Rapport isolé sur les mariages forcés dans l'Ouest canadien
Les thèmes ressortant des histoires
Conclusions tirées des histoires
Une série de thèmes ressort d’un survol des histoires. Cinq thèmes principaux ont été choisis et sont présentés ci‑dessous. Ils constituent les conclusions de l’étude. Bien que ces thèmes ne traduisent pas la richesse et la complexité des histoires, ils mettent en évidence certaines caractéristiques communes des mariages forcés dans trois endroits de l’Ouest canadien, là où les données ont été recueillies.
1. Les raisons du mariage forcé
Les raisons données pour justifier un mariage forcé sont très semblables dans toutes les histoires. Il s’agit notamment de raisons économiques, de considérations socioreligieuses, de facteurs familiaux, par exemple la structure de la famille, et de la notion d’honneur de la famille (izzat). De plus, des mariages forcés sont contractés au Canada dans le but d’obtenir un statut en matière d’immigration au moyen du parrainage et de préserver les cultures ancestrales. Les raisons données dans les histoires appartiennent à au moins l’une de ces catégories.
a) Honneur de la famille
Dans les familles autoritaires traditionnelles, l’honneur de la famille est un outil puissant pour forcer un fils ou une fille à épouser une personne donnée ou un membre d’une famille particulière et à rester marié. L’honneur de la famille est menacé si, par exemple, une personne ne donne pas suite à la promesse de fiançailles faite pendant l’enfance ou, dans le cas des musulmans, si la coutume du mariage entre cousins n’est pas respectée. Les adultes ayant une orientation sexuelle différente peuvent être forcés à épouser une personne choisie par leurs parents afin de dissimuler leurs « déviances » qui, si elles étaient connues, déshonoreraient la famille.
b) Raisons économiques
Les décisions concernant le mariage sont très souvent prises principalement pour des considérations financières. Les partenaires sont choisis dans des familles riches dans le but d’obtenir des avantages financiers ou d’établir des liens avec des personnes influentes, ce qui permettra aussi d’obtenir des gains financiers. Il arrive souvent que des pressions soient exercées sur les jeunes qui ne veulent pas se marier et que ceux‑ci soient forcés à obéir et à accepter la personne choisie pour eux.
La pauvreté est une autre raison de marier de force une jeune fille, en particulier à un citoyen canadien. L’un des répondants a dit : [traduction] « ils pensent que les rues sont jonchées de dollars au Canada
». Dans de nombreux récits, il est question de jeunes filles de l’étranger qui sont forcées à épouser un Canadien parce que celui‑ci donnera de l’argent à leur famille pauvre, et les parents sont soulagés parce qu’ils savent que la sécurité économique de leur fille est assurée. Ces jeunes filles sont aussi forcées à épouser des hommes plus âgés au Canada qui renoncent à la dot qui devrait être versée par leur famille. Par ailleurs, des hommes de l’Asie du Sud ou du Moyen‑Orient versent une somme d’argent à la famille d’une jeune fille canadienne qui les parrainera ensuite afin qu’ils puissent immigrer au Canada, peu importe que la Canadienne veuille épouser l’homme en question ou non. Les familles qui cherchent un beau‑fils ou une belle‑fille au Canada à des fins d’immigration ne sont pas toujours pauvres. Elles agissent ainsi dans le but d’être parrainées par un Canadien, souvent en forçant leurs enfants à se marier.
c) Considérations socioreligieuses
Les mariages sont arrangés pour que les frontières raciales, religieuses et linguistiques ne soient pas violées. Si une jeune personne refuse d’épouser le partenaire choisi par ses parents ou si elle choisit un partenaire appartenant à une autre caste ou à une autre religion que la sienne, elle fait l’objet d’intenses pressions émotionnelles et sociales au nom de la religion, de la culture, de la tradition ancestrale et du devoir d’obéir à ses parents. Des sanctions culturelles sont attachées à de tels mariages, comme le montrent plusieurs des histoires relatées dans le présent rapport.
Les histoires montrent également que des jeunes sont souvent forcés à épouser une autre personne que celle avec laquelle ils sont en amour et qui est choisie par leurs parents. Ceux‑ci estiment que l’amour ne doit pas servir à déterminer si deux personnes sont compatibles. Grâce à leur « sagesse », les parents peuvent décider ce qui convient le mieux à leurs enfants. De plus, l’amour ne s’embarrasse pas des frontières de la religion, de la race et de la caste, ce que des familles traditionnelles ne peuvent accepter. Il y a des histoires qui montrent que des hommes et des femmes ont été forcés à épouser une autre personne que celle de laquelle ils étaient amoureux. Ainsi, l’amour est sans importance dans le cas des mariages arrangés parce que, dans ces communautés, le mariage a pour but d’avoir des enfants et d’assurer leur sécurité économique et le soutien de la famille. L’amour n’est pas nécessaire pour que cet objectif soit atteint. En fait, il est plutôt une menace à l’ordre social autoritaire patriarcal. Le maintien de la stabilité de cet ordre est très important dans ces sociétés. Dans la hiérarchie familiale patriarcale et autoritaire, le pouvoir appartient au chef de famille (habituellement le père). Les femmes et les jeunes enfants (garçons et filles) ont moins de pouvoir et doivent obéissance au chef de famille. C’est pour cette raison que la plupart d’entre eux trouvent difficile de se rebeller contre un mariage forcé et qu’ils baissent les bras.
2. La notion de force
Il ressort de l’analyse des histoires que les notions de force et de contrainte existent à deux étapes d’un mariage forcé.
On entend généralement par mariage forcé un mariage contracté sans le consentement des deux parties ou de l’une d’elles, sous l’effet de la force.
Ainsi, non seulement la force ou la contrainte est exercée par la famille afin que la personne concernée participe à la cérémonie, mais la force peut aussi être présente après le mariage si la personne se sent prise au piège et est forcée, notamment par des menaces, parce qu’elle a peur ou pour des raisons liées à l’honneur de la famille, de continuer à vivre avec un époux violent. C’est le cas d’un grand nombre de femmes et d’hommes dont les histoires ont été relatées ci‑dessus. Dans la présente étude, la notion de force n’est pas limitée à la force exercée avant le mariage – elle englobe aussi la force exercée après le mariage. Il n’existe donc pas une définition unique du mariage forcé. La force peut être exercée au moment du consentement préalable au mariage et peut continuer à l’être après le mariage.
Les histoires illustrent de nombreuses formes de force et de contrainte, des pressions à une violence physique extrême en passant par les menaces. Avant le mariage, chacune des victimes a subi des pressions et des menaces. Toutes se sont mariées contre leur gré. Après le mariage, la plupart d’entre elles ont été forcées à agir contre leur volonté sous les menaces et la violence. Ainsi, les histoires montrent de manière détaillée que la force semble être exercée tout au long du mariage.
3. La tromperie dans les mariages forcés
Les histoires révèlent que les mariages forcés sont très souvent le résultat d’une tromperie ou de faux prétextes.
La tromperie est utilisée à la fois par les parents pour forcer leur fils ou leur fille adulte récalcitrant à se marier et par des jeunes hommes et des jeunes femmes afin de faire plaisir à leurs parents et de parvenir à leurs fins. Elle est particulièrement fréquente dans les mariages à l’étranger de citoyens canadiens; elle touche donc aussi les renseignements transmis aux autorités de l’immigration.
a) Formes de tromperie
Il ressort des histoires que la tromperie peut prendre les formes suivantes :
- transmission de faux renseignements au sujet du futur époux ou de la future épouse et de sa famille;
- dissimulation de renseignements au sujet du futur époux ou de la future épouse ou de sa famille;
- mariage contre son gré sans aucune intention de parrainer l’époux ou l’épouse;
- mariage sous pression sans aucune intention de le réussir;
- les mariages forcés ont aussi lieu afin de faire plaisir aux parents, avec l’intention de quitter l’époux ou l’épouse et d’épouser un ancien petit ami ou une ancienne petite amie;
- les parents utilisent la tromperie pour emmener sous de faux prétextes ([traduction] « ta grand‑mère est malade ») leurs enfants nés au Canada dans leur pays d’origine, où ils sont forcés d’accepter un mariage déjà arrangé par les membres de leur famille vivant dans ce pays.
La tromperie et les faux prétextes sont également utilisés pour obtenir le parrainage de membres de la famille ou leur admission au Canada, en forçant un enfant à épouser une personne ayant la citoyenneté canadienne.
b) Tromperie visant l’obtention d’un statut en matière d’immigration
Épouser une personne ayant la citoyenneté canadienne à des fins d’immigration seulement avec l’intention de divorcer et de faire entrer un ancien amoureux au Canada est une forme de tromperie.
Certains répondants ont souligné que la politique d’immigration canadienne, qui facilite la réunification familiale par le parrainage, favorise grandement les mariages forcés. Il arrive très souvent qu’un adulte né au Canada soit disposé à se marier afin de permettre le parrainage de membres de sa famille. Les histoires montrent que des Canadiens, tout comme des hommes et des femmes d’autres pays, induisent d’autres personnes en erreur afin de les amener à se marier pour obtenir un statut en matière d’immigration.
4. Le choix et le consentement
Dans de nombreux pays de l’Asie du Sud et du Moyen‑Orient, la ségrégation sexuelle est pratiquée ou les rencontres et les fréquentations entre jeunes sont fortement désapprouvées. Une personne a très peu de chances de choisir elle‑même son époux dans un tel contexte culturel. Même dans l’Ouest canadien, les jeunes de ces communautés qui sont nés au Canada ne peuvent pas choisir eux‑mêmes leur époux, malgré les occasions de rencontrer d’autres jeunes. Leurs familles jugent inacceptable que leurs enfants choisissent eux‑mêmes la personne qu’ils épouseront parce qu’elles craignent qu’ils fassent un mauvais choix. Les histoires montrent de quelle façon des jeunes, en particulier des femmes, qui voudraient se marier à une personne de leur choix ne peuvent pas le faire; s’ils le font, leur famille désapprouve vivement leur mariage. Il arrive très souvent qu’un mariage est arrangé pour eux avec une personne choisie par leur famille. Bon nombre d’entre eux ne sont pas intéressés par le mariage et peuvent même parfois ne pas habiter avec leur époux; ils peuvent ressentir de l’amertume et de la frustration. Bien qu’il y ait des mariages entre personnes de cultures et de religions différentes, les jeunes sont confrontés à une forte opposition et à de lourdes pressions pour mettre fin à ce type de mariage. Dans l’une des histoires, la famille a renié une jeune femme pour cette raison. Dans un cas, même des actes de violence physique ont été commis. Dans tous ces cas de mariage forcé, les jeunes hommes et les jeunes femmes doivent donner leur consentement en bonne et due forme, mais la plupart ne le font pas librement ou ne veulent pas s’engager envers la personne choisie pour eux.
Les histoires révèlent donc que le consentement donné sous la contrainte n’est pas une simple question de oui ou de non, mais est une question complexe. Elles montrent également que le consentement est souvent considéré comme n’étant pas important ou nécessaire; il est tenu pour acquis.
5. Les conséquences du mariage forcé
Dans toutes les histoires, il y a un lien étroit entre le mariage forcé et la violence conjugale dans ses formes les plus intimidantes. Le mariage forcé entraîne les conséquences désastreuses qui sont décrites dans la plupart des histoires. La violence est présente dans 19 des 21 récits. Les répondants décrivent le drame des victimes en termes horribles.
Les victimes sont l’objet de violence émotive, psychologique, physique et sexuelle. Cette violence varie de la négligence et du rejet à des formes plus graves comme le meurtre ou la tentative de meurtre. Les fournisseurs de services ont employé les termes et expressions ci‑dessous (entre guillemets) pour décrire la nature et l’ampleur de la violence.
Les femmes qui ont été forcées à se marier sont l’objet :-
[traduction] « de soupçons, de rejet, de négligence, d’humiliation, d’accusations, de manipulation, de menaces (d’expulsion, de révocation du parrainage, de divorce ou d’être privées de leurs enfants), de contrôle par leur mari et leur belle‑famille, de privation d’argent, d’isolement, de viols conjugaux, de divorce, d’agressions (se faire battre, pousser, tirer les cheveux), d’agressions sexuelles, de pressions afin qu’elles se livrent à la prostitution, de tentatives de meurtre et de meurtre. »
Ces termes et expressions illustrent la vie difficile et les expériences douloureuses des victimes de mariage forcé et montrent que ces personnes sont vulnérables et à quels comportements elles le sont. Dans un article publié dans Feminism and Women’s Rights Worldwide (2010, p. 112 à 117), Noorfarah Merali fait état de l’issue de mariages que des femmes ont contracté contre leur gré ou qui ont été arrangés pour des femmes, en s’appuyant sur les conclusions d’un certain nombre d’études internationales et interculturelles. Elle analyse les facteurs suivants qui sont associés à ces mariages : la violence conjugale, les problèmes de santé mentale, l’autodestruction, les tentatives de suicide, la criminalité et le contrôle exercé par les hommes. Elle ajoute : [traduction] « On a constaté que les mariages arrangés entre personnes de pays différents augmentent le risque de violence psychologique pour les femmes. » Elle conclut que la politique de parrainage [traduction] « renforce la dépendance sociale et économique des femmes à l’égard de leur mari et le contrôle exclusif de ce dernier sur les ressources. [Cela] fait partie de l’étiologie de la violence fondée sur le sexe » (p. 117). Elle souligne ensuite que, pour assurer la subsistance matérielle de base d’une épouse parrainée, la politique sur l’immigration familiale pourrait prévoir des allocations à l’épouse d’un montant que, selon le gouvernement, les répondants doivent consacrer à leur nouvelle épouse (p. 124).
La peur est l’émotion qui imprègne toutes les histoires :
- la peur est le moyen qui semble le plus souvent utilisé pour contrôler le comportement de l’épouse, de la fille, de la belle‑fille et même des jeunes hommes dans les histoires;
- il ressort clairement des histoires que la violence est courante dans les mariages forcés;
- les histoires montrent qu’un nombre disproportionné de femmes sont victimes de violence. Il n’y avait aucune violence dans deux récits seulement parce que les victimes ont dit que leur mari était attentionné et faisait des concessions. Ce fait est important car il confirme que la violence est le fait des hommes dans la plupart de ces mariages forcés;
- nos conclusions montrent que la plupart des mariages décrits dans les histoires ont causé de la détresse et se sont soldés par un divorce. Dans les autres cas, les époux sont restés ensemble par crainte d’être maltraités davantage, de déshonorer leur famille, de voir les procédures d’immigration être annulées et de perdre leurs enfants, et aussi par crainte de l’inconnu.
Dans les mariages forcés, la violence est exercée dès le début du mariage. Les jeunes filles peuvent ne pas vouloir que le mariage soit consommé; c’est souvent à partir de ce moment que la violence et la force commencent. Elles continuent ensuite pendant toute la durée du mariage pour diverses raisons. En exerçant de la violence, le mari et la famille veulent asservir l’épouse et la rendre docile.
Voilà certains des thèmes qui sont communs à la plupart des histoires. Les similitudes relevées dans des cas survenus à des endroits différents semblent constituer certaines des caractéristiques fondamentales des mariages forcés. Cette information est importante parce qu’elle peut aider à définir les mesures de prévention et de redressement et les services dont les victimes d’un mariage forcé ont besoin dans l’Ouest canadien.
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