Réaction des victimes au traumatisme et conséquences sur les interventions : étude et synthèse de la documentation
5. Lacunes de la documentation
Plusieurs domaines de recherche pourraient bénéficier d'une investigation plus poussée ou plus rigoureuse. La liste qui suit n'est pas une énumération des projets de recherche qui devraient être entrepris, mais elle expose plutôt les lacunes que l'on peut observer dans la documentation actuelle. Ceci étant dit, une grande partie de la documentation étudiée ne porte pas particulièrement sur les changements cognitifs résultant de la victimisation, car il y a peu d'études consacrées à cette question. C'est pourquoi la première recommandation porte sur ce point.
Changements cognitifs chez les victimes
Comme nous l'avons mentionné dans l'introduction, l'une des difficultés liées à la présente étude était le petit nombre de rapports de recherche empirique portant sur les changements cognitifs chez les victimes d'un crime. Fort heureusement, il est possible d'extrapoler à ce domaine d'étude les résultats d'autres travaux de recherche, mais cela exige toutefois quelques réserves. C'est pourquoi d'ailleurs la présente étude dans son ensemble doit être considérée comme une première étape dans la recherche de réponses aux questions portant sur les changements cognitifs. C'est pourquoi aussi toute recherche empirique fiable portant spécifiquement sur la victimisation et les changements des souvenirs, les stratégies de résolution des problèmes, le traitement de l'information, les différences entre les schémes de pensée et les changements perceptifs ne peut servir qu'à faire avancer les choses dans ce domaine. Il faut comprendre que les chercheurs dans ce domaine se concentrent sur des recherches très appliquées, mais certains travaux de recherche sur ces questions fondamentales pourraient être bénéfiques pour les victimes. Ensuite, il pourrait être utile d'examiner les changements cognitifs dans différents sous-groupes de victimes d'actes criminels.
Recherche longitudinale
Dans la recherche proposée ci-dessus, toute étude comparant des individus avant et après la victimisation peut s'avérer utile. La recherche transversale et la recherche à mesure simple ont l'inconvénient de ne pas révéler avec certitude pourquoi une relation existe. La recherche longitudinale, en revanche, permet aux chercheurs d'examiner les changements survenus après certains événement ainsi que les effets des agents modérateurs qui existaient avant la victimisation (p. ex. les facteurs de résilience et de risque). Dans la présente étude, plusieurs recherches longitudinales ont fourni de l'information utile. Il serait souhaitable que d'autres recherches longitudinales examinent les effets à long terme de la victimisation et les facteurs liés au traumatisme de la victimisation.
Situation avant le crime
Toujours dans l'optique de la recherche longitudinale, l'une des principales failles de la documentation sur la victimisation vient du fait que la plupart des recherches ont été réalisées après la victimisation. À cause de ce point de vue rétrospectif, les données avant la victimisation nous échappent. Certains chercheurs ont tenté d'évaluer la situation avant le crime au moyen de méthodes rétrospectives, mais cette manière de travailler est peu rigoureuse et exposée à l'erreur (McFarland et Alvaro, 2000). Il serait utile d'effectuer une analyse de suivi des bases de données actuelles d'individus non victimes pour repérer selon des variables d'intérêt les nouvelles victimes. La recherche doit examiner comment les caractéristiques des victimes peuvent changer à la suite de la victimisation.
Une méthode pour plusieurs sous-groupes de victimes d'un crime
L'une des difficultés liées à l'examen de la documentation, quelle qu'elle soit, consiste à délimiter certains sous-groupes en particulier. Les chercheurs sont généralement portés à étudier des sous-groupes, comme les victimes d'une agression sexuelle ou les victimes de voies de fait. Cette méthode, bien compréhensible, rend toutefois difficile la comparaison des réactions selon les sous-groupes de victimes. La recherche de Norris et coll. (1997), au Kentucky, démontre bien l'intérêt d'examiner une vaste population. Ces chercheurs ont démontré que le processus de la victimisation provoquait des effets similaires chez toutes les victimes d'un crime, peut importe s'il s'agit d'un crime contre les biens ou d'un crime avec violence (c'est-à-dire gravité). Ils ont constaté que la gravité du crime influence l'ampleur de la réaction, et non le profil de la réaction. Cette conclusion est importante pour comprendre le processus de la victimisation. Ces chercheurs ont pu démontrer aussi que les victimes d'un crime avec violence subissaient une réaction plus vive. Cette recherche devrait être répétée dans le contexte canadien, avec une période de suivi plus longue et des méthodes d'évaluation plus rigoureuses. Cela nous permettrait de raffiner notre compréhension de la victimisation.
Mesures communes
La recherche sur la victimisation découlant du crime pourrait bénéficier de la normalisation des instruments d'évaluation. Il pourrait suffire par exemple de choisir une ou deux mesures communes de la victimisation et du traumatisme qui seraient applicables à toutes les victimes. Ainsi, dans le domaine de la violence conjugale, on utilise de façon générale le test Conflict Tactics Scale, qui permet de faire des comparaisons entre différentes études. Un diagnostic du syndrome de stress post-traumatique semble être ce qui s'y apparente le plus dans la documentation générale, mais il n'est pas spécifique à la victimisation découlant du crime et les chercheurs utilisent diverses méthodes pour déterminer cette variable. Avec des mesures communes, les chercheurs pourraient ajouter toute autre mesure particulière propre à un groupe ou à un sujet donnés. Cette simple innovation faciliterait la comparaison entre les études.
Application du modèle des étapes du changement aux services destinés aux victimes
Il faudrait entreprendre des recherches pour comprendre comment les étapes du changement se manifestent chez les groupes de victimes et évaluer l'utilité de ce modèle dans la conception des interventions ou la prévision du comportement en thérapie ou des abandons. De plus, toute recherche sur le modèle transthéorique du changement de comportement devrait porter notamment sur les variables de la personnalité et de la psychopathologie, afin que l'on comprenne mieux pourquoi certaines victimes refusent de reconnaître leur état de victime (étape de la précontemplation). Il reste encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine avant que l'on puisse considérer que le modèle transthéorique du changement de comportement peut être appliqué efficacement aux victimes.
Jumelage à des groupes de comparaison et à des groupes de contrôle
Pour comprendre les effets de la victimisation et des interventions judiciaires et thérapeutiques subséquentes, il faudrait que les groupes de victimes soient jumelés à des groupes de comparaison. Les recherches portant sur un seul groupe permettent de déterminer si des changements ont eu lieu, mais ceux-ci peuvent être dus à un développement normal, à l'évolution de la société ou à d'autres facteurs extérieurs. En utilisant un groupe de comparaison, on peut savoir avec plus de certitude qu'une intervention donnée est efficace. En étudiant la victimisation secondaire, par exemple, les chercheurs pourraient facilement rapprocher les différents services de police et proposer un type de formation portant sur les rapports avec les victimes et la manière de les interroger. Par la suite, les chercheurs pourraient communiquer avec les victimes pour évaluer le degré de victimisation secondaire entre les deux périodes. Ils pourraient aussi apparier les victimes entre ces deux périodes pour déterminer les différences éventuelles entre les variables de la victimisation.
Stratégies cognitives de l'adaptation normale
Il faudrait que des recherches établissent s'il existe des différences entre l'adaptation normale et l'adaptation à la victimisation. La présente étude porte sur la victimisation découlant du crime. Dans notre examen des changements cognitifs liés à l'adaptation à la victimisation, nous avons toutefois tenu compte de la documentation portant sur les catastrophes naturelles et des événements d'ordre général. Il peut s'agir là d'une surgénéralisation de cette recherche en ce sens que les effets peuvent être différents quand l'acte provoquant le traumatisme dépend d'une autre personne (l'auteur du crime). Ozer et coll. (2003) affirment que le rapport entre le traumatisme et le syndrome de stress post-traumatique est plus étroit quand l'événement traumatisant est un crime, par opposition à une catastrophe naturelle. Cet aspect interpersonnel de la victimisation découlant d'un crime est susceptible d'ajouter d'autres éléments à la réaction traumatique. On pourrait s'attendre à ce que certaines notions comme la confiance, les craintes sociales et le sentiment de sécurité personnelle soient influencées différemment quand le traumatisme est causé par une autre personne. Par exemple, les résultats de recherche sur l'attachement et le traumatisme causé par la guerre (Mikulincer et coll., 1993) seraient différents si le traumatisme était causé par un crime interpersonnel.
Utilisation d'autres rapports dans la recherche sur l'efficacité
Toute recherche sur la victimisation et les changements qui se produisent chez les victimes avant et après la victimisation devrait inclure dans la mesure du possible des rapports provenant des proches des victimes. En demandant aux proches d'évaluer la réaction au traumatisme, les chercheurs seront en mesure de valider partiellement la manière dont la victime éprouve le changement. Rappelons que la victime et les autres n'ont pas la même opinion quand il s'agit d'évaluer le changement observé chez la victime avant et après la victimisation (McFarland et Alvaro, 2000). Cette approche pourrait être utilisée pour déterminer l'efficacité des traitements et dans l'application aux victimes du modèle des étapes du changement. Les victimes qui sont à l'étape de la précontemplation ne se rendent pas nécessairement compte qu'elles peuvent éprouver des problèmes associés à la victimisation, alors que les autres peuvent observer des changements (Prochaska et coll., 1992). Cette approche pourrait être utilisée à toutes les étapes ou avec tous les types de recherches sur l'efficacité pour obtenir plus d'information sur les changements associés à la victimisation et sur les interventions subséquentes.
Recherche sur le traumatisme transmis par personne interposée chez les soutiens naturels
Bien que certains travaux aient été consacrés à l'épuisement chez les soutiens professionnels, bien peu d'études portent sur le système des soutiens naturels. Comme nous l'avons mentionné, les soutiens naturels semblent être la source de soutien préférée de la plupart des victimes (Greenberg et Ruback, 1992; Leymann et Lindell, 1992; Norris et coll.,1997). Cette source de soutien est donc une aide précieuse pour les victimes, et les soutiens naturels peuvent même parfois aider la victime à surmonter ses difficultés sans qu'elle doive recourir à d'autres services. De toute évidence, la victimisation exerce une influence sur le réseau social de la victime. Nelson et coll. (2002) se sont intéressés aux difficultés liées au traitement des couples dont les deux membres ont subi un traumatisme et ont mis en évidence plusieurs problèmes découlant du choc causé par des stratégies d'adaptation différentes. La dynamique qu'ils décrivent pourrait toutefois s'appliquer plus facilement à toute relation où l'un des partenaires est victime tandis que l'autre a la responsabilité de l'aider à surmonter son traumatisme. Plusieurs travaux de recherche démontrent que la victimisation a un effet sur le système social de la victime. Byrne et coll. (1999), par exemple, ont constaté que les victimes d'une agression sexuelle risquaient davantage d'avoir divorcé avant la fin de l'étude. Cela peut être attribuable à des changements subis par la victime, par le conjoint ou par les deux. Il faudrait pousser les recherches dans ce domaine.
Recherche portant sur des victimes du " monde réel "
Même si toutes les recherches portant sur le " monde réel " souffrent de lacunes parce que les sujets volontaires diffèrent des sujets non volontaires et qu'ils ne sont pas choisis au hasard, il existe un autre problème auquel la recherche peut s'intéresser. Quand il est question d'évaluer l'efficacité d'un traitement, il est courant de sélectionner les sujets potentiels au moyen de certains critères. Par exemple, Resick et coll. (2002) ont exclu les individus aux prises avec certains problèmes particuliers comme la psychose, des troubles du développement, des intentions suicidaires, un comportement parasuicidaire, l'alcoolisme ou la toxicomanie, l'analphabétisme et d'autres facteurs. Ce type de sélection peut aider à comprendre si un traitement est efficace dans des conditions idéales. La recherche sur l'efficacité des traitements devrait toutefois s'intéresser aussi à l'univers des services typiques offerts aux victimes et au profil normal des victimes qui peuvent avoir besoin d'aide. En d'autres termes, il peut être important de savoir qu'un traitement ou une intervention donnés sont efficaces dans un sous-groupe stable en particulier, mais cette connaissance risque d'être peu utile quand il s'agit de savoir quel type de traitement peut s'avérer utile dans les faits. La recherche doit donc porter aussi sur l'applicabilité des traitements à des victimes réelles et en milieu réel.
Recherche approfondie sur l'applicabilité des interventions en cas de crise et de la GSIC aux victimes d'un crime
Comme nous l'avons mentionné, on cherche encore à savoir si la GSIC peut contribuer à atténuer les effets du traumatisme chez les victimes. Cependant, on ne se préoccupe pas assez de savoir si les efforts pour aider les victimes sont importants. Il faut poursuivre des recherches empiriques approfondies sur l'utilité de la GSIC et de ses principes dans le cas des victimes d'un crime. Ces méthodes peuvent convenir davantage à certains groupes de victimes plutôt qu'à d'autres. Cependant, en raison des avantages que procure le soutien social, il se peut que la GSIC, comme les autres interventions en groupe, puisse provoquer des effets positifs chez toutes les victimes. Il faudrait toutefois arriver à savoir si la GSIC peut provoquer des effets négatifs chez les individus enclins à la dissociation.
Enfin, comme la GSIC commence à s'avérer utile aux fournisseurs de services, il serait opportun de déterminer si elle peut aussi aider les intervenants de refuges, les intervenants en santé mentale et le personnel du système de justice pénale à atténuer le traumatisme transmis par personne interposée. Certaines données semblent appuyer ce type d'application, mais les preuves ne sont pas aussi solides qu'on le souhaiterait.
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