PAROLES DE FEMMES LA VALEUR DE LA RECHERCHE COMMUNAUTAIRE SUR LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES
5. ENTREVUES AVEC LES CHEFS DE PROJET
Au départ, ce sont deux agents de recherche de la Division de la recherche et de la statistique de Justice Canada qui ont donné l’élan au projet ORWAS. Le Community Abuse Program of Rural Ontario (CAPRO) [programme communautaire de lutte contre la violence en milieu rural de l’Ontario] s’y est associé aux premières étapes. Santé Canada a quant à lui assuré un soutien financier. Les entrevues ont été menées avec les deux agents de recherche de Justice Canada et la coordonnatrice de CAPRO. Pour respecter l’anonymat des répondantes, nous citons textuellement dans cette partie leurs propos. Par souci de clarté, nous indiquons au besoin le nom de l’organisme. Les questions d’entrevue gravitaient autour des trois objectifs du projet, et les commentaires et citations sont présentés en fonction de ces objectifs.
5.1 Processus de recherche
Facteurs déterminants dans l’élaboration du projet ORWAS
Le projet ORWAS a exploré plusieurs filons qui se sont rejoints. Les agents de recherche de Justice Canada ont été enjoints d’effectuer une recherche sur la violence faite aux femmes en milieu rural et se sont montrés intéressés à mener une recherche participative. Ils avaient aussi vécu dans les régions rurales ou septentrionales et comprenaient les enjeux. Justice Canada voulait établir un lien avec une organisation communautaire pour trouver des personnes aptes à suivre une formation pour devenir chercheuses communautaires. Le CAPRO avait quant à lui besoin de documents sur la violence en milieu rural comme outil de lobbying et voulait également former des membres de la collectivité pour effectuer du travail de développement communautaire. Justice Canada et le CAPRO ont donc conjugué leurs efforts dans l’espoir que ce projet leur permette d’atteindre leurs buts respectifs.
Les principaux facteurs qui ont contribué à l’élaboration du projet ORWAS incluent les suivants :
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La recherche s’inscrivait dans un contexte existant au sein de l’organisme et pouvait jouer un rôle dans celuici. Le projet avait un objectif et une valeur dépassant la simple exécution de la recherche; il faisait partie d’un ensemble plus vaste. Les agents de recherche de Justice Canada avaient été enjoints d’exécuter une recherche sur la violence faite aux femmes, et cela leur a donné l’occasion de concevoir une démarche pour se mettre directement à l’écoute des femmes les plus touchées. En ce qui concerne le CAPRO, la démarche communautaire rejoignait ses convictions fondamentales au sujet du développement communautaire et devait lui fournir la documentation souhaitée sur la violence en milieu rural.
CAPRO :
J'ai appris au fil des ans que, pour faire du lobbying, il faut avoir de la documentation.
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Les chercheuses voulaient faire de la recherche qualitative en s’inspirant de travaux antérieurs dans ce domaine. Elles étaient déterminées à explorer une démarche participative, communautaire et féministe.
L’autre aspect que nous avons relevé dans la littérature est que ce mouvement concerne les femmes mais que ces dernières sont invisibles.
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Les chefs du projet étaient déterminés à mener une recherche significative et basée sur des principes déontologiques. Ils voulaient s’éloigner du paradigme traditionnel parce qu’ils estimaient qu’une approche communautaire procurerait de plus grands avantages aux collectivités.
Une recherche de ce genre m’attire parce qu’elle me semble exploiter moins les répondantes et qu’elle leur donne des occasions de poursuivre la démarche constructive qui peut en découler.
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Les agents de recherche de Justice Canada entretenaient un lien personnel avec les régions rurales; ils comprenaient les enjeux ruraux et voulaient explorer ceuxci d’une manière qui soit acceptable dans les collectivités rurales. Bien sûr, la mission du CAPRO est directement liée à la violence en milieu rural, ce qui signifie que ce lien avec la réalité rurale fait partie de la perspective du CAPRO sur le projet.
Financement
L’obtention des fonds requis a constitué un défi pendant toute la durée du projet. Les agents de recherche de Justice Canada ont continué à demander des fonds au fur et à mesure de l’évolution du projet. Le manque de fonds, dès le début du projet, a créé une incertitude tant pour Justice Canada que pour CAPRO. Pour Justice Canada, cette incertitude a compromis la planification du projet, tandis que dans le cas du CAPRO, cela a créé des problèmes de mouvements de trésorerie.
CAPRO
: J’ai attendu longtemps mon remboursement… Il est vrai que, dans le cas des organismes à but non lucratif qui sont axés sur des projets, cela pose un problème un peu plus grave sur le plan financier.
Travail avec les chercheuses communautaires
La participation des chercheuses communautaires a constitué un élément clé de cette approche. Même si elles ne possédaient pas nécessairement de compétences en recherche ou une connaissance poussée des enjeux liés à la violence faite aux femmes, elles étaient disposées à participer à un projet de cette nature dans leur collectivité. Malgré les difficultés que cela a créées, les chefs du projet ont choisi, pour des raisons précises, de travailler avec des membres de la collectivité plutôt que d’embaucher des chercheurs professionnels.
Les chercheuses communautaires avaient une connaissance de leur collectivité qu’il aurait été impossible pour quelqu’un de l’extérieur d’obtenir.
Les difficultés signalées par les chefs du projet incluaient différents niveaux d’expérience en recherche, la distance, le transport, la coordination générale à assurer entre six endroits et la sécurité. La plus grande difficulté a semblé être de trouver le temps voulu pour réunir toutes les intervenantes.
Les difficultés consistaient dans le fait qu’elles avaient des acquis différents et que leur capacité de discuter de questions et de méthodes de recherche variait. Certaines d’entre elles avaient fait passablement de recherche, d’autres n’en avaient jamais fait. Autre difficulté : elles appartenaient à différents groupes d’âge. Mais cette difficulté nous a également enrichies parce que nous avons bénéficié de tout un éventail de points de vue qui ont éclairé le travail et les méthodes. Les autres difficultés à surmonter étaient celles de la distance, de la coordination et des communications.
Les chercheuses communautaires et les chefs de projet ont cultivé un lien solide et un engagement envers le projet.
Tout le monde a apporté quelque chose au groupe. C’est le genre de chose qu’on ne peut pas imposer… Cela se produit ou cela ne se produit pas.
Les agents de recherche de Justice Canada jugeaient inadéquats les honoraires versés aux chercheuses communautaires compte tenu du travail accompli par ces dernières. Mais les chercheuses communautaires ne s’attendaient au début du projet qu’à des honoraires minimes.
Justice Canada :
J’aurais certes voulu leur verser plus que seulement des honoraires parce que je sais qu’elles ont travaillé fort.
Méthode
Les chefs de projet estimaient d’une manière générale que les méthodes employées pour le projet ORWAS étaient convenables et efficaces, même s’il aurait été utile d’avoir plus de temps pour effectuer l’analyse des données.
Les entrevues ont semblé être le seul moyen convenable de recueillir des renseignements en accord avec les objectifs du projet.
La transcription des entrevues a été effectuée par le personnel de Justice Canada. Cela a exigé beaucoup de temps et la piètre qualité du son n’a pas facilité la transcription.
Petite leçon à tirer s’assurer que les rubans sont de bonne qualité.
L’analyse des données était basée sur l’utilisation de « notes autocollantes » pour dégager les thèmes. Cette démarche a été longue. On voulait les faire participer à l’analyse, mais les chercheuses communautaires ont consacré presque tout leur temps à classer les données selon différentes rubriques.
Nous sommes à peine arrivés au stade où leur point de vue et leur perspective analytique auraient vraiment pu être utiles parce que nous avons consacré tellement de temps à classer les données. Idéalement, ce travail aurait dû être accompli avant leur arrivée.
Les chercheuses communautaires ont mené les groupes de discussion auxquels ont participé des fournisseurs de services et des membres de la collectivité. Ces groupes visaient à donner une idée du point de vue des collectivités sur la question de la violence faite aux femmes. Le CAPRO estimait que cela constituait un bon baromètre de la situation dans la collectivité, qui lui permettrait de déterminer le point de départ de son travail auprès de la collectivité. Les agents de recherche de Justice Canada étaient quant à eux incertains initialement de la place des groupes de discussion dans le processus des entrevues, et, à la réflexion, on a conclu qu’un enchaînement différent aurait pu être plus utile.
Justice Canada :
Il aurait été préférable d’effectuer tout d’abord la recherche auprès des femmes, puisque c’était elles qui avaient vécu cette expérience, puis d’utiliser cette connaissance pour sensibiliser la collectivité… Les membres des groupes de discussion devaient se convaincre de l’existence d’un problème… S’ils avaient connu le point de vue des femmes et structuré leur discussion autour de cela, on aurait pu utiliser plus efficacement le temps de chacun.
Chaque chercheuse communautaire a rédigé un rapport basé sur les entrevues et les discussions qu’elle a menés. Ces rapports visaient à communiquer les résultats aux participantes assez rapidement après les entrevues. Les agents de recherche de Justice Canada savaient que la production d’un rapport de synthèse prendrait du temps et ne voulaient pas que les survivantes soient obligées d’attendre pour voir des résultats. Après avoir été lus par ces dernières, les rapports communautaires ont donc servi à mettre les pendules à l’heure pour la démarche d’analyse. Ces rapports devaient aussi servir à examiner le problème au sein de chaque collectivité afin de favoriser la responsabilisation, l’action et la promotion à l’échelon local.
On voulait qu’ils servent à l’échelon local. Qu’ils constituent un produit dont les participantes pouvaient se sentir responsables et qu’elles pouvaient utiliser à leur gré.
Même si cela ne faisait pas partie de la méthode envisagée, on aurait pu étendre l’approche participative en faisant participer les survivantes à la recherche. Bien qu’ils soient réceptifs à cette idée et voient les avantages éventuels de cette participation, les agents de recherche de Justice Canada se montrent prudents pour ce qui est de croire que les survivantes seraient disposées ou intéressées à participer davantage. Ils sont également conscients du fait que l’idée de faire appel à des participantes de diverses collectivités représenterait une entreprise de taille.
5.2 Répercussions de la participation
Répercussions émotives
Même si les chefs de projet n’ont pas mené les entrevues avec les survivantes, elles ont lu les transcriptions et participé à l’analyse des données et à la rédaction des rapports. Leur réaction émotive aux transcriptions des entrevues ressemblait à celle des chercheuses communautaires elles étaient dépassées par le contenu des entrevues. Elles ont également trouvé l’expérience enrichissante en ce qu’elle a contribué à leur croissance et à leur réflexion personnelle. Une chercheuse a dit éprouver des sentiments de honte en voyant la confiance que les survivantes avaient dans le gouvernement alors qu’elle était consciente des difficultés d’opérer des changements sur le plan des politiques.
Cela a parfois été accablant; et je songe aux chercheuses, j’imagine que cela a dû peser beaucoup sur elles aussi. Par contre, le processus a été libérateur; il faut que cela se sache.
5.3 Avantages d’un partenariat de collaboration
Rôles du CAPRO et de Justice Canada
Les agents de recherche de Justice Canada voulaient établir un lien avec un organisme communautaire de façon à avoir accès à des chercheuses communautaires et des survivantes de violence dans les collectivités rurales. Cet accès a été rendu possible en nouant une relation avec le CAPRO. Justice Canada a pu assurer la coordination d’un projet englobant diverses localités, mettre à contribution son expertise en recherche et en formation, financer le projet et assurer un soutien en nature aux chercheuses communautaires.
Justice Canada :
Si c’était à refaire, je procéderais exactement de la même façon, en établissant un lien avec un organisme communautaire ayant déjà des contacts au sein de la collectivité.
Les relations entre Justice Canada et le CAPRO n’étaient pas toujours faciles, principalement à cause de questions de pouvoir. Les chefs de projet comprenaient bien que, dans tout partenariat entre le gouvernement et des organismes communautaires, il existe inévitablement un déséquilibre de forces. Le défi ne consiste pas à éliminer celui-ci, mais plutôt à le reconnaître et à prendre des mesures pour uniformiser si possible les règles du jeu. Toutes les parties estiment nécessaire de traiter ouvertement des questions de pouvoir et de rôles pour établir un partenariat efficace entre le gouvernement et les collectivités. Elles savent également qu’il faut un certain temps pour obtenir la confiance et le degré d’aise nécessaires pour tenir un dialogue franc, de sorte qu’il faut suivre ces aspects au fur et à mesure de l’évolution du projet.
Je ne sais pas comment il faut s’occuper de ce déséquilibre de pouvoir si ce n’est qu’on doit le définir aussi clairement que possible dès le départ et obtenir également l’engagement requis au plus haut niveau.
Répercussions sur Justice Canada
Les agents de recherche de Justice Canada estimaient que les conclusions de la recherche allaient avoir des répercussions constructives sur le Ministère et dans d’autres ministères. Au moment de la rédaction du document, certaines conclusions avaient déjà été présentées aux ministères. Malgré la contribution faite par cette recherche, on s’attendait à une certaine réticence face à la méthode participative et qualitative de la part des chercheurs plus familiers avec les approches quantitatives. Pour éviter les critiques au sujet de la méthode, on jugeait nécessaire de faire valoir la rigueur et la validité de cette recherche.
Répercussions sur le CAPRO
Le CAPRO considère le projet ORWAS comme un outil pour son travail de développement communautaire. Il estime que cette recherche peut être utilisée pour déterminer et appuyer les orientations futures en matière d’intervention. Le CAPRO et Justice Canada sont d’accord pour dire que la recherche devrait être utilisée pour susciter d’autres interventions dans le domaine de la violence faite aux femmes en milieu rural. Ils semblent aussi tous deux d’avis que le CAPRO plutôt que Justice Canada sera l’organisme chargé de mener cette action au niveau communautaire.
CAPRO :
Notre recherche est toujours très axée sur l’action; elle n’est pas destinée à rester sur les tablettes. Nous nous en servons pour passer à la prochaine étape.
Répercussions sur les collectivités
Parmi les résultats escomptés du projet ORWAS, citons le fait de contribuer à la responsabilisation communautaire. Celle-ci semble indispensable pour favoriser des changements au sein des collectivités en réponse à la violence faite aux femmes.
On pourrait effectivement créer des possibilités d’intervention à la base en recourant davantage à la démarche de recherche participative plutôt qu’aux approches de recherche traditionnelles.
Plus la responsabilisation est grande, plus il y aura d’interventions.
Comme le projet ORWAS n’est pas issu des collectivités, il est plus difficile de faire en sorte qu’il ait des répercussions sur cellesci. Tous les chefs de projet estiment que le changement communautaire est souhaitable et qu’il mérite d’être appuyé. Il reste toutefois à déterminer les prochaines étapes qui mèneront au changement communautaire et les mécanismes qui aideront à y parvenir. Les chercheuses communautaires pourraient être une ressource pour la poursuite du travail dans ce dossier, même si l’on ne sait pas quelle forme leur participation pourrait prendre. On n’a pas de plan précis qui prévoit leur participation continue dans ce dossier, mais il se pourrait que de nouveaux projets fassent fond sur leurs compétences. La prochaine étape pourrait consister à faire participer les membres de la collectivité aux décisions au sujet de l’intervention communautaire, approche que le CAPRO privilégie.
Il faut communiquer le message aux membres de la collectivité puis leur demander leur opinion au sujet des mesures à prendre.
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