Réaction des victimes au traumatisme et conséquences sur les interventions : étude et synthèse de la documentation
Avant-propos
La connaissance de l'univers psychologique intérieur de la victime découle du travail des chercheurs aussi bien que des efforts des fournisseurs de services qui s'occupent des victimes. Les personnes spécialisées dans ce domaine font souvent preuve d'un intérêt pour les victimes qui dépasse le cadre normal de la recherche. De plus, la compréhension des changements psychologiques que subit la victime d'un crime est étroitement liée à la compréhension de son univers intérieur. Ces changements ont une influence directe sur la manière dont il faut considérer l'incident criminel, mais aussi sur l'adaptation subséquente. Dans le présent document, l'auteur a voulu plus particulièrement définir les changements cognitifs que subissent les victimes. L'objectif premier consiste toutefois à comprendre comment les caractéristiques de la victime, les changements cognitifs qu'elle subit et sa capacité d'adaptation influencent la compréhension clinique et les interventions. Cet objectif axé sur le traitement se reflète dans l'ampleur de la documentation retenue et dans la volonté de l'auteur de dépasser les limites de la recherche sur les changements cognitifs et les victimes d'un crime lorsque la documentation s'avère insuffisante. Cette approche exploratoire devrait constituer un guide utile pour l'élaboration future des politiques et des programmes, pour la recherche et pour les études cliniques.
Les interprétations contenues dans le présent document sont uniquement celles de l'auteur et ne représentent pas nécessairement celles du ministère de la Justice du Canada ou de ses employés.
Remerciements
L'auteur tient à remercier Dre Lara K. Robinson pour les observations utiles qu'elle a formulées à propos d'une version antérieure de ce document.
Principales conclusions
Les conclusions suivantes sont tirées de l'examen de la documentation sur la victimisation :
- La victimisation est un processus et non un événement en soi.
- Les victimes souffrent des changements cognitifs que provoque la victimisation.
- Il existe très peu de documents portant spécifiquement sur les changements cognitifs provoqués par la victimisation. Il faut pousser davantage la recherche, pure et appliquée, pour comprendre les changements cognitifs liés à la victimisation.
- La colère, la peur et l'évitement sont des réactions courantes à la victimisation. Mentionnons également la dépression, l'anxiété, la dissociation mentale, la recherche d'information et l'autonomisation.
- La victimisation a probablement un effet cognitif direct, car l'individu se redéfinit comme « victime », et indirect, en raison des changements qui accompagnent les réactions.
- Les caractéristiques du crime sont importantes lorsqu'on examine la réaction au traumatisme.
- La gravité du crime et de la blessure semble être plus importante que la nature spécifique du crime (p. ex. violence conjugale, voies de fait ou agression sexuelle) en ce qui concerne la manifestation des symptômes.
- Le soutien social, perçu et réel, est important pour atténuer les réactions au traumatisme.
- Le soutien social a un effet marquant sur la prise de décisions et la capacité subséquente de surmonter le traumatisme.
- Les victimes préfèrent les soutiens naturels (famille, amis) aux soutiens professionnels.
- Il existe peu de recherches empiriques sur la pertinence de jumeler les clients aux interventions ou sur l'efficacité de l'intervention en cas de crise.
- Les victimes ont besoin d'un éventail complet de services.
Résumé
Le processus de la victimisation ne s'arrête pas après la perpétration du crime. Les traumatismes associés au comportement criminel peuvent avoir des répercussions sur la façon dont les victimes se perçoivent et entrevoient leur monde et leurs relations. Les traumatismes et les pertes qui les accompagnent risquent de mettre en péril la perspective que l'on a de soi dans la vie. En outre, les effets psychologiques des traumatismes peuvent être de longue durée et risquent d'avoir un effet débilitant. La présente étude porte sur les changements cognitifs qui ont des répercussions sur toute la personne. La capacité de régler des problèmes, les habiletés d'adaptation, les relations personnelles, sociales et professionnelles, tout cela peut être compromis par les changements cognitifs. La présente étude et synthèse vise à repérer les changements cognitifs liés à la victimisation découlant du crime et à les relier aux enjeux cliniques entourant les interventions. L'une des grandes difficultés est qu'il existe peu de recherche empirique sur les changements cognitifs qui découlent de la victimisation. Ainsi, nous avons fait tous les efforts possibles pour inclure des domaines connexes pouvant éclairer le monde psychologique très complexe de la victime.
Quand on examine l'univers intérieur de la victime, il est difficile d'établir un profil psychologique lié à sa réaction. La réalité de la psychologie individuelle fait en sorte que chaque personne est différente et réagira différemment à un élément stressant, notamment au crime. Cependant, on peut discuter de certains effets psychologiques probables de la victimisation. Casarez-Levison (1992) a indiqué que les victimes pouvaient connaître la peur, l'humiliation, la gêne, la colère, la dépossession, le rejet et avoir des symptômes physiques. D'autres incluent certains des problèmes ci-dessus et y ajoutent la dépression, l'anxiété, l'hostilité, l'évitement, l'aliénation, une perte d'estime de soi et un besoin sans cesse croissant de soutien social tant chez les victimes de crimes avec violence que de crimes sans violence (Norris, Kaniasty et Thompson, 1997). Les traumatismes psychologiques associés à la victimisation peuvent venir perturber les sentiments de contrôle, d'attachement interpersonnel; ils peuvent provoquer de l'hypervigilance, des troubles du sommeil, l'apparition de souvenirs envahissants, l'anxiété, la colère, l'affliction et la dépression (Everly, Flannery et Mitchell, 2000). Sur le plan social et interpersonnel, la victimisation et le traumatisme qui l'accompagne peuvent avoir des répercussions sur une vaste gamme de systèmes, y compris la famille, les relations matrimoniales ou entre pairs, le monde de l'école et du travail, voire la collectivité dans son ensemble (Burlingame et Layne, 2001).
Pour comprendre le processus de la victimisation, Casarez-Levison (1992) a synthétisé plusieurs modèles et déterminé quatre étapes du processus de la victimisation : prévictimisation et organisation, victimisation et désorganisation, transition et protection ainsi que réorganisation et résolution du problème. Ce modèle suit la victime à partir du moment où le crime n'a pas encore été commis jusqu'à celui où elle doit faire face à l'événement criminel en passant par l'adaptation aux ramifications de l'événement criminel. Dans leur expérience, la plupart des victimes ressentiront un sentiment de déni et d'acceptation. Au moment où elles doivent s'adapter à leur nouveau rôle de « survivantes », elles remettent souvent en question la prévisibilité de leur monde, c'est à dire cette croyance que le monde est un endroit sûr et équitable. Cela vient remettre en question la croyance « au monde juste », à savoir que les bonnes choses arrivent aux bonnes personnes et les mauvaises aux mauvaises personnes (Resick et Schnicke, 1993). La gravité du crime et les caractéristiques préalables à la victimisation ont souvent des répercussions sur la façon dont la victime relève ces défis. Notons en passant que les victimes ne reviennent pas à l'état dans lequel elles vivaient avant la victimisation, mais qu'elles sont changées pour toujours par ce phénomène. Les caractéristiques spécifiques du crime (gravité, recours à la violence, utilisation d'une arme, recours à la menace), les caractéristiques de la victime (habiletés d'adaptation, antécédents de violence, caractéristiques liées à la personnalité, éléments démographiques) et les caractéristiques des systèmes (réactions des autorités, soutien perçu et reçu) peuvent avoir des répercussions sur le niveau de détresse de la victime (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001; Norris et coll., 1997; Ozer, Best, Lipsey et Weiss, 2003). Cette détresse a une incidence sur l'adaptation subséquente.
Quand on examine les conséquences psychologiques du crime, il faut reconnaître que la victimisation est souvent un événement imprévisible qui contrecarre le déroulement normal de la vie de la victime. Les réactions cognitives et émotives peuvent se traduire par l'incapacité de sortir, l'évitement de stimulus liés au crime, le retrait social, la modification de ses activités, une dépendance accrue à l'égard des autres, la consommation abusive d'alcool et de drogue et des changements profonds du mode de vie (déménagement, interruption du service téléphonique, etc.). Environ la moitié des victimes d'un crime avec violence font état d'un niveau de détresse allant de modérée à extrême, y compris la dépression, l'hostilité et l'anxiété (Norris et coll., 1997). La gravité du crime a aussi des répercussions sur la détresse (colère, tension, tristesse), sur la sécurité (crainte, évitement), sur l'estime de soi (piètre estime de soi, sentiment d'infériorité) et sur la confiance (cynisme et pessimisme). Entre autres résultats cognitifs, mentionnons les problèmes de mémoire, la difficulté de prendre des décisions, la susceptibilité accrue à l'influence sociale, la désorientation, les problèmes de concentration et ainsi de suite. Bien que des symptômes puissent être présents durant l'événement criminel, on peut retrouver nombre d'entre eux après le crime si les problèmes ne sont pas réglés adéquatement.
En ce qui concerne l'adaptation, Norris et coll. (1997) ont signalé l'importance d'accéder à des sources de soutien naturel (famille, amis, etc.) et professionnel (policiers, avocats, membres du clergé, médecins, spécialistes de la santé mentale). Bien qu'en général les victimes préfèrent les soutiens naturels (Leymann et Lindell, 1992), environ 12 p. 100 d'entre elles font appel à des services de santé mentale, les victimes d'un crime avec violence étant plus nombreuses à recourir à ces services (Norris et coll., 1997). Entre autres stratégies communes de réaction, mentionnons la recherche d'information, le fait de mettre l'accent sur la survie, l'autocomparaison, la comparaison sociale, les activités permettant de reprendre le contrôle de soi, l'activisme, l'évitement, le déni et l'illusion sur soi-même, la dissociation mentale et, sur le plan cognitif, le rétrécissement de son champ de concentration. Les victimes ont à leur disposition de nombreuses stratégies possibles pour réagir et elles choisiront probablement une stratégie constituée d'un mélange d'habiletés cognitives, d'antécédents et de variables individuelles de la personnalité. La liste ci-dessus n'est toutefois pas exhaustive car chaque personne aura sa propre façon de réfléchir et de sentir et ces habiletés seront utilisées en synergie pour créer des stratégies et des comportements d'adaptation.
Dans l'examen des traumatismes et de la victimisation, une bonne partie de la recherche clinique s'est concentrée sur le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), l'anxiété et la dépression (Byrne et coll., 1999; Dempsey, 2002). Les chercheurs ont constaté que la violence et l'adaptation négative expliquaient 30 p. 100 de la variance du syndrome de stress post-traumatique, 11 p. 100 de la variance de l'anxiété et 20 p. 100 de la variance de la dépression (Dempsey, 2002). Ces troubles sont liés à la violence au travail (Rogers et Kelloway, 2000), à l'agression sexuelle (Byrne et coll., 1999), aux agressions sexuelles durant l'enfance (Merrill, Thomsen, Sinclair, Gold et Milner, 2001), aux incidents critiques (Everly et coll., 2000), aux crimes avec violence (Byrne et coll., 1999) et à la violence conjugale (Wolkenstein et Sterman, 1998). Le syndrome de stress post-traumatique, en particulier, a été reconnu comme une conséquence relativement fréquente de la victimisation (Byrne et coll., 1999).
L'une des stratégies possibles permettant d'aborder les traumatismes chez les victimes est la gestion du stress à la suite d'un incident critique (GSIC). Elle consiste en une fusion de modèles d'intervention en cas de crise et de techniques de verbalisation psychologique de groupe (Everly et coll., 2000). Grâce à l'application de méthodes à grande échelle de préparation à la crise, à du counseling de crise aigüe individuel, à un processus de désamorçage, à des séances de verbalisation, à des interventions en cas de crise familiale et à des procédures de suivi, on espère pouvoir éviter les pires effets du traumatisme. Bien que l'on remette en question l'efficacité de cette gestion, cette approche reconnaît effectivement la nécessité d'offrir des services immédiats à la victime (Everly et coll., 2000). Les victimes d'un crime peuvent bénéficier d'interventions hâtives en cas de crise dans le but de les aider à relever les premiers défis qui se posent, plutôt que de se concentrer sur la réduction des résultats comme le stress post-traumatique, l'anxiété et la dépression, que la thérapie est peut-être mieux en mesure de régler (Calhoun et Atkeson, 1991).
Le modèle transthéorique de changement de comportement (Prochaska, DiClemente et Norcross, 1992) est un autre modèle à utiliser pour comprendre la façon dont les victimes s'adaptent aux interventions. D'après ce modèle, les gens traversent différents cycles de processus psychologiques et affichent différents comportements lorsqu'ils font face au changement. Les cinq étapes sont les suivantes : l'étape précédant l'intention (la personne n'a nullement l'intention de changer), l'intention (la personne est consciente de son problème et envisage sérieusement de changer), la préparation à l'action (elle a l'intention d'agir bientôt), l'action (la personne essaie activement de changer) et la persévérance (elle persiste dans le changement et évite la rechute). Le modèle transthéorique est en général assez utile pour différents problèmes et processus de changement. Il renferme également des recommandations permettant d'aider les gens à franchir rapidement le processus de changement. Cela pourrait être particulièrement pertinent pour aider à renvoyer les victimes aux services appropriés et à améliorer les résultats. Il existe peu de recherches sur l'application du modèle transthéorique aux interventions auprès des victimes, mais certaines indications laissent croire qu'il pourrait être utile.
Enfin, il existe plusieurs améliorations nécessaires pour établir une base solide de documentation sur les changements cognitifs liés à la victimisation. Le besoin premier est d'élargir cette documentation de façon considérable, car très peu de travail a été fait dans ce domaine. Ce faisant, les chercheurs devraient se concentrer sur la recherche longitudinale, qui permettra d'examiner la situation de la personne avant le crime et le changement, d'utiliser des méthodes et des mesures courantes, d'utiliser des groupes de contrôle et des groupes de comparaison, d'utiliser d'autres mesures de production de rapports et d'autorapports sur les rendements et de comparer l'adaptation normale à l'adaptation à la victimisation. La documentation pourrait également profiter d'un examen du traumatisme transmis par personne interposée aux soutiens naturels et de la recherche sur l'utilité de la gestion du stress à la suite d'un incident critique et du modèle transthéorique de changement de comportement pour les victimes. Enfin, toutes ces recherches devraient faire appel à des victimes réelles et ne pas exclure les cas plus difficiles.
En conclusion, il est évident que les victimes subissent des changements cognitifs et émotifs dans le processus de la victimisation. Celles qui ont besoin de services doivent accéder rapidement aux interventions appropriées. Le jumelage des clients aux services pourrait être fondé sur la gravité du crime. Malheureusement, une bonne partie de cela n'est que conjectures car il existe peu de recherches dans le domaine. On peut venir en aide aux victimes si on améliore la recherche, si on apparie les clients aux traitements, si on offre un vaste éventail de services et des traitements pratiques de soutien, si on intervient pour prévenir d'autres victimisations et si on aide les fournisseurs de services. L'information, l'intervention en cas de crise, le soutien, les interventions de groupe et la thérapie individuelle intensive font tous partie de ce vaste éventail de services.
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