GROUPE D'EXPERTS DES NOUVELLES FORMES DE CRIMES: Réunion tenue au ministère fédéral de la Justice à Ottawa (Ontario), Canada

2. Les marchés criminels : leur nature changeante et leur impact économique

Le problème

On croit généralement que le marché criminel est dominé par un petit nombre de groupes bien organisés qui se servent de leur pouvoir considérable et de leur fortune immense provenant de leurs rackets pour envahir et corrompre les marchés licites. Un argument contraire soutient qu'en Occident, sinon partout ailleurs, les marchés criminels sont ement très compétitifs et que c'est exagéré de dire que l'économie licite fait l'objet de prises de contrôle massives par le « crime organisé ». Par ailleurs, il importe d'accorder une plus grande attention à la nature de l'infraction plutôt qu'aux origines sociales du contrevenant. La différence entre un « criminel de carrière » qui cherche une nouvelle occasion de faire des profits et un homme d'affaires de carrière qui est  disposé à  enfreindre les règles est minime quand on considère le genre de tort causé à la société.

Il existe parfois des criminels riches, mais ils sont l'exception. Rien ne prouve qu'il faille faire partie d'un groupe pour devenir riche – beaucoup de fraudes en col blanc très lucratives réussissent mieux lorsque le criminel agit seul ou occasionnellement avec un allié. Pourtant, chaque fois que la police ou les médias tombent sur un riche criminel, ils le présentent comme la règle et non l'exception. Il arrive aussi qu'ils exagèrent considérablement la fortune apparente du criminel attrapé et cela ne fait que renforcer la croyance populaire. (Il suffit de penser à la fortune légendaire de Meyer Lansky ou aux centaines de millions apparemment volatilisés de John Gotti.)

Par ailleurs, Naylor observe que la plupart du temps de petits profits illicites sont divisés entre un grand nombre de criminels, ce qui diminue grandement l'impact que ceux-ci auraient pu avoir dans le cas où ils auraient effectivement pénétré l'économie licite. Levi souligne en outre que les criminels sont généralement prodigues de sorte qu'il est faux de croire qu'il existe d'énormes profits susceptibles d'être mobilisés pour la prise de contrôle d'entreprises légitimes ou d'être confisqués.  Thoumi et van Duyne notent dans leurs mémoires et dans leurs interventions que la notion du crime motivé par le profit est trop simpliste.

Au niveau micro-économique, selon van Duyne, les criminels, même lorsqu'ils exercent leurs activités criminelles pour le profit, sont motivés par toutes sortes de choses. Au niveau macro-économique, Thoumi a analysé le cas de la cocaïne dans les Andes et a trouvé que les explications économiques simples ne pouvaient pas expliquer pourquoi certains pays produisaient et transformaient des drogues et que de nombreux facteurs socio-historiques entraient en jeu.

La discussion porte surtout sur le problème des gangs de motards au Québec et sur sa solution. Van Duyne signale que la Scandinavie connaît un problème semblable. Les fonctionnaires du ministère qui ont étudié ces gangs disent qu'ils agissent à peu près de la même manière partout au Canada, c'est-à-dire qu'ils sont actifs dans les bars de strip-tease et dans la drogue. Il semble que les gangs de motards au Québec « contrôlent » les clubs de strip-tease ainsi que les danseuses « exotiques » qui y travaillent et la drogue qui s'y vend. En outre, ils font exprès de défier ouvertement l'État et la police. Cependant, on estime qu'ils ne comptent que de 50 à 100 membres, ce qui amène Mike Levi à se demander quelle est leur véritable part du trafic de la drogue qui se déroule dans les clubs fréquentés par les Hell’s Angels.

L'influence de la violence à la télévision sur la perception du danger par le public, malgré la baisse des taux de criminalité, a été mentionnée. Ce sentiment d'insécurité personnelle amène le public à exiger des lois plus sévères, des prisons plus nombreuses et des peines d'emprisonnement plus longues. Selon Van Duyne, les recherches qui montrent une montée alarmante du problème du crime profitent aux budgets de ceux qui ont fourni les renseignements qui ont servi à ces recherches. L'apparition aux États-Unis de prisons privées et d'une énorme industrie carcérale privée dirigée par de grandes sociétés politiquement puissantes renforce cette perception de parti-pris. D'un autre côté, les organismes d'exécution de la loi qui ont reçu des fonds pour « réprimer sévèrement les criminels » doivent produire des résultats. S'ils ne peuvent pas identifier et arrêter un grand criminel, ils doivent s'en prendre alors aux criminels moins notoires. Leurs déclarations exagérées les aident à obtenir plus de pouvoirs, et l'exercice de ces pouvoirs dans un contexte que le public n'a pas vraiment prévu risque de fragiliser les droits civils.

Même s'il existe un grave problème, et ceci n'est qu'une supposition, c'est une erreur de réagir instinctivement en adoptant une loi pénale supplémentaire. Il se peut que le problème ne réside pas dans les lois, mais dans leur application. Il peut s'agir, par exemple, d'une question de ressources. Si c'est le cas, le problème provient peut-être d'une insuffisance des ressources globales, d'une mauvaise allocation des ressources existantes ou d'une utilisation peu judicieuse des ressources pourtant adéquates et correctement allouées.

Thoumi compare l'excitation qui a suivi la mort – surtout accidentelle – de cinq personnes (autres que les motards) pendant la guerre des motards à ce qui s'est passé dans son propre pays. Quarante personnes qu'il avait personnellement connues avaient été tuées, et ce, délibérément. Et il se dit chanceux que dans son cas ce nombre soit si peu élevé comparé à ce que ses autres compatriotes ont connu. Son commentaire « J'aurais voulu être Canadien » aide à voir le problème sous sa vraie perspective. Tout ceci ne veut pas dire que les motards ne constituent pas un grave problème social – il s'agit de déterminer l'ampleur de la menace qu'ils représentent et quels genres de contre-mesures il faut appliquer.