PAROLES DE FEMMES LA VALEUR DE LA RECHERCHE COMMUNAUTAIRE SUR LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES
3. ENTREVUES AVEC LES SURVIVANTES
La partie suivante sur les entrevues est basée sur l’analyse des entrevues téléphoniques menées auprès de 21 survivantes qui ont participé au projet ORWAS. Les questions gravitaient autour des trois objectifs du projet, et les citations et commentaires sont présentés ciaprès en fonction de ces objectifs.
3.1 Processus de recherche
Structure de l’entrevue et recours à des chercheuses communautaires
Le recours à une chercheuse de la collectivité a suscité diverses réactions de la part des survivantes. Certaines d’entre elles ne la connaissaient pas et se demandaient de qui il s’agissait.
Nous faisons partie d’ une petite collectivité. Je ne savais donc pas avec qui j’allais traiter. Je ne voulais pas que ce soit un membre de ma famille.
Le fait de connaître la chercheuse était considéré comme un facteur positif; les femmes étaient plus portées à participer si elles connaissaient la chercheuse ou sa famille.
Je me suis sentie très à l’aise parce que je connais sa mère et sa soeur.
C’était plus facile parce que je la connaissais.
Le type d’entrevue a plu aux femmes, qui ont aimé parler à quelqu’un face à face. Initialement, certaines avaient des doutes au sujet de la confidentialité et craignaient de parler à une étrangère, mais ces craintes semblent s’être dissipées dès le début de l’entrevue.
J’ai eu l’impression de parler à une vieille amie. J’ai été étonnée par la quantité de confidences que je lui ai faites.
Les femmes ont dit avoir l’impression de pouvoir faire confiance à l’intervieweuse. Certaines ont affirmé qu’il était important pour elles de savoir que cette dernière avait de l’expérience dans le domaine de la violence faite aux femmes (c’était le cas de quelques chercheuses), mais toutes les participantes ont signalé qu’elles avaient trouvé les chercheuses très sympathiques et qu’il était facile de s’entretenir avec elles. La plupart ont dit qu’elles avaient l’impression de pouvoir tout leur dire.
Je pense que cela aurait été un peu plus difficile s’il s’était agi d’une personne dont je n’avais jamais entendu parler ou qui travaille dans le domaine de la violence faite aux femmes.
La plupart des femmes ont été interviewées chez elles, ce qui les a mises à l’aise. Le fait qu’on ait enregistré les entrevues ne semble pas avoir posé de problèmes particuliers pour les survivantes.
Je préférais cela. Le fait que l’entrevue s’est déroulée chez moi a rendu les choses beaucoup plus faciles.
Transcriptions et rapports
Peu de femmes ont apporté des modifications aux transcriptions, mais plusieurs ont dit être contentes d’avoir eu cette possibilité.
Oui, c’était bien de pouvoir ajouter et éclaircir des aspects.
J’ai enlevé des passages, j’en ai ajouté d’autres, j’ai apporté des changements pour que cela se tienne.
Les femmes ont été invitées à commenter la présentation du rapport communautaire qui incluait des citations textuelles des participantes. La grande majorité d’entre elles ont dit que cela traduisait bien le point de vue des femmes battues.
Cela met le lecteur en plein cœur de l’action et donne une bien meilleure idée de ce que chaque femme vit.
Rencontre d’autres participantes
Dans le cadre du plan d’étude, quelques chercheuses communautaires ont offert aux femmes la possibilité de se réunir pour passer en revue le rapport provisoire. Les femmes qui ont profité de cette occasion ont dit que cela leur avait plu.
Quand des femmes battues se réunissent, elles ont tant de choses en commun qu’on n’arrive pas à les faire taire. C’est comme si toutes ces choses qu’on avait refoulées pendant un si grand nombre d’années sortent tout d’un coup.
3.2 Répercussions de la participation
Raisons de participer
On peut regrouper en trois catégories les raisons données par les femmes de participer à l’étude.
- Aider d’autres femmes.
Après 49 ans de violence, je voulais que mon vécu aide quelqu’un d’autre.
Si cela peut aider quelqu’un d’autre d’une façon ou d’une autre dans l’avenir, cela en aura un peu plus valu la peine.
- Pour contribuer à leur croissance ou guérison personnelle.
J’ai pensé que cela serait une excellente façon de mettre un terme à ce qui m’était arrivé.
J’ai pensé qu’il pouvait être bon pour moi de parler de ce que j’avais vécu.
- Pour sensibiliser d’autres personnes à ce que vivent les femmes battues.
Personne ne sait ce que nous ressentons parce que personne ne nous le demande.
Je veux être entendue. Je veux que mon histoire soit racontée.
Préoccupations ressenties avant la participation
La plupart des femmes n’ont pas hésité à participer. Celles qui avaient des doutes ont exprimé les préoccupations suivantes
- Crainte d’être découvertes par leur agresseur.
J’avais peur qu’il ne le sache. Il ne croit toujours pas qu’il m’a maltraitée.
- Refus de croire qu’elles ont vécu une situation de violence.
Je suppose que je refusais encore d’accepter que c’était de la violence.
- Hésitation à revivre leur expérience.
Quand vous en parlez, cela reste avec vous pendant un moment. On ne fait que revivre beaucoup de choses difficiles.
- Beaucoup de femmes ont dit qu’elles se sont interrogées sur la question de la confidentialité au moment de décider de participer. Deux chercheuses communautaires étaient liées d’une certaine manière aux refuges locaux. Cela a atténué les craintes de certaines femmes des deux collectivités en question.
Je savais qu’elle avait travaillé avec les femmes battues pendant un certain nombre d’années et je savais par conséquent qu’il n’y avait pas de problème de confidentialité.
Parce qu’il s’agissait du refuge, je savais qu’on ne ferait rien à mon détriment.
Répercussions de l’entrevue
Beaucoup de femmes ont dit avoir éprouvé des sentiments partagés lorsqu’elles ont raconté leur histoire et après l’entrevue.
J’étais contente d’avoir fait part de mon expérience pour aider d’autres personnes. Mais cela m’a aussi rappelé des souvenirs et des choses dont je n’avais pas parlé depuis un certain temps.
Il y avait un aspect positif et un aspect négatif. D’une part, certains sentiments remontaient à la surface, mais d’autre part, c’était thérapeutique.
Certaines femmes ont dit que ce rappel de leur expérience de violence avait brassé tout un éventail d’émotions, y compris la colère, la tristesse, la culpabilité, l’amertume et la peur. La plupart de ces émotions négatives résultaient des souvenirs qui revenaient à leur mémoire après l’entrevue; certaines femmes ont dit que ces souvenirs avaient duré des jours et, dans quelques cas, des semaines.
Après l’entrevue, j’ai éprouvé de nouveau un sentiment de peur. Seule chez moi. Cela m’a presque ramené au premier jour, quand on commence à avoir peur, qu’on ne sait pas où il est, ce qu’il fait, s’il va venir et enfoncer la porte en plein milieu de la nuit.
Les femmes ont aussi dit éprouver un nouveau sentiment de force en racontant leur histoire et en se rendant compte des progrès qu’elles avaient accomplis depuis.
Cela m’a aidée à découvrir ma force intérieure.
On revoit la situation, mais on se rend également compte des progrès qu’on a accomplis, et il y a de quoi être fière.
Plusieurs femmes ont dit que l’entrevue avait jeté une lumière nouvelle sur elles et sur leurs relations.
Par la suite, je me suis souvenue de tout ce qui était arrivé; je ne m’étais pas rendu compte que j’étais victime de violence.
J’ai pris conscience du fait que j’entretenais de nouveau une relation de violence avec mon fils cadet.
Les deux tiers des femmes n’ont signalé aucune répercussion physique négative durant ou après l’entrevue. Celles qui ont ressenti des effets physiques ont dit avoir souffert de maux de tête ou d’insomnie, à nouveau à cause des souvenirs qui avaient refait surface après l’entrevue. Une femme s’est demandé si les accès de nausée dont elle souffrait durant la nuit pouvaient être le résultat des mauvais souvenirs qui affluaient dans son esprit.
Répercussions de la lecture de la transcription
Beaucoup de survivantes ont dit qu’il avait été plus difficile pour elles de lire la transcription de l’entrevue que de raconter leur histoire à l’intervieweuse.
Cela m’a frappée et dérangée un peu cette nuitlà. Je me suis dit que je ne voulais pas vraiment regarder ce document. Cela me rappelait ce que j’avais vécu.
La situation a duré 23 ans, mais il a fallu moins d’une heure pour en lire la description. Il faut une heure pour lire tout ce qui s’est produit au cours d’une vie, tous les mauvais traitements, toute la violence, toute l’inquiétude et toute la douleur que vous avez connus, ramassés dans une histoire d’une heure. Cela m’a vraiment frappée.
On est à nouveau rempli de honte parce qu’on ne peut pas croire qu’on a vécu de cette façon.
Certaines femmes ont été étonnées de constater la quantité de choses qu’elles avaient révélées.
Cela m’a semblé très bizarre j’ai raconté toutes ces choses à une parfaite inconnue. Je n’ai jamais fait cela. Je refoulais tout. Je vois une conseillère depuis deux ans et je ne lui ai pas raconté la moitié de ce que j’ai dit ce soir-là à la chercheuse.
D’autres femmes ont affirmé que la transcription avait servi à mettre les pendules à l’heure juste pour leur rappeler ce qu’elles avaient vécu.
Cela devient réel lorsqu’on le voit par écrit. J’ai eu un peu peur en voyant ce que j’avais laissé quelqu’un me faire.
J’étais assise là et j’ai pensé qu’en voyant cela par écrit, mon expérience semblait vraiment horrible.
Plusieurs survivantes ont dit qu’il leur a fallu attendre le bon moment et être prêtes à lire la transcription.
J’ai attendu environ deux semaines avant de la lire. Je m’assoyais et je réfléchissais. Tous ces sentiments de crainte refaisaient surface.
Beaucoup de femmes ont dit que cela avait été une expérience positive pour elles de voir l’enchaînement de leur histoire. Un grand nombre en ont retiré un sentiment de fierté.
J’ai été frappée de voir que j’ai pu faire face à ce moment précis de ma vie puis me reprendre en main et continuer d’avancer.
Je me sentais fière de moi. Certaines de mes observations m’ont fait rire. J’étais contente.
Répercussions de la lecture du rapport communautaire
Les femmes ont majoritairement réagi de manière favorable au rapport communautaire. La réaction la plus courante en était une de soulagement en voyant qu’elles n’étaient pas les seules à avoir été victimes de violence dans leur collectivité. La lecture du récit d’autres femmes les a aidées à combattre leur sentiment d’isolement.
Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup d’autres personnes comme moi dans cette situation.
Je savais que je n’étais pas la seule. D’autres personnes ont vécu la même chose.
Beaucoup de survivantes ont dit que le rapport leur avait permis de comparer leur vécu à celui d’autres femmes. Elles ont constaté un grand nombre de similitudes, mais certaines ont été renversées de découvrir que d’autres femmes avaient vécu une situation qu’elles considéraient comme pire.
J’avais l’impression que la plupart des histoires étaient la mienne.
Je n’arrivais pas à croire que des personnes aient subi des traitements pires que le mien.
Certaines survivantes ont été indignées de constater qu’il y avait un si grand nombre de femmes battues.
J’étais outrée. Combien de personnes sont privées d’aide?
J’ai été renversée de voir à quel point cette situation était répandue. Cela m’a vraiment ouvert les yeux.
Avantages de la participation
Les femmes étaient généralement d’accord pour dire que leur participation à l’étude avait été une expérience positive et elles ont toutes affirmé qu’elles n’hésiteraient pas à le refaire si on le leur demandait. Certains avantages procurés par la participation rejoignaient les raisons de participer à l’étude, tandis que d’autres ont été mentionnés uniquement après une réflexion sur l’étude. En voici quelques-uns
- Le sentiment de ne pas avoir subi cette violence en vain.
Le fait de savoir que, même si cela a été une période traumatisante de ma vie, je peux transformer cette expérience négative en quelque chose de positif. D’une certaine manière, c’est une compensation.
- L’occasion d’aider d’autres femmes.
Si cela aide une seule autre femme battue à s’affirmer, l’expérience aura été positive.
- Le fait de savoir que quelqu’un s’est soucié de leur situation et les a écoutées.
Le fait de savoir que quelqu’un se soucie suffisamment de cette situation pour faire une étude de ce genre afin qu’il en ressorte quelque chose de bon.
- Le fait de savoir qu’elles ne sont pas les seules.
J’ai le sentiment de ne pas être seule. C’était la meilleure chose.
On a invité dix filles à participer et je me suis dit « peut-être que je serai la seule ». Mais on a été dix! Si nous étions dix, il doit y en avoir vingt!
- La valeur thérapeutique de raconter son histoire.
Quand vous racontez votre histoire, vous en retirez des avantages parce que cela vous permet de grandir et d’affirmer votre force.
Cela a atténué mes sentiments de honte.
Changement personnel
Interrogées sur l’effet de croissance ou de changement personnel que la participation avait entraîné, les survivantes ont fait les observations suivantes
Je me suis sentie plus forte.
Je suis plus libre maintenant parce que je me suis déchargée de ce poids. Je peux en parler ouvertement et cela ne me blessera plus.
Cela contribue à l’estime de soi. Je possède beaucoup plus de qualités que je ne pensais. Je sais m’exprimer, je suis forte et j’ai fait de bons choix pour moi-même. Cela montre que je suis une bonne personne.
Je me suis rendu compte que je n’avais plus ni le désir ni le besoin de m’appesantir sur cela.
J’en ai tiré une grande force et je suis prête à me battre pour défendre les droits des femmes battues.
Aspects pénibles de la participation
Pour une des femmes, la chose la plus difficile à faire a été « simplement de prendre le téléphone »
. D’autres femmes ont signalé d’autres aspects de la recherche.
Je n’ai pas aimé relire la transcription.
Je devais surmonter l’impression de m’exposer à nouveau.
Je me suis rendu compte à quel point j’ai été victime de violence et que cela a dû être extrêmement dur pour mes enfants aussi.
Il m’a été difficile de révéler au grand jour que mon mari n’était pas un ange, qu’il n’était pas aussi parfait que tout le monde le pensait.
Revenir sur ces incidents horribles.
Obtenir que les enfants me laissent en paix.
Me demander ce que j’allais dire, si c’était la bonne chose à dire.
Participation plus poussée
À la question de savoir si elles auraient aimé participer davantage au projet ORWAS, par exemple, déterminer les questions d’entrevue ou dégager les thèmes des transcriptions, la plupart des femmes ont répondu négativement. Elles ont justifié leurs réponses en disant notamment qu’elles n’avaient ni suffisamment de temps ni suffisamment d’expertise.
Je ne crois vraiment pas avoir fait les études nécessaires. Mes décisions ne seraient pas aussi bonnes que celles d’une personne plus instruite.
Il est toutefois intéressant de constater que, en ce qui concerne leur participation éventuelle à une étude analogue, la plupart des femmes ont dit que cela les intéresserait.
C’était nouveau pour moi, et je n’ai jamais fait quelque chose de ce genre, mais maintenant, je pense que j’aimerais m’impliquer.
3.3 Avantages d’un partenariat de collaboration
Réflexions sur l’avenir du projet ORWAS
Lorsqu’elles ont discuté de la conclusion de l’étude, les femmes ont exprimé certains sentiments assez forts au sujet de l’issue de celleci. Elles ont aussi dit espérer que l’étude entraîne des changements, mais leurs attentes traduisaient un certain cynisme.
On croit avoir fait tout ce travail pour essayer d’opérer des changements et d’obtenir une révision des lois en matière de justice, mais si aucune mesure n’est prise ou si le gouvernement n’a pas l’intention d’intervenir, on a l’impression que tout cela va tomber dans l’oreille d’un sourd. C’est un peu frustrant.
J’espère que ce n’est pas la fin. Maintenant qu’on a achevé de recueillir les données, j’espère que l’étude et ses constatations ne représentent qu’un début, que l’étude se poursuivra et produira des résultats.
Je suis un peu déçue. Il me semble que cela devrait aller plus loin.
Je veux voir le rapport final. Je sais que cela doit avoir une fin, et je l’accepte, mais je veux que le rapport final ait un sens. Si le rapport est publié et que rien ne change, cela va être très frustrant. Il faut que cela donne quelque chose pour nous, les femmes, parce que j’espère que nous n’avons pas vécu toute cette merde pour rien. Je suis donc optimiste.
Intervieweuse: Que va-t-on faire selon vous du rapport final?
Répondante: Pas grand-chose.
Intervieweuse: Comment réagissez-vous à cela?
Répondante: J’en ai marre.
Intervieweuse: Vous attendiez-vous à autre chose au départ?
Répondante: Non.
Intervieweuse: Mais vous avez néanmoins choisi de participer?
Répondante: Oui, juste au cas. Je me maquille bien tous les jours juste au cas [rire].
Responsabilité d’opérer des changements
Invitées à dire qui devrait assumer la responsabilité de mettre en oeuvre des changements au niveau de la collectivité après le projet ORWAS, la plupart des femmes n’estimaient pas avoir une responsabilité personnelle à cet égard. Celles qui ont proposé une réponse croyaient que la responsabilité revenait à quelqu’un d’autre. La réponse la plus fréquemment donnée à la question « Que devrait-il se passer maintenant? »
était l’incertitude.
Cela dépend de ce que vous allez faire de cette étude. Allez-vous vous en servir pour quelque chose?
Je ne sais pas. L’étude appartient à ses auteurs et c’est à eux de décider ce qu’il en adviendra.
Lorsque [la chercheuse communautaire] est arrivée avec ces [rapports communautaires], je me suis rendu compte que j’avais eu tort. Je croyais qu’elle avait une réponse d’Ottawa. Je me suis trompée, nous n’en sommes pas encore là. Cela prend tellement de temps. J’attends donc impatiemment un résultat.
Quelques survivantes estimaient avoir un rôle à jouer dans le changement.
Toutes ensemble. Nous devons travailler toutes ensemble. Il n’appartient pas uniquement à [la chercheuse communautaire] ou au refuge de le faire. Les femmes qui ont été victimes de violence doivent commencer à s’impliquer. Le secret est un élément si important des relations de violence. Si les femmes qui vivent cette situation n’en parlent pas, comment allons-nous savoir ce qu’elles vivent?
Une femme a dit que même si elle souhaitait intervenir de façon plus active dans ce domaine, il lui serait difficile de prendre position dans sa collectivité.
C’est un peu comme affirmer son identité au grand jour parce que beaucoup de parents de mon exconjoint vivent dans cette ville.
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