PAROLES DE FEMMES LA VALEUR DE LA RECHERCHE COMMUNAUTAIRE SUR LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES
4. ENTREVUES AVEC LES CHERCHEUSES COMMUNAUTAIRES
La partie suivante est basée sur l’analyse d’une entrevue de groupe effectuée par téléconférence avec quatre chercheuses communautaires et d’entrevues individuelles avec chacune de ces dernières. Les questions ont été conçues en fonction des trois objectifs du projet, et les citations et commentaires sont présentés par rapport à ces objectifs.
4.1 Processus de recherche
Formation et réunions
Un des points saillants pour les chercheuses communautaires a été l’interaction au sein du groupe.
Nous avons eu une relation extraordinaire durant les réunions; c’était un groupe de femmes formidable.
Des entrevues d’exercice avec des femmes bénévoles provenant de maisons de seconde étape ont été menées à Ottawa durant une des séances de formation. Elles ont aidé les chercheuses à acquérir une confiance dans leur technique d’entrevue.
Cela a été très utile. Nous avons eu l’occasion d’interviewer des femmes, qui nous ont raconté leur histoire et qui ont ensuite fait des observations sur nos techniques d’entrevue. Elles nous ont dit ce qu’elles ressentaient et ce que nous aurions pu faire pour améliorer l’efficacité des entrevues. Je crois donc que cela a été très important.
Les chercheuses communautaires se sont dites frustrées parce qu’il ne semblait jamais y avoir assez de temps pour faire les séances de formation et tenir les réunions lorsqu’elles étaient ensemble. D’une part, elles ont qualifié les séances de formation d’excellentes, mais elles ont aussi employé des qualificatifs comme « épuisantes »
, « exténuantes »
, « difficiles et tuantes »
et « frustrantes parfois »
.
On avait l’impression d’avoir seulement deux jours et demi pour tout accomplir. Les séances auraient été plus détendues si nous avions eu plus de temps pour discuter de différentes choses.
Cela n’aurait pas été un problème pour moi si nous avions eu plus de temps pour travailler ensemble comme groupe. Mais j’avais toujours l’impression d’être pressée.
Une chercheuse a dit qu’elle aurait aimé savoir ce qui l’attendait, mais elle avait l’impression “ qu’eux non plus n’en savait rien ”
, en parlant des agents de recherche de Justice Canada. L’absence de structure mettait certaines des chercheuses communautaires mal à l’aise.
Il y avait beaucoup d’inconnu. La formation était excellente. Le programme et la documentation étaient bons. On savait ce que l’on faisait à chaque réunion, mais on ignorait ce qui nous attendait à la suivante avant d’y être.
Entrevues et groupes de discussion
En général, les chercheuses communautaires ont trouvé que les entrevues étaient un moyen efficace de recueillir l’information. Certaines les considéraient comme « la meilleure partie »
du travail.
Je n’avais pas vraiment l’impression de travailler lorsque je faisais les entrevues. J’avais plutôt l’impression de parler à une amie en prenant une tasse de café.
C’était un travail palpitant, surtout les entrevues.
Bien qu’elle n’ait pas semblé avoir de difficulté à amener les survivantes à se confier, une chercheuse a fait remarquer que les entrevues “ n’étaient jamais faciles ”
et qu’elle les trouvait “ troublantes ”
. Une autre a parlé d’un sentiment d’“ impuissance ”
.
Parfois, je ne savais pas quoi dire parce que je n’étais pas là comme conseillère; j’avais l’impression qu’elles avaient besoin de parler à quelqu’un dans le contexte d’une séance de counseling.
Beaucoup de chercheuses ont eu de la difficulté à organiser les groupes de discussion.
C’était l’enfer! Initialement, lorsque nous en avons discuté, j’ai pensé que c’était une excellente idée, mais lorsque j’ai commencé à organiser les groupes, je me suis rendu compte que personne ne voulait venir. Personne.
Certains membres de la collectivité ne voulaient vraiment pas participer.
Il était difficile de donner le coup d’envoi, de décider qui inviter.
Malgré une certaine hésitation à participer, les chercheuses ont trouvé que, lorsque le groupe de discussion s’est finalement réuni, la séance s’est assez bien déroulée, et les membres ont participé pleinement.
Cela a vraiment marché.
C’était formidable, cela m’a plu… je ne pouvais pas les arrêter de parler.
Cela s’est bien déroulé. Les femmes sont venues et étaient disposées à parler.
Analyse
Les données ont été analysées en groupe au cours d’une séance de deux jours et demi qui a eu lieu à Ottawa. Avant la séance, les chercheuses communautaires devaient catégoriser, en utilisant la méthode de leur choix et en fonction des sujets du cadre de recherche, les données que renfermaient leurs transcriptions. À Ottawa, on s’est servi de notes autocollantes pour dégager les thèmes et élaborer le cadre des rapports communautaires. Chaque chercheuse devait dépouiller ses transcriptions et indiquer sur des notes autocollantes des passages marquants se rapportant à chacun des thèmes dégagés des entrevues. L’analyse a en fait été une tâche plus considérable que prévu et les chercheuses ont réagi de différentes façons à cette démarche.
J’étais vraiment effrayée… C’était ahurissant, vague, énorme.
C’était vraiment affolant d’être confrontée à tout ce papier.
Je n’avais aucune idée de la façon de dégager des faits des rapports; cela a vraiment été difficile pour moi.
Certaines chercheuses ont trouvé très satisfaisants les résultats produits par la méthode des notes autocollantes.
Cette méthode a produit des résultats extraordinaires.
J’ai été étonnée de la quantité d’information qu’on pouvait tirer de quelques feuilles de papier.
Rédaction des rapports
Chaque chercheuse communautaire devait rédiger un rapport de constatations pour sa collectivité (dans un cas, un agent de recherche de Justice Canada a rédigé le rapport communautaire parce que la chercheuse communautaire ne pouvait pas poursuivre le travail). Les agents de recherche de Justice Canada ont élaboré un cadre commun pour les rapports en se basant sur les résultats de l’analyse thématique effectuée à Ottawa. Les chercheuses étaient encouragées à suivre le cadre et à inclure des citations tirées textuellement des transcriptions des entrevues avec les survivantes.
La plupart des chercheuses ont trouvé stressant, pour diverses raisons, de rédiger les rapports communautaires : l’échéance initiale a été reportée, cette tâche devait être accomplie pendant une période où elles étaient très occupées et elles n’avaient pas de modèle à suivre. Le cadre fournissait uniquement des rubriques, de sorte que les chercheuses devaient prendre elles-mêmes de nombreuses décisions au sujet du style.
Je craignais de ne pas rédiger le rapport correctement, comme on le voulait.
Je ne savais pas si je faisais bien cela.
Je me sentais parfaitement capable de le faire, mais je ne savais pas si je le faisais comme il le fallait. De plus, personne ne semblait le savoir.
En général, les chercheuses estimaient qu’on ne leur avait pas donné suffisamment de directives sur la façon de rédiger le rapport communautaire.
Nous aurions ressenti moins de pression si nous avions pu discuter un peu du type de structure et des styles à utiliser pour rédiger les rapports. Je pense qu’on a négligé cet aspect.
Quelques chercheuses ont dû s’absenter de leur emploi pour rédiger les rapports.
J’y ai consacré quatre longues journées, de 5 heures à minuit.
J’ai dû rédiger le rapport à une période très occupée de ma vie; j’étais très prise et je n’ai jamais vu un été passer si vite. Cela a été prenant, fatiguant, épuisant.
La conférence CAPRO
Les agents de recherche de Justice Canada et les chercheuses communautaires ont présenté les rapports communautaires à une conférence parrainée par CAPRO en décembre 1998. Cette conférence gravitait autour d’un certain nombre de questions intéressant les collectivités rurales, les femmes et le développement communautaire, en accord avec le mandat de CAPRO, qui est de s’occuper de la violence faite aux femmes en milieu rural par la voie d’une action communautaire. Des agents de police, des fournisseurs de services, des analystes de politiques et de nombreux autres intéressés y ont participé. À une des séances, on a présenté les résultats du projet ORWAS, qui était un des projets dans lesquels CAPRO était impliqué. Les chercheuses n’ont pas toutes pu assister à la conférence, certaines n’ont assisté qu’à une partie de la conférence, mais on a estimé d’une manière générale que cela avait représenté une occasion importante de clore la question.
C’était bien de faire partie du groupe à la conférence. Cela nous a permis de boucler la boucle.
J’ai pu assister à toute la conférence. Cela a été très enrichissant.
Évaluation de la méthode
Selon les chercheuses communautaires, il aurait fallu planifier davantage cette démarche. Même si on ne doit pas tout structurer pour un projet de ce genre, des participantes jugeaient nécessaire d’être plus focalisé pour utiliser de manière optimale les ressources et le temps restreints. Elles estimaient que le manque de structure traduisait le fait qu’elles faisaient en partie oeuvre de pionnières.
Parce que nous partions de rien, nous sommes allées dans beaucoup de directions en même temps.
Peut-être que ce sera plus simple pour le prochain groupe.
Les chercheuses ont généralement porté un jugement favorable sur l’utilisation d’une méthode communautaire pour un projet de recherche de ce genre. Deux d’entre elles ont fait observer que c’est le sujet de la recherche qui détermine l’opportunité d’utiliser cette méthode.
Cette méthode était indiquée parce que la recherche portait sur des questions intimes.
Lorsqu’il s’agit d’évaluer un aspect de l’expérience humaine, je pense que ce type de recherche est celui qui fournit les résultats les plus authentiques.
Cette démarche a révélé un nombre incroyable de couches d’information qu’on n’aurait jamais découvertes si l’on avait procédé de la façon traditionnelle.
Un autre avantage de l’approche communautaire mentionné par les chercheuses était son applicabilité aux régions rurales.
Il est difficile de comprendre la dynamique des régions rurales de l’Ontario; il faut avoir grandi ou vivre dans ce genre de milieu.
La contribution de résidants de collectivités rurales a permis de nous concentrer sur le projet du début à la fin.
… l’occasion spéciale donnée aux membres de la collectivité de participer à une recherche.
C’est une excellente occasion pour les résidants des différentes localités de contribuer à une initiative qui leur serait normalement fermée.
Deux chercheuses ont parlé d’un autre avantage particulier que la recherche communautaire procurait à la collectivité pour ce qui est de promouvoir le changement.
Vous responsabilisez la collectivité… C’est donc sa responsabilité de poursuivre, de mener le projet à bien, de trouver des solutions, de mettre celles-ci en pratique. Je pense que c’est excellent.
De cette manière, les compétences restent dans la collectivité. Cela me permet de présenter les données au conseil de lutte contre la violence et aux services d’aide aux victimes pour essayer d’opérer des changements.
On voyait également des avantages dans la participation d’une chercheuse connaissant bien la région et qui est elle-même connue.
Je pense que j’étais sur la même longueur d’onde que toutes les femmes. Je ne sais pas dans quelle mesure cela leur a permis de se sentir à l’aise avec moi. Mais je ne pense pas qu’il y ait de mal à venir de la collectivité en question.
Elles me connaissent. Je suis un membre actif de leur collectivité, on voit ma photo dans le journal et elles savent aussi qu’au besoin, elles peuvent communiquer avec moi.
Utilité d’une approche participative[1]
Les chercheuses communautaires étaient fermement convaincues de l’importance de leur participation à tous les aspects du projet et des avantages procurés par l’approche participative. Voici certains des avantages qu’elles ont mentionnés :
Nous étions toutes vraiment engagées à l’égard du processus […] ce qui vous rend beaucoup plus sensible aux personnes que vous interviewez.
Cela donnait un pouvoir, je crois, qu’on n’aurait pas eu si quelqu’un, un tiers, avait dépouillé les transcriptions et en avait dégagé les thèmes.
D’une certaine manière, cela nous obligeait à rendre compte les unes aux autres de nos activités. Nous nous considérions comme une collectivité.
Je ne pense pas que quelqu’un d’autre aurait pu rédiger le rapport… C’est un sujet délicat, et il faut de la sensibilité et de l’émotion pour rapporter fidèlement les propos des participantes.
Je crois que c’est le secret pour ce projet, un processus collectif de ce genre.
Ils [les agents de recherche de Justice Canada] croyaient… que nous pouvions tous faire une contribution, sous forme de connaissances ou d’expertise dans notre domaine, et que cela serait utile. Ils étaient convaincus de nos capacités dans ce domaine. Cela m’a grandement aidée.
Le rôle de la rémunération
Au départ, on a offert aux chercheuses communautaires des honoraires de 1 000 $ pour leur travail dans le cadre du projet ORWAS, en plus d’absorber leurs dépenses directes. Il semble évident que l’argent n’a pas été un facteur important dans la décision des chercheuses communautaires de participer au projet.
Je touche un salaire minable, c’est donc le processus, le projet, l’enjeu qui comptent.
J’étais vraiment enthousiasmée par l’idée de faire de la recherche; l’argent n’était donc pas un facteur de motivation.
Comme le projet est devenu plus complexe qu’on ne l’envisageait au départ, les chercheuses communautaires ont été soulagées d’apprendre que les honoraires seraient portés à 3 000 $.
C’était bien, parce que lorsque je me suis rendu compte de la quantité de travail que cela représentait, les 1 000 $ n’auraient pas suffi, je crois.
Heureusement qu’on a réussi à augmenter un peu le montant à mesure que le projet avançait.
En réponse à la question de savoir si la rémunération était suffisante, les chercheuses communautaires ont dit avoir été un peu partagées sur ce point. Il est intéressant de noter qu’il n’a jamais été question de cet aspect au sein du groupe.
Les honoraires ont validé l’importance de notre travail.
À la fin, je ne le pensais pas, parce que j’étais si fatiguée. Mais en rétrospective, je crois que le montant était suffisant.
Cela m’est venu à l’esprit lorsque le projet a démarré. Je me suis dit « Eh bien, j’ai ce diplôme. Pourquoi me suis-je démenée, essentiellement pour faire de la recherche gratuitement? »
J’aurais participé même si je n’avais pas été rémunérée.
Certaines chercheuses communautaires ont mis en doute les raisons pour lesquelles on ne versait que des honoraires aux membres de la collectivité. Il convient toutefois de signaler que même celles qui se sont montrées critiques n’ont pas regretté leur participation.
Est-il justifiable moralement de procéder de cette façon? Probablement pas. Le simple fait d’être membre de la collectivité ne dévalorise pas automatiquement ces personnes.
Ils ont réussi à réaliser des économies considérables en procédant de cette façon. Cela constitue un autre avantage, à condition que cela serve à réduire la dette [nationale].
Les chercheuses communautaires savaient que le financement était presque toujours un problème pour les projets de recherche; elles ont reconnu avoir bénéficié d’un soutien en nature et d’une expérience de recherche précieuse tenant lieu d’une rémunération supérieure. Quant à savoir si le projet aurait été différent si la rémunération avait été plus généreuse, elles ont exprimé des doutes au sujet de leur participation et du sort du projet.
Le projet n’aurait abouti à rien si l’on avait versé des salaires normaux. C’est dommage.
J’aurais dit « Mon Dieu, est-ce que j’ai les compétences requises? Est-ce que je vaux 20 000 $? » Franchement, sans expérience, je n’aurais sans doute jamais été embauchée.
J’aurais été beaucoup plus intimidée par le projet, c’est certain.
C’est sans doute ce qui a contribué à la création d’un groupe aussi enthousiaste, parce qu’on ne le faisait pas dans un but lucratif.
4.2 Répercussions de la participation
Raisons de participer
Même si toutes les chercheuses communautaires s’intéressaient à la question de la violence faite aux femmes en milieu rural, ce n’est pas ce qui les a incitées à participer au projet ORWAS, mais plutôt leur situation personnelle, au moment de l’étude. Les raisons qu’elles ont données appartenaient à l’une des trois catégories suivantes
- Cela leur donnait l’occasion d’en apprendre davantage au sujet de la recherche.
J’avais besoin, dans le cadre de mon programme d’études, de participer à un projet de recherche.
- Cela constituait une expérience de plus qu’elles pouvaient ajouter à leur CV.
Je voulais acquérir de l’expérience, ajouter un élément de plus à mon CV et faire une contribution dans ce domaine.
- L’occasion s’est présentée à une période où elles étaient sans travail ou sous-employées.
J’étais à la maison, sans travail, désireuse d’acquérir de l’expérience.
Attentes
Clairement, aucune des chercheuses ne savait à quoi s’attendre au début du projet. La plupart d’entre elles savaient uniquement qu’il s’agissait d’une recherche sur la violence faite aux femmes.
Je ne savais pas vraiment ce que j’avais accepté de faire.
Je n’avais vraiment aucune idée; en fait, jusqu’à la première réunion, je ne savais pas ce que j’étais vraiment censée faire.
Cette incertitude a suscité des inquiétudes parmi les chercheuses aux premières étapes du projet.
Je m’attendais à quelque chose de très différent, cela m’a prise au dépourvu; les premiers jours après la réunion, j’avais donc l’impression que nous touchions un peu à tout, que la démarche n’était pas vraiment ciblée.
Je n’avais pas tellement de craintes, mais je ne savais pas vraiment ce qu’on attendait de moi. Est-ce que j’allais pouvoir satisfaire aux attentes [des agents de recherche de Justice Canada], c’est ce qui m’inquiétait à ce stade.
Répercussions affectives des entrevues
Une des chercheuses communautaires a dit que, même si elle travaillait régulièrement avec des femmes battues, elle ne s’attendait pas aux répercussions affectives que cela a eues sur elle. Elle s’est demandée pourquoi elle avait été si touchée par ce travail et a supposé que cela pouvait être lié à l’importance de l’étude et à son impact.
Les chercheuses ont utilisé les expressions suivantes pour décrire les émotions qu’elles ont ressenties après avoir mené les entrevues
- Impuissance.
- Colère.
- Confusion et frustration du fait de ne rien pouvoir faire de plus.
- J’en tremblais.
- Cela m’a fait pleurer.
- Cela me touche tous les jours.
Les chercheuses ont été impressionnées par la force des survivantes.
Elles ont accepté de le faire, elles ont trouvé la force et le courage de participer. Cela m’a beaucoup touchée.
Répercussions affectives des transcriptions
Une chercheuse a qualifié d’intense la période durant laquelle elle a reçu et lu les transcriptions. D’autres ont affirmé avoir été prises au dépourvu par l’intensité des émotions qu’elles ont ressenties. Voici comment une chercheuse communautaire a comparé la lecture des transcriptions au fait d’entendre pour la première fois l’histoire des femmes au cours de l’entrevue
Cela pouvait aller après avoir entendu leur histoire la première fois, mais maintenant, c’est comme gratter une galle sur une blessure. Cela commence à saigner parce que vous n’arrêtez pas d’y toucher.
Les chercheuses ont utilisé les expressions suivantes pour décrire comment elles se sont senties à la lecture des transcriptions
- Exténuée.
- Irritée.
- Épuisée.
- De mauvaise humeur.
- En colère.
- Misérable.
Les chercheuses ont dit “Â porter l’histoire [des femmes]Â ”
et pouvoir entendre de nouveau les voix de ces dernières lorsqu’elles lisaient les transcriptions. C’était “ comme rassembler toutes les femmes dans un pièce ”
. D’une manière générale, la conduite des entrevues leur a plu, mais elles ont trouvé étonnamment difficile de lire les transcriptions.
C’était un fardeau de lire les transcriptions, un véritable fardeau qui pesait très lourd.
Plusieurs chercheuses ont dit qu’on aurait pu mieux les préparer à l’impact émotif que le travail pouvait avoir sur elles.
On aurait pu nous fournir un peu plus d’information sur le traumatisme par procuration.
Avantages de la participation
Les chercheuses ont toutes affirmé que cela avait été une expérience précieuse et qu’elles la répéteraient si les circonstances s’y prêtaient. Elles ont signalé les avantages suivants
- Expérience en recherche.
- Sensibilisation accrue au problème de la violence.
- Activisme accru.
- Occasion de participer à une démarche unique.
- Occasion de rencontrer les survivantes.
- Établissement de liens au sein du groupe de chercheuses.
- Occasion de présenter les résultats et de sentir que ceux-ci avaient un impact.
- Accroissement de l’estime de soi.
Problèmes liés à la participation
Le manque de temps était le problème le plus fréquent durant le projet. Les chercheuses communautaires n’étaient pas conscientes, au départ, du temps qu’elles allaient devoir y consacrer.
Le temps a certes été notre plus grand ennemi durant tout le projet.
La démarche a été longue. J’avais l’habitude de projets de plus petite envergure conclus plus rapidement.
Cela s’est éternisé. Au départ, je pensais que le projet durerait peut-être deux ou trois mois. Je n’ai jamais pensé qu’il durerait un an et demi.
Parce que le projet a duré beaucoup plus longtemps que prévu, les circonstances dans lesquelles se trouvaient les chercheuses communautaires ont changé. Ces dernières ont toutes dû faire des choix entre leur participation au projet ORWAS et d’autres engagements; une d’entre elles a même dû quitter le projet avant la fin.
J’espérais que cela s’achève.
J’ai dû m’absenter de mon travail et faire les appels le soir.
Pour moi, cela ne s’est pas achevé comme je l’avais prévu. À cause d’un conflit avec mon travail, je n’ai pas pu participer à une réunion après que toutes les entrevues ont été transcrites. Cela s’est donc terminé plus brusquement que je ne croyais ou que je n’espérais vraiment.
Il est intéressant de noter que, malgré toutes les pressions, aucune des chercheuses ne voulait abandonner le projet avant la fin, y compris celle qui n’a pas pu continuer.
Je n’ai jamais songé à abandonner. Mais j’ai peut-être à un moment donné pensé que je n’aurais jamais dû accepter.
Je ne voulais pas abandonner le projet sans savoir comment il se terminerait.
Un autre problème de temps mentionné par une chercheuse était la difficulté à organiser les entrevues.
J’ai trouvé qu’il fallait consacrer beaucoup de temps simplement à organiser les entrevues et les groupes de discussion, à trouver les femmes à interviewer.
Une chercheuse a exprimé des préoccupations au sujet des répercussions que le prolongement du délai a eues sur les participantes et sur les chercheuses communautaires.
Pour celles d’entre nous qui avaient hâte de voir le rapport final, ce fut une épreuve de patience.
4.3 Avantages d’un partenariat de collaboration
Incidence à l’échelon local
Deux chercheuses communautaires croyaient que le projet ORWAS allait produire des changements constructifs au niveau de la collectivité. L’une d’entre elle a déjà constaté des preuves de changement dans sa propre collectivité tandis que l’autre s’attend à ce que cela se produise dans la sienne. Il est intéressant de noter que ces deux chercheuses sont celles qui travaillent pour des organismes de lutte contre la violence dans leur collectivité.
Je sais qu’à l’échelon local, ce que nous faisons, c’est recueillir de l’information et apporter des changements.
En un sens, cela a suscité beaucoup d’activité. Le projet a amené d’autres personnes de la région à s’intéresser à ce problème.
Une autre chercheuse ne s’attendait pas à voir des changements dans sa collectivité.
Cela n’a pas produit grand-chose. Les gens ont vu beaucoup d’études; sans discréditer complètement ce projet, ils n’estiment pas devoir y consacrer du temps parce qu’ils ne pensent pas que cela va produire des changements.
On espérait que CAPRO favorise des changements à l’échelon local.
J’imagine vraiment… CAPRO utiliser l’information et prendre des mesures concrètes qui produiront des conséquences véritables, des résultats concrets.
Peut-être que CAPRO pourrait examiner la situation si personne d’autre ne prend l’initiative.
Incidence sur le gouvernement
Les chercheuses communautaires étaient beaucoup moins optimistes quant à la possibilité que le projet ORWAS entraîne des changements au niveau provincial ou fédéral. Une d’entre elles jugeait important que Justice Canada serve d’intermédiaire pour ce projet “ parce que cela met en valeur ce genre de recherche ”
, mais elle ne pensait pas que le Ministère s’en servirait pour prendre des mesures spectaculaires. Une autre a exprimé le même cynisme “ On entend parler de beaucoup d’initiatives du gouvernement qui n’aboutissent à rien. ”
Les chercheuses communautaires semblaient généralement penser que les collectivités étaient responsables d’opérer des changements.
Si toutes les collectivités pouvaient discuter, tenir des réunions, diffuser des documents…
Au moins nous, qui avons participé, aurons appris quelque chose, aurons essayé de faire quelque chose. Cela n’aura pas été inutile. Je ne penserai jamais que cela n’aura servi à rien.
Incidence sur les participantes
Deux chercheuses communautaires se sont dites fières d’avoir contribué à l’examen du phénomène de la violence faite aux femmes.
Je suis fière de savoir que le projet a brassé les choses et que j’y ai contribué dans une certaine mesure. Cela m’encourage.
Cela est très gratifiant parce que j’ai discuté avec des personnes qui ont assisté [à la conférence de CAPRO] et elles ont été impressionnées par l’information qui avait été recueillie, le travail accompli, elles estimaient que cela constituait un élément important de la conférence.
Les chercheuses communautaires ont aussi mentionné quelques changements très constructifs que la participation au projet ORWAS produirait pour les survivantes.
Elle a dit « Je ne serai plus jamais la même. » J’ai pensé « Va-t-elle dire qu’elle aurait préféré ne jamais participer? » Elle a répliqué « J’aurais aimé l’avoir fait. J’aurais aimé en avoir eu l’occasion, j’aurais aimé qu’on m’invite à le faire il y a 40 ans. »
Elle m’a expliqué comment cela avait ouvert ses horizons.
Une femme m’a dit que sa vie avait beaucoup changé depuis l’entrevue, qu’elle avait examiné tout ce qu’elle avait accompli. Elle a repris courage.
Je sais, pour lui avoir parlé récemment, que cela a eu un très grand impact sur elle.
Quelques femmes qui avaient affaire aux services sociaux étaient contentes de savoir que quelqu’un les écoutait et écoutait vraiment leur description de la façon dont elles étaient traitées.
Par contre, des chercheuses ont également dit que certaines survivantes avaient des doutes quant à la valeur de la recherche.
Certaines ne pensaient pas que le rapport pouvait changer les choses.
La réaction typique était la suivante « Quoi se passera-t-il ensuite? Est-ce que cela va changer quelque chose? »
Il était frustrant, d’après une chercheuse, de ne pas pouvoir garantir aux survivantes que l’étude produirait des résultats constructifs, c’est-à-dire qu’elle changerait la situation pour d’autres femmes battues.
Les survivantes étaient toutes enthousiasmées à l’idée de participer pour que cela fasse une différence, aide quelqu’un… Et c’est ce qu’on nous a demandé « Quelle différence est-ce que cela va faire? » Je pense que c’est le plus difficile, de ne pas pouvoir leur donner une réponse.
[1] On entend par « approche participative » la participation des chercheuses communautaires à tous les aspects de la recherche. Dans ce cas, le mot « participatif » n'a pas le même sens que lorsqu'il est employé pour désigner des méthodes comme celle de la recherche-action participative, où il signifie plutôt la participation à la base des survivantes.
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