La diversité culturelle au Canada : La construction sociale des différences raciales

5. La politique de multiculturalisme

Lorsque la politique fédérale du multiculturalisme a été annoncée pour la première fois en 1971, on l'a décrite comme une politique éclairée destinée à permettre aux personnes de vivre dans la culture de leur choix (Li, 1999). Elle était censée compléter la politique de bilinguisme en ce que même si, sur le plan linguistique, l'anglais et le français demeuraient les seules langues officielles du Canada, toutes les cultures seraient traitées sur un pied d'égalité. La politique de multiculturalisme a été lancée en partie pour contrebalancer le nationalisme québécois et en partie pour apaiser la « troisième force » composée surtout d'« autres Européens » dans les années 1960. Ainsi, tout au long des années 1970, la Direction du multiculturalisme a promu de nombreux programmes visant à aider les groupes ethniques à conserver leurs traditions, leurs coutumes, leur folklore et leurs langues, afin de renforcer l'image multiculturelle de la société canadienne (Li, 1999).

Vers les années 1980, avec la diversification raciale de la « troisième force », l'idée d'utiliser la politique de multiculturalisme comme un moyen de préserver la culture est devenue moins intéressante pour beaucoup de membres des minorités visibles, qui s'inquiétaient davantage des problèmes d'emploi et des autres débouchés dans la mesure où ils étaient confrontés au racisme et à la discrimination au sein de la société canadienne. 

Aux audiences du Comité spécial de la Chambre des communes sur la participation des minorités visibles à la société canadienne en 1983, de nombreux témoins représentant des organisations nationales de minorités raciales ont souligné l'ampleur de la discrimination raciale dans la société canadienne et la nécessité d'apporter des changements institutionnels et législatifs dans le but de combattre le racisme (Canada, Chambre des communes, 1983). Dans son rapport à la Chambre, le Comité a noté qu'il était urgent de modifier la politique en vue de l'intégration des minorités visibles aux principales institutions publiques (Canada, Chambre des communes, 1984, p. 50). Le Comité a qualifié la société canadienne de société « multiculturelle et multiraciale » et recommandé que d'autres initiatives soient prises par la Direction du multiculturalisme pour promouvoir les relations raciales, malgré les réserves émises par certains groupes ethniques plus soucieux de la préservation des cultures (Canada, Chambre des communes, 1984, p. 55).

La croissance des minorités visibles a amplifié la critique formulée à l'égard de la politique fédérale de multiculturalisme, à savoir que celle-ci était trop axée sur la préservation des cultures et pas assez sur la promotion de l'égalité sociale. Le comité permanent de la Chambre des communes sur le multiculturalisme (1987) a déclaré qu'il n'était pas toujours justifié de supposer que l'orientation culturelle de la politique de multiculturalisme était énoncée par des communautés ethnoculturelles « établies » d'origine européenne (Canada, Chambre des communes, 1987, p. 22-24). Mais la description, par le comité, des différences existant entre orientation culturelle et orientation vers l'égalité donne à penserque les groupes ethnoculturels européens n'attendaient pas la même chose de la politique de multiculturalisme que les minorités visibles. Avec l'accroissement du segment de la population composé de minorités visibles et de ce fait même, avec une inquiétude grandissante au sujet du racisme et de la discrimination, le conflit apparent entre l'orientation culturelle et l'orientation égalitaire de la politique de multiculturalisme est devenu plus aigu.

La plus grande diversité raciale de la société canadienne dans les années 1980 a créé une nouvelle réalité démographique et politique qui demandait qu'on modifie la politique de multiculturalisme. D'après les changements au programme du multiculturalisme et les déclarations du ministre d'État au Multiculturalisme dans les années 1980, il est clair qu'on a davantage insisté sur le rôle de cette politique comme moyen de promouvoir l'égalité et l'harmonie raciales au sein de la société canadienne.

Il serait erroné de supposer que le fondement démographique de la diversité raciale à lui seul aurait suffi à infléchir davantage la politique multiculturelle dans le sens de l'égalité sociale. Il faut se souvenir qu'au début des années 1980, le gouvernement fédéral cherchait à rapatrier la Constitution du Royaume-Uni et, du même coup, à obtenir l'accord des provinces et des groupes de pression en vue de l'enchâssement d'une charte des droits et des libertés dans la Constitution. Le succès du rapatriement de la Constitution nécessitait, entre autres choses, que le public soit sensibilisé aux valeurs sociales que sont l'égalité, la justice et la liberté, et les appuie. Ainsi, la politique du gouvernement fédéral des années 1980 a mis l'accent sur une égalité sociale plus grande qui coïncidait avec la priorité politique de rapatriement de la Constitution. Il ne fait aucun doute que les discussions publiques sur la Charte et son enchâssement éventuel dans la Constitution ont fait prendre conscience aux Canadiennes et aux Canadiens de la question de l'égalité sociale. Toutefois, l'échec de l'Accord du Lac Meech en 1990 et le rejet subséquent de l'Accord de Charlottetown ont ébranlé la confiance du public envers le gouvernement, affaiblissant son appui à la politique de multiculturalisme. Les préoccupations politiques relatives au rapatriement de la Constitution et l'émergence des minorités visibles comme réalité démographique pourraient expliquer la plus grande importance accordée par la politique à l'égalité et à l'éradication du racisme dans les années 1980. L'évolution de la politique liée aux modifications de la Constitution et l'appui de plus en plus faible du public envers le gouvernement pourraient expliquer pourquoi on a assisté à un repli apparent de la politique du multiculturalisme dans les années 1990[5].


[5] Pour prendre connaissance d'une analyse sur l'opposition populaire et partisane au multiculturalisme à la fin des années1980 et au début des années 1990, veuillez consulter Abu-Laban et Stasiulis (1992).