PAROLES DE FEMMES LA VALEUR DE LA RECHERCHE COMMUNAUTAIRE SUR LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES

6. DISCUSSION DES CONCLUSIONS

Dans cette section, nous discutons des points de vue des survivantes, des chercheuses communautaires et des chefs de projet par rapport à chaque objectif de l’étude. Les auteures ont utilisé les données résultant de cette étude de cas comme toile de fond pour analyser les avantages et connaissances pouvant être associés à une approche communautaire. Cette discussion des conclusions s’accompagne de recommandations à l’intention des chercheurs qui pourraient vouloir utiliser une méthode analogue. Les recommandations sont groupées à la fin de chaque section pour tenir compte du fait qu’un grand nombre des thèmes touchent au moins deux groupes sinon les trois.

6.1 Démarche de recherche

Survivantes

Un grand nombre des femmes qui ont choisi de participer au projet ORWAS voulaient tirer quelque chose de valable d’une expérience pénible. Bien qu’il soit impossible de savoir pourquoi certaines femmes ont décidé de ne pas participer à la recherche, il semble que, une fois leur décision prise, celles qui ont choisi de participer n’ont pas eu de doutes importants au sujet de la confidentialité ou de l’anonymat. La plupart des femmes ont été interviewées chez elles, ce qui les a mises à l’aise. L’enregistrement des entrevues ne semble pas les avoir dérangées. On ne sait pas vraiment si le choix d’une chercheuse communautaire a facilité la décision des survivantes de participer. Celles qui connaissaient l’intervieweuse se sont peut-être senties moins nerveuses avant l’entrevue, mais même les femmes qui ne connaissaient pas l’intervieweuse étaient à l’aise et ont trouvé l’expérience constructive.

Le contact personnel avec une intervieweuse attentive semble avoir été plus important pour les survivantes que le fait de connaître la chercheuse. Le type d’entrevue, à questions ouvertes, et la sensibilité des chercheuses communautaires ont permis aux survivantes de raconter leur histoire dans une atmosphère de respect. Ce respect s’est manifesté également par l’occasion qu’on a donnée aux femmes de faire des commentaires sur les transcriptions des entrevues et la version provisoire du rapport. Les transcriptions ont été une riche source de données; certaines survivantes ont même été étonnées de voir la quantité d’information qu’elles se sentaient capables de communiquer.

Un grand nombre de survivantes ont dit qu’elles auraient aimé rencontrer les autres participantes. Même si cela ne faisait pas partie du plan d’étude, deux chercheuses communautaires ont offert aux femmes la possibilité de se rencontrer après la publication du rapport communautaire. Les survivantes qui ont profité de cette occasion ont généralement considéré celleci comme une expérience valable qui a contribué à réduire leur sentiment d’isolement au sein de leur collectivité. On pourrait envisager d’inclure cette rencontre dans de futurs projets de recherche de ce genre.

Il est intéressant de noter que, lorsqu’on a demandé aux  survivantes si elles auraient voulu participer davantage à l’étude, la plupart ont répondu négativement. Par contre, la plupart ont répondu affirmativement à la question de savoir si elles voulaient participer davantage à une étude analogue dans l’avenir. Cette réaction semble indiquer que leur participation a éveillé un intérêt pour la recherche et a peut-être accru leur confiance dans leur capacité d’apporter une contribution importante dans ce domaine. Cela montre que, pour la plupart des femmes, la démarche de recherche a été un moyen de se prendre en charge.

Chercheuses communautaires

Au fur et à mesure de l’évolution du projet ORWAS, les chercheuses communautaires ont cultivé des liens solides entre elles, ainsi qu’avec les chefs de projet. Les intervieweuses avaient toutes des choses bienveillantes à dire au sujet des autres chercheuses et des chefs et étaient reconnaissantes d’avoir pu faire partie d’un groupe de femmes aussi enthousiastes et positives. Les liens entre les membres de l’équipe ont contribué au succès du projet en créant des expériences communes et constructives, même lorsque le travail s’est révélé difficile et exigeant. Le degré élevé d’engagement envers le projet traduit éloquemment l’efficacité du processus de promotion du travail d’équipe. Il est important de consacrer passablement de temps à renforcer l’esprit d’équipe.

Les chercheuses communautaires ont tenu des propos élogieux au sujet du leadership assumé par les agents de recherche de Justice Canada et de la façon dont on a sollicité et utilisé les acquis et les vues de chaque membre. Elles étaient convaincues que la méthode participative avait rendu le projet plus solide, les conclusions plus significatives et l’expérience plus mémorable pour tous. À leur avis, le recours à des membres de la collectivité en tant que chercheurs avait permis de recueillir des données de meilleure qualité et plus approfondies que si l’on avait fait appel à des chercheurs de l’extérieur des collectivités auxquelles appartenaient les survivantes.

Le projet auquel les chercheuses communautaires ont initialement cru participer n’a manifestement pas été celui auquel elles ont en définitive travaillé. Au départ, elles croyaient être appelées uniquement à mener des entrevues pendant environ trois mois. Le fait que le projet a duré une année complète et qu’elles ont participé à l’analyse des données, à la rédaction des rapports communautaires et à la présentation de leurs conclusions les a prises au dépourvu et a causé des difficultés pour l’ensemble de ces femmes.

Selon les chercheuses communautaires, le manque de temps a constitué le plus gros obstacle. Cela s’est manifesté de trois façons. Premièrement, les chercheuses n’ont pas été clairement informées du temps qu’il leur faudrait consacrer à ce projet. Les chefs de projet devraient dès le départ essayer d’être aussi précis que possible sur ce plan.

Deuxièmement, les échéances semblaient fixes, mais elles ont fréquemment été changées. À certains égards, cette souplesse s’est révélée utile voire nécessaire, mais elle a en fait retardé le projet et créé des conflits avec d’autres responsabilités pour les chercheuses communautaires.

Enfin, la plupart des membres de l’équipe ont exprimé une certaine frustration en ce qui a trait aux séances de formation et surtout à la réunion d’analyse des données. Il n’y avait pas assez de temps pour accomplir la quantité de travail nécessaire, et les participantes ont dit être souvent obligées de se dépêcher. Dans l’avenir, les chefs de projet devraient être conscients de la difficulté de coordonner des réunions avec des chercheuses communautaires et ne devraient pas établir un programme de travail trop ambitieux.

On ne peut sans doute pas s’attendre à ce que les chefs de projet prévoient plus de temps pour la démarche. Il faudrait plutôt mieux planifier les tâches et établir des lignes directrices plus rigides. Il y a des avantages et des désavantages à employer une démarche en évolution comme le projet ORWAS. L’utilisation d’un modèle de recherche en évolution constante et l’établissement des règles au fur et à mesure ont poussé certaines chercheuses communautaires à se demander si elles accomplissaient bien leur tâche. Par contre, ce processus dynamique peut avoir contribué à soutenir l’intérêt de tous les membres de l’équipe et à maintenir leur engagement malgré le prolongement du délai.

Quels autres facteurs peuvent avoir incité les chercheuses à s’impliquer et à maintenir leur participation pendant une démarche plus longue que prévu? Comme nous l’avons déjà signalé, la plupart des chercheuses n’avaient guère ou pas de travail et étaient attirées par la recherche pour diverses raisons. Clairement, l’argent n’a pas été un facteur de motivation, mais la possibilité d’acquérir une expérience en recherche a semblé être une forme de rémunération. En ce qui concerne la rémunération monétaire, il convient de signaler que la plupart des chercheuses communautaires ne croyaient pas mériter les taux normalement payés pour un travail de recherche, pourtant, elles étaient tout à fait aptes à accomplir le travail exigé d’elles. Certaines d’entre elles croyaient que le projet aurait été moins efficace si l’on avait fait appel à des « spécialistes » en recherche; mais elles se sont aussi demandé si l’on ne sous-estimait pas leur contribution.

Chefs de projet

Élaboration de la méthode

Le projet ORWAS a pu être réalisé parce qu’il y avait à Justice Canada un milieu propice et parce que les chefs de projet avaient la ferme intention de mener une recherche communautaire et qualitative qui soit significative. Un milieu et un engagement de ce genre seront nécessaires à la réussite de tout futur projet. La coordination, la planification et l’exécution d’un projet de recherche de ce genre exigent beaucoup de toutes les personnes concernées, et la démarche ne peut donc pas être entreprise à la légère.

Les agents de recherche de Justice Canada ont choisi de s’associer à des chercheuses communautaires afin de mener le travail dans les collectivités d’une manière respectueuse. Le partenariat avec le CAPRO a permis d’aller chercher les chercheuses communautaires pour le projet, établissant ainsi un lien entre le deux. D’après les agents de Justice Canada, la possibilité de travailler avec ces femmes a été l’aspect le plus intéressant du projet ORWAS et le recours à des membres de la collectivité pour mener les entrevues a été la meilleure façon de procéder.

Financement

Parce que le CAPRO avait conclu un contrat de recherche avec Justice Canada, il devait absorber les frais de déplacement et autres dépenses des chercheuses puis facturer en conséquence Justice Canada. Les ministères fédéraux procèdent ordinairement de cette façon lorsqu’ils administrent des contrats de recherche. Étant un petit organisme à but non lucratif, le CAPRO n’a guère de ressources financières et a eu de la difficulté à réunir les fonds nécessaires pour absorber ces coûts. Les organismes communautaires peuvent faire une grande contribution à des projets de recherche, mais cette contribution n’est généralement pas de nature financière. Il faudrait trouver d’autres arrangements contractuels dans les cas d’ententes avec de tels organismes.

L’obtention de fonds pour le projet ORWAS a constamment posé des difficultés. La démarche adoptée par Justice Canada a consisté à planifier le programme de recherche puis à trouver les fonds nécessaires étape par étape. Cela s’est en définitive révélé une bonne façon de procéder, mais l’absence d’un financement complet dès le départ a empêché de faire une planification complète et à long terme. Les chercheuses communautaires ne savaient pas d’emblée à quoi elles s’engageaient et cela a sans aucun doute été dû en partie à l’incertitude financière. Le projet a progressé à mesure que l’on a trouvé des sommes nouvelles pour en appuyer divers éléments; les tâches des chercheuses communautaires ont aussi évolué en fonction du projet.

Il est vrai que les chercheuses communautaires ont touché des honoraires, mais elles étaient essentiellement des bénévoles plutôt que des employées rémunérées. Cela signifie qu’elles ont participé au projet parce qu’elles le voulaient plutôt que pour des raisons financières, ce qui peut avoir contribué à leur détermination à mener le projet à bon port. Le recours à une équipe de recherche bénévole pourrait donc être considéré comme un atout pour le projet. Toutefois, cela a aussi empêché les agents de recherche de Justice Canada de fixer des échéances, d’exiger que les chercheuses communautaires assistent aux réunions ou d’imposer d’autres exigences. L’utilisation d’une équipe de recherche rémunérée aurait peut-être réduit le degré d’engagement des chercheuses à l’égard du projet, mais aurait aussi permis aux chefs de projet d’exercer plus de contrôle sur la démarche, et le projet aurait peut-être pu être achevé en moins de temps. Si l’on avait offert aux chercheuses communautaires des postes rémunérés, elles n’auraient peut-être pas été obligées de choisir entre leur travail rémunéré et le projet ORWAS, comme certaines ont dû le faire.

Selon les agents de recherche de Justice Canada, il aurait été à la fois souhaitable et justifié de verser une rémunération accrue aux chercheuses communautaires, même s’il a été difficile d’obtenir le montant que l’on a réussi à réunir pour le projet. Cette difficulté à obtenir un financement convenable est caractéristique de la recherche communautaire en général. Pour compléter l’apport financier restreint, les agents de recherche de Justice Canada ont offert de nombreux soutiens en nature aux chercheuses communautaires. Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour tenir compte des autres contraintes dans la vie des chercheuses communautaires lorsqu’ils ont organisé des téléconférences et des réunions. Justice Canada a assuré la transcription de tous les enregistrements d’entrevues et absorbé le coût de nombreuses longues téléconférences pour permettre aux membres de l’équipe de recherche de demeurer en contact les uns avec les autres. Pour aider les chercheuses communautaires à rédiger les rapports communautaires, les membres du personnel de recherche du Ministère ont analysé toutes les données d’entrevues à l’aide du programme QSR NUD*IST et produit des tableaux volumineux de citations catégorisées que les chercheuses communautaires pouvaient utiliser. En ce qui concerne les séances de formation et les réunions de l’équipe, même si le programme était peutêtre trop ambitieux pour ce qui est de la quantité de travail à abattre, on a invariablement donné aux participantes l’occasion de s’entretenir entre elles, de déguster de bons repas, d’être logées à d’excellents endroits et de bien rire.

Comme nous l’avons signalé dans la discussion au sujet du point de vue des chercheuses communautaires, la question des honoraires a suscité des sentiments partagés. D’une part, les chercheuses étaient reconnaissantes de toucher cet argent. D’autre part, certaines d’entre elles se sont demandé si l’on ne faisait pas appel à des chercheuses communautaires en partie pour ne pas être obligé de payer des chercheurs. Toutefois, même celles qui ont critiqué le montant de rémunération ont dit avoir profité de l’expérience acquise et bénéficié par leur participation d’avantages non monétaires précieux.

La question des honoraires n’a pas été contestée durant le projet. Les participantes semblaient toutes reconnaître les contraintes associées au manque de financement et le fait que, même s’il aurait été souhaitable de disposer de plus de fonds, en tant qu’équipe, elles devaient faire leur possible avec ce qu’elles avaient. Toutes les participantes ont dit que le fait de faire partie de l’équipe et la qualité des relations créées comptaient parmi les avantages intangibles mais durables du projet.

Les chercheurs de l’État désireux d’exécuter des projets communautaires doivent se pencher sur la question du paiement. Y a-t-il un avantage à avoir des bénévoles plutôt qu’à embaucher du personnel qui sera rémunéré dans les collectivités? Un facteur dont il peut falloir tenir compte est le fait que les bénévoles peuvent être plus engagés à l’égard du projet que des employés rémunérés. Si les fonds ne permettent pas de verser aux chercheurs les tarifs du marché, quel autre moyen peut-on utiliser pour souligner la valeur qu’on attache à leur travail?

Groupes de discussion

Les groupes de discussion ont exigé un travail additionnel de la part des chercheuses communautaires; quant à savoir si ce travail additionnel en valait la peine, il y avait un certain désaccord entre les chefs de projet. Parce qu’on a utilisé dès le départ une démarche démocratique, c’est l’opinion de la coordonnatrice du CAPRO, qui était en faveur d’utiliser des groupes de discussion, qui l’a emporté. Comme un chercheur de Justice Canada l’a fait remarquer « Cela fait partie d’un plan de recherche coopératif ».

Cette divergence d’opinions au sujet des groupes de discussion peut être attribuable à l’existence de différentes définitions de « collectivité ». Les agents de recherche de Justice Canada croyaient que cela englobait les chercheuses communautaires et les survivantes. En travaillant avec les chercheuses communautaires, ils avaient l’impression de pénétrer la collectivité, ce qui pouvait mener à d’autres interventions. En ayant accès aux survivantes dans les collectivités, ils ont pu connaître les vues des sources les plus importantes. Ils espéraient également que les survivantes et les chercheuses communautaires puissent être incitées à favoriser les changements inspirés par la démarche de recherche à cause des sentiments de responsabilisation et de prise en charge ressentis. Contrairement à Justice Canada, le CAPRO semblait inclure dans sa définition de « collectivité » surtout les membres et les dirigeants de la collectivité. Ce sont ces personnes qu’on a tenté de joindre pour constituer les groupes de discussion dans l’espoir qu’ils déterminent l’orientation des prochaines étapes de l’action communautaire.

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise définition de « collectivité », mais la définition choisie a des répercussions sur les décisions prises au sujet de la méthode de recherche. Comme on a pu le constater dans le cadre du projet ORWAS, cela soulève les questions suivantes au sujet de la méthode. Faut-il en priorité s’occuper de l’ensemble de la collectivité ou des survivantes au sein de celleci? Les membres de la collectivité ont-ils besoin de connaître les vues des autres membres de la collectivité ou celles des survivantes? Si la « responsabilisation » débouche sur l’action, est-ce que les survivantes ou les membres de la collectivité sont les plus susceptibles de se sentir responsables de la question de la violence faite aux femmes? Les réponses à ces questions déterminent l’objet et l’importance des groupes de discussion.

Recommandations

6.2 Répercussions de la participation

Survivantes

Les survivantes ont jugé que leur participation à l’étude avait été une expérience positive et elles ont ajouté qu’elles n’hésiteraient pas à le refaire si on le leur demandait. Certains avantages mentionnés incluaient la possibilité d’utiliser leur expérience pour en faire profiter d’autres et la prise de conscience du fait que d’autres personnes se souciaient de ce qu’elles avaient vécu. Beaucoup de femmes avaient une meilleur opinion d’elles-mêmes et se sentaient plus fortes et plus compétentes du fait qu’elles avaient pu raconter leur histoire. On peut donc dire que cette démarche de recherche a permis, au moins à certaines survivantes, de se prendre en charge.

Nombre de femmes ont dit avoir ressenti des émotions négatives à un moment ou un autre de la démarche, mais aucune ne regrettait d’avoir participé à la recherche. L’entrevue comme telle semblait avoir été une expérience généralement positive. Certaines femmes ont ressenti de la peur avant et après l’entrevue, mais aucune n’a dit que sa participation l’avait davantage mise en danger ou avait eu des conséquences négatives sur elle au sein de sa collectivité. Les souvenirs de la violence semblent toujours douloureux, mais ils sont éclipsés par la fierté que les femmes retirent d’avoir survécu à cette épreuve et d’avoir réussi à refaire leur vie. Les avantages de la participation l’emportaient sur son coût.

Beaucoup de femmes ont été étonnées de constater qu’elles n’étaient pas seules dans leur collectivité. Même si les résidants de petites localités croient connaître en détail la vie de leurs voisins, la question de la violence est tellement entourée de silence que certaines femmes vivent pendant des années dans une relation de violence sans savoir que d’autres femmes dans la même collectivité vivent une situation analogue. Pour beaucoup de femmes, la diminution du sentiment d’isolement a constitué un effet secondaire important de cette étude. L’indignation exprimée à la lecture des rapports communautaires montre que beaucoup de survivantes considéraient la violence comme une expérience personnelle plutôt qu’un phénomène social. La participation à ce projet semble avoir aidé certaines survivantes à faire la transition entre leur réalité personnelle et la réalité politique.

Chercheuses communautaires

Le fait d’entendre l’histoire de ces femmes a eu de fortes répercussions sur les chercheuses communautaires. Elles ont dit avoir ressenti toute une gamme d’émotions allant de la colère et la frustration à la peine et l’épuisement. Non seulement a-t-il été pénible pour elles sur le plan émotif de faire les entrevues, mais la lecture des transcriptions est devenue ce que l’une d’entre elles a appelé « un fardeau ». Certaines chercheuses communautaires n’avaient guère d’expérience dans le domaine de la violence familiale, mais même celles qui avaient plusieurs années d’expérience ne s’attendaient pas aux effets ressentis sur le plan affectif. On recommande, pour de futures études de ce genre, de sensibiliser les participants au problème du traumatisme par procuration et à des façons d’en réduire les effets.

Ont fait contrepoids à ces émotions négatives chez les chercheuses communautaires l’admiration et le respect qu’elles ont éprouvés pour les survivantes qu’elles ont appris à connaître tout au long du projet. Toutes les chercheuses communautaires ont mentionné comme avantages une plus grande compréhension du problème de la violence faite aux femmes et une appréciation nouvelle du courage et de la force des survivantes. Ce courage semble avoir été contagieux étant donné que certaines chercheuses ont parlé de leur propre détermination à s’élever contre ce problème dans leur collectivité. Les chercheuses communautaires ont qualifié d’« occasion merveilleuse » les avantages que leur avait procurés cette expérience unique et l’acquisition de nouvelles compétences en recherche. Le meilleur indice du fait que ce projet de recherche a aidé les participantes à se prendre en charge est sans doute l’impression qu’ont eue ces dernières d’apporter une contribution durable.

L’interaction entre les membres de l’équipe de recherche montre bien la réaction favorable des chercheuses communautaires à toute cette expérience. On a qualifié d’« amusante » la dynamique de groupe qui s’est manifestée aux séances de formation et aux réunions; l’engagement des chercheuses communautaires envers cette longue démarche témoigne aussi des liens évidents qui ont été tissés entre les membres de l’équipe. Les chercheuses communautaires et les chefs de projet ont aimé partager des repas et du temps de loisir en soirée. Les chercheurs qui espèrent utiliser une méthode analogue ne doivent donc pas sous-estimer l’importance du temps consacré ensemble à ce genre d’activité de détente. Bien sûr, ce temps aurait pu être gaspillé si ce n’eut été de l’approche de recherche coopérative, qui a amené chaque personne à se considérer comme un membre important de l’équipe.

Chefs de projet

Le projet ORWAS a eu à peu près les mêmes répercussions émotives sur les chefs de projet et les chercheuses communautaires. Elles ont toutes trouvé que la lecture de la transcription des entrevues avait été difficile et parfois même bouleversante. Elles appréciaient aussi la contribution que les survivantes avaient faite en décrivant leurs expériences, et les chefs de projet se sentaient très attachées à celuici et impliquées dans le projet en partie à cause de la teneur émotive du matériel.

Le sentiment de honte mentionné par un agent de recherche de Justice Canada soulève une question pour les futures études de l’État sur la violence faite aux femmes. Lorsqu’ils demandent à des survivantes de violence de raconter leur histoire, les chercheurs assument implicitement une responsabilité d’écouter ces histoires et d’agir. Beaucoup de survivantes s’attendaient à ce que « Ottawa » ou « les chercheurs » interviennent pour s’occuper des problèmes que révélait leur description. Il y a un lien plus immédiat entre survivantes et chercheurs dans ce genre de recherche, et les agents de recherche de Justice Canada ressentaient ce fardeau accru de responsabilité.

Recommandations

6.3 Avantages d’un partenariat de collaboration

Survivantes

Les survivantes étaient contentes qu’on les invite à faire part de leurs vues sur la violence faite aux femmes en milieu rural. Un des avantages d’un partenariat de collaboration entre le gouvernement et une collectivité est certes que cela permet d’atteindre des membres de la collectivité, comme des survivantes de violence, pour obtenir leurs opinions et connaître leur expérience. Cet accès à des femmes qui ont vécu une relation intime de violence est un des grands avantages d’un partenariat entre le gouvernement et la collectivité.

Les survivantes ont apprécié le fait de recevoir les rapports communautaires. Celles qui ont eu l’occasion d’examiner la version provisoire des rapports ont appuyé les recommandations faites pour leur collectivité. Beaucoup de survivantes ont suggéré des façons d’utiliser les rapports dans leur collectivité. Elles estimaient important d’assurer une vaste diffusion des rapports afin qu’ils puissent être lus par les dirigeants, organismes et médias de la collectivité. Le fait de voir leurs paroles sur papier a confirmé l’importance pour les femmes de leur vécu et de leur contribution. Pour certaines femmes, l’occasion de communiquer directement avec le gouvernement fédéral sur une question aussi importante les a aidées à se prendre en main.

Les survivantes ont aussi bon espoir que l’étude entraînera des modifications législatives et une sensibilisation du public. Elles avaient toutefois des doutes quant à la possibilité que la recherche provoque des changements dans leur collectivité ou pour les femmes victimes de mauvais traitements en général. On risque d’accroître les doutes au sujet de la recherche en général et de la recherche gouvernementale en particulier si l’on invite des survivantes et des membres de la collectivité, qui s’attendent à ce que des changements se produisent, à fournir des données et si l’on ne peut ensuite constater aucun changement. Cette attitude n’existe pas uniquement à l’égard des études communautaires; tous les projets de recherche qui ne produisent pas de résultats observables peuvent susciter une méfiance à l’égard de la recherche. Malheureusement, dans le cas de la recherche communautaire et participative, les attentes sont sans doute plus grandes parce que le degré d’implication est plus grand.

Chercheuses communautaires

Les chercheuses communautaires étaient fortement en faveur du partenariat entre le gouvernement et la collectivité pour étudier la question de la violence faite aux femmes en milieu rural. Elles ont souligné les avantages de connaître la collectivité et d’y être connues du fait que cela facilitait le recrutement des participantes pour des groupes de discussion et mettait les survivantes plus à l’aise. Elles estimaient important que des personnes comprenant la vie rurale participent à l’élaboration et à l’exécution de la recherche. Cette méthode communautaire, centrée sur la collaboration, constituerait un avantage pour la collectivité en termes de compétences nouvelles, d’une sensibilisation accrue à l’existence du problème dans la collectivité et d’un nouveau sens de responsabilité à l’égard des changements à opérer dans celleci.

Certaines chercheuses communautaires étaient optimistes et s’attendaient à ce que le projet ORWAS entraîne des changements dans leur collectivité. D’ailleurs, au moment des entrevues, certaines ont signalé des changements qui s’étaient déjà produits, et cela les encourageait. Elles estimaient que leur rôle au sein du projet ORWAS était un moyen très important d’apporter une contribution à leur collectivité. Les chercheuses communautaires étaient aussi impatientes de voir le CAPRO utiliser les résultats du projet ORWAS pour appuyer de futurs changements à l’échelle de la collectivité.

Elles étaient toutefois moins certaines de la façon dont la recherche serait utilisée par le gouvernement. Cela traduit en partie leur ignorance de la façon dont la recherche peut éclairer la politique. Elles ont exprimé l’espoir de voir la recherche avoir des répercussions à de nombreux niveaux au niveau personnel pour les survivantes et les chercheuses communautaires; au niveau de la collectivité pour les fournisseurs de services et les membres de la collectivité; au niveau provincial pour le CAPRO et des organismes analogues; au niveau fédéral, à Justice Canada. Chacun de ces intervenants a un rôle à jouer pour ce qui est de tirer le meilleur parti possible de la recherche centrée sur la collaboration.

Chefs de projet

Les chefs de projet de Justice Canada et du CAPRO étaient très encouragés par l’issue de leur partenariat. Le projet a satisfait aux attentes de Justice Canada au niveau fédéral (communication de résultats de recherche importants pour l’élaboration de la politique) et du CAPRO au niveau de l’organisme communautaire (indication des étapes suivantes de l’action communautaire). Justice Canada et le CAPRO peuvent s’enorgueillir de l’élaboration conjointe d’une démarche de recherche qui a respecté les survivantes, impliqué des chercheuses communautaires et atteint les buts visés par les chefs du projet.

Même si le partenariat entre le CAPRO et Justice Canada a produit de bons résultats sous bien des rapports, les deux parties reconnaissent l’existence d’un déséquilibre de forces et estiment que cet aspect aurait dû être réglé de façon plus directe. S’il y a une leçon que l’on peut tirer de ces difficultés, c’est certes que les parties doivent s’engager à discuter ouvertement de ces questions de pouvoir dès le début de l’étude ainsi que tout au long de celleci à mesure que les problèmes surviennent. Il est important, pour assurer la réussite de ces partenariats, de miser sur des sentiments de confiance et de bonne volonté.

Les problèmes ne sont pas le produit direct d’un déséquilibre de forces. Autrement dit, la solution ne consiste pas à établir un équilibre des forces et à faire en sorte que toutes les parties aient également voix au chapitre dans toutes les décisions et pour tous les aspects de la recherche. Des déséquilibres de forces sont inévitables dans tout partenariat entre le gouvernement et la collectivité. Les problèmes risquent autant de résulter des efforts de partage des pouvoirs que de l’exercice de ceux-ci. Dans leur tentative bien intentionnée de se montrer démocratiques et coopératifs, les collectivités et le gouvernement peuvent choisir de ne pas soulever des problèmes qui devraient sans doute l’être.

Il est important de définir les rôles de façon à reconnaître l’expertise des gens et aussi les limites de leur capacité. Les partenariats entre le gouvernement et une collectivité doivent comporter une définition précise des rôles de toutes les parties. Pour cela, il faut essayer de prévoir les rôles qui peuvent se présenter au fur et à mesure que la recherche progresse, ce qui peut inclure des aspects fondamentaux, comme la détermination des questions de recherche et la conception de celleci, mais aussi des aspects moins évidents, comme la formation des chercheurs communautaires, la responsabilité pour les données, la diffusion des résultats et la responsabilité pour les phases d’action éventuelles. La détermination précoce d’objectifs communs peut également contribuer à la définition des rôles et à la promotion du travail d’équipe, deux aspects essentiels des partenariats entre la collectivité et le gouvernement.

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