Rapport isolé sur les mariages forcés dans l'Ouest canadien
Réflexions des fournisseurs de services sur le mariage forcé
Les données ont révélé que les fournisseurs de services qui se sont occupés de cas de mariage forcé réfléchissent souvent aux moyens qui permettraient d’en diminuer le nombre. La majorité des fournisseurs sont d’avis qu’il est important de réduire le nombre de mariages forcés dont ils voient les graves conséquences dans leur travail. Bon nombre d’entre eux ont partagé leurs réflexions sur la manière dont cette question pourrait être réglée.
Leurs opinions peuvent être regroupées dans huit catégories. Elles sont résumées ci‑dessous :
- La majorité des fournisseurs de services semblent penser que le nombre de mariages forcés peut à tout le moins être réduit si les communautés abordent de front la question et si leur participation est sollicitée. Selon eux :
- la première chose à faire est de les sensibiliser au phénomène et de les amener à reconnaître que le mariage forcé viole les droits de la personne;
- il faut ensuite éduquer les communautés, en particulier les parents, les aînés et les nouveaux immigrants. À leur avis, il serait utile que les communautés soient informées au sujet des droits de la personne, des lois canadiennes et des valeurs canadiennes de l’égalité, de la dignité et de la liberté;
- le soutien et l’éducation des pairs sont très importants pour convaincre les parents et les communautés de tenir compte du choix de leurs enfants adultes concernant la personne qu’ils veulent épouser;
- les ONG communautaires peuvent jouer un rôle important à cet égard. Elles peuvent entreprendre des campagnes de sensibilisation, organiser des ateliers et des forums de discussion et être présentes dans les organisations et les centres religieux et culturels. Elles peuvent demander l’aide des gouvernements ou de fondations de bienfaisance à cette fin.
- Plusieurs répondants ont suggéré de créer, dans les écoles secondaires, des programmes de sensibilisation aux droits de la personne, en particulier aux droits des femmes. Par exemple, il faut informer les adolescents du droit à la sécurité et à l’égalité, du droit de choisir et de la liberté d’association. En Alberta, la Charte canadienne des droits et libertés est étudiée à l’école. Le fait d’en savoir davantage au sujet des droits de la personne favorisera la réflexion chez les jeunes canadiens et leur fera prendre conscience de leur droit de choisir leur partenaire de vie.
- Les fournisseurs de services ont fait part de leurs expériences et de leurs opinions concernant la prestation des services. Ils ont relevé certaines lacunes dans les services offerts aux victimes :
- selon eux, il faut plus de services directs aux victimes ainsi que de nouveaux services. Par exemple, des services de médiation et de consultation ainsi qu’une ligne d’assistance peuvent être très utiles pour les personnes qui sont forcées à se marier;
- ils ont mentionné que ce ne sont pas tous les fournisseurs de services qui possèdent de l’information et une formation leur permettant de traiter tous les problèmes vécus par les victimes de mariage forcé. Aussi, il faut qu’ils soient mieux formés et informés afin de pouvoir intervenir d’une manière appropriée à la culture des victimes. À titre d’exemple, un avocat spécialiste du droit de la famille a indiqué, au sujet des mariages forcés : [traduction] « Je crains que les avocats spécialistes du droit de la famille, en particulier ici en Alberta, possèdent une expérience très limitée des mariages forcés […] et ignorent malheureusement à quel point leur rôle est limité et à quel point ils ont besoin de s’informer au sujet des mesures qu’ils doivent prendre. De nombreux avocats ignorent à quel point la situation de la femme est précaire et à quel point il est urgent de répondre à ses besoins. Les avocats spécialistes du droit de la famille du secteur privé doivent développer une expertise particulière […] »
- En ce qui concerne la sensibilisation et la fourniture de renseignements exacts, les fournisseurs de services pensent qu’il faut plus de données (statistiques, dans la mesure du possible), de recherches, d’études et de séances d’information sur la nature et les conséquences des mariages forcés. De plus, il faut créer de l’information sur différents aspects culturels des diverses communautés afin que les victimes reçoivent de l’aide d’une manière adaptée à leur culture.
- Un grand nombre de fournisseurs de services sont préoccupés par l’une des principales causes des mariages forcés : la politique canadienne sur le parrainage des membres de la famille. Comme le chapitre sur les thèmes l’indique, de nombreux mariages forcés ne sont contractés que pour permettre aux membres de la famille d’immigrer au Canada. Les fournisseurs de services pensent que des mesures rigoureuses doivent être prises pour mettre fin à cette utilisation abusive de la politique. Ils mentionnent également que les personnes nouvellement mariées qui arrivent au Canada ne connaissent pas leurs droits ni les lois canadiennes sur l’immigration et sur le parrainage. De nombreuses victimes vivant sous la menace de la révocation de leur parrainage, les fournisseurs de services pensent qu’il faut mieux informer les époux parrainés des lois sur le parrainage et de leurs droits au Canada avant qu’ils migrent ici.
- Les fournisseurs de services ont insisté sur le fait que les femmes et les jeunes filles doivent connaître les lois en vigueur au Canada, les droits de la personne dont elles jouissent ici et les différents moyens d’obtenir de l’aide et du soutien en cas de besoin, afin qu’elles aient les moyens d’agir.
- Selon quelques répondants, il serait très utile que les ONG communautaires offrent du counseling avant le mariage aux hommes et aux femmes afin qu’ils comprennent le contrat de mariage et les responsabilités conjugales. Ce type de counseling n’existe pratiquement pas dans les communautés ethniques. Certains répondants ont même laissé entendre qu’une licence de mariage devrait être délivrée après ce counseling.
- Des sanctions culturelles se rattachent au mariage forcé dans de nombreuses communautés ethniques au nom de la pratique culturelle ancestrale, de l’honneur de la famille, de la préservation de la culture et de la réunification des familles. Au Canada, ces communautés peuvent justifier des pratiques comme le mariage forcé en invoquant le droit à ce qui constitue à leurs yeux la préservation de leur culture. Des conseillers et des professionnels croient fermement qu’il est très important de réexaminer toute la question des droits culturels. Dans les familles et les communautés autoritaires, les droits culturels collectifs priment les droits individuels. Par exemple, la famille – qui constitue une collectivité – estime qu’elle a le droit de forcer ses filles à se marier contre leur gré dans son intérêt et dans celui de la famille du futur époux. La volonté de l’individu ne compte pas. Cette situation s’explique notamment par le fait que les droits culturels sont interprétés non pas comme des droits appartenant à un membre de la communauté, mais comme des droits du groupe culturel. Dans le cas d’un mariage forcé, il y a un conflit évident entre les droits individuels (p. ex. liberté de choix, liberté d’association et droit de ne pas subir de la violence) et les droits du groupe (p. ex. maintien de l’héritage culturel et religieux). L’exercice des droits du groupe peut porter atteinte aux droits de la personne. Les fournisseurs de services sont d’avis que cette question doit être examinée concrètement et qu’il faut établir un équilibre entre les droits de la personne, en particulier les droits des femmes, et les pratiques culturelles adoptées par les communautés.
Ces réflexions ont été formulées par des personnes qui s’occupent des problèmes causés par les mariages forcés. Bon nombre de ces idées ne sont peut‑être pas réalistes, mais elles démontrent que certains membres des communautés et certains professionnels sont préoccupés par la question. Un répondant a souligné que le Canada a la réputation de respecter les droits de la personne et d’appliquer des lois qui assurent l’égalité entre les hommes et les femmes. Des efforts additionnels peuvent peut‑être être déployés en matière d’éducation afin que les parents comprennent que les mariages forcés sont contraires aux valeurs canadiennes et afin que les victimes éventuelles connaissent les mesures à leur disposition.
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