la probabilité qu'une cause puisse aboutir à une peine d'emprisonnement. Même si l'on ne peut prédire avec exactitude qu'une cause puisse aboutir à une peine d'emprisonnement, il importe de  noter qu'au moins un accusé sur dix qui s'autoreprésentent recevra une peine d'emprisonnement et au moins trois sur dix accusés qui s'autoreprésentent lors de la comparution pour plaidoyer.