Recueil des recherches sur les victimes d'actes criminels, numéro 2, 2009

Victimisation, résilience et recherche de signification : aller de l’avant et gagner en force

Par James K. Hill, psychologue agréé[1]

Les victimes d’actes criminels doivent souvent surmonter de formidables obstacles : leur univers a été complètement bouleversé et elles doivent s’adapter du mieux qu’elles le peuvent. Certaines sont tellement traumatisées qu’elles éprouvent des problèmes personnels et de santé mentale qui perturbent encore plus leur vie quotidienne. Bon nombre de victimes, cependant, semblent en mesure de traverser cette dure période sans demander d’aide professionnelle et même sans que les services d’aide aux victimes ne sachent qu’elles existent (Gannon et Mihorean, 2005). Elles semblent parvenir à mobiliser leurs ressources et à rebâtir leur vie. Les organismes d’aide voient souvent les victimes au moment où elles vivent une grande détresse, alors ils ont tendance à croire que toutes les victimes sont traumatisées (c’est le « traumatisme préjugé » selon Nelson et coll., 2002). En fait, les victimes d’actes criminels afficheront vraisemblablement des degrés divers de résilience et un large éventail de réactions, de mécanismes d’adaptation positive et négative ainsi que différentes capacités d’aller de l’avant dans leur vie.

Le manuel du ministère de la Justice du Canada intitulé Working with victims of crime: A manual applying research to clinical practice, Revised edition (Hill, 2008) décrit les conséquences psychologiques de la victimisation et la façon de traiter les victimes d’actes criminels. Le présent article porte essentiellement sur la recherche qui a été effectuée concernant la résilience, l’adaptation positive[2] et les forces que les victimes peuvent utiliser pour aller de l’avant et renouer avec leurs proches, leur collectivité et la société en général. Dans la première partie, nous nous attarderons à la résilience et à la victimisation, puis, dans la deuxième, aux forces qui peuvent s’appliquer à différentes étapes du processus de victimisation et de rétablissement.

Qu’est-ce que la résilience?

Même si on entend souvent l’expression « résilience » et les praticiens parlent de « ressort psychologique », il peut être difficile de savoir exactement de quoi les gens parlent. On reconnaît que c’est une caractéristique positive, mais sa forme précise peut nous échapper. La résilience est un terme employé fréquemment pour décrire la capacité d’une personne de garder son équilibre face à des difficultés (Bonanno, 2004). Ceci ne dénote pas l’absence de problèmes mais plutôt l’aptitude à ne pas en subir les contrecoups et à rester en santé malgré les défis. Parfois, quand les praticiens parlent de « résilience », il parlent en réalité de « rétablissement », de la capacité de « rebondir » après un traumatisme (Bonanno, 2005). La résilience peut aussi être vue plutôt sous l’angle d’un « rétablissement rapide »; la victime est en mesure de traiter et de comprendre les bouleversements qu’elle vit, mais elle mobilise rapidement ses ressources et traverse avec succès la crise.

Les recherches démontrent que la résilience est relativement courante (Bonanno, 2004; Bonanno et coll., 2006; Westphal et Bonanno, 2007). Chez les victimes d’actes criminels, nous pouvons constater que la majorité n’éprouvent pas de problèmes de santé mentale par la suite (Ozer et coll., 2003) et ne se prévalent même pas des services existants (Gannon et Mihorean, 2005). Les intervenants ont plus de chances de rencontrer les victimes vraiment résilientes quand elles se préparent à témoigner devant les tribunaux. Il se peut que ces victimes aient encore besoin d’un certain soutien, mais il s’agit d’un soutien qui est lié surtout au processus de justice pénale (c.-à-d. de l’information).

Nous pouvons percevoir la résilience comme une progression, où chaque victime possède certaines forces et certaines qualités qui multiplient sa capacité de se rétablir. Quelles sont donc les principales conclusions des recherches sur la résilience et comment les intervenants peuvent-ils favoriser la croissance et la résilience chez leurs clients? Selon Bonanno (2005), un grand nombre des caractéristiques que nous associons à une vie saine (ressources personnelles, bon réseau de soutien, pragmatisme, etc.) encouragent la résilience. La documentation cerne aussi plusieurs facteurs qui permettent de relever avec succès les défis.

La ténacité / l’autonomie / la confiance en soi (Bonanno, 2004; Bondy et coll., 2007; Haskett et coll., 2006; Williams, 2007) désignent le fait pour une personne de posséder les aptitudes et les qualités nécessaires pour se donner la vie qu’elle souhaite. La personne est autosuffisante, peut diriger sa vie et faire ses propres choix. D’après Bonnano (2004), la ténacité repose sur trois éléments connexes : 1odonner un vrai sens à sa vie, 2o croire qu’on peut influer sur le contexte et l’événement (l’« autoefficacité » selon Bandura, 1997) et 3o croire que les expériences positives et négatives de la vie offrent des occasions de grandir. Autrement dit, la victime qui croit que sa vie a un sens, qu’elle en a le contrôle et qui perçoit les durs moments comme des occasions d’apprentissage peut être plus apte à faire face aux défis.

Certaines victimes d’actes criminels vont s’adapter positivement en participant à des activités qui les aideront à reprendre (ou à prendre) le contrôle de leur vie. Ces activités d’habilitation peuvent consister, dans le cas d’une victime d’agression, à prendre des cours d’autodéfense (Hagemann, 1992) ou à porter plainte et à témoigner devant les tribunaux (Greenberg et Ruback, 1992). D’autres victimes reprennent le contrôle de leur vie en devenant activistes ou défenseurs des droits des victimes (Hagemann, 1992). Elles mettent leur expérience au service de la société, essayant de changer celle-ci afin qu’elle fasse moins de victimes ou qu’elle les traite de façon plus équitable. Ces activités peuvent aussi donner à la personne l’impression qu’elle contribue à bâtir un monde sûr (ou du moins un monde plus sûr). Le fait de participer à la défense des droits des victimes ou à l’entraide pourrait aussi lui donner un but véritable dans la vie (Bonanno, 2004) et augmenter le sentiment d’espoir qu’elle a face à l’avenir (voir ci-après).

L’identité personnelle positive désigne l’image positive qu’une personne a d’elle-même et qui peut l’aider à ne pas disperser ses énergies quand elle est confrontée à des difficultés. Il est logique qu’une personne ayant une opinion positive d’elle-même (« Je suis une bonne personne et les gens m’apprécient ») ait plus de ressort en situation de crise. Même les gens qui ont une opinion positive irréaliste d’eux-mêmes (un excès de confiance en soi qu’on appelle l’« autovalorisation ») réussissent mieux à surmonter les défis que ceux qui ont une image neutre ou négative d’eux-mêmes (Bonanno, 2004; Bonanno, 2005). Les autres ne les aiment peut-être pas et peuvent les considérer narcissiques, mais ceux qui s’autovalorisent ont tendance à réagir aux pertes plus efficacement que la population en général. En d’autres mots, une image positive de soi aide une personne à s’en tirer.

Les gens qui sont adaptables (Bonanno, 2005) et capables d’évoluer en fonction des difficultés de la vie sont susceptibles d’être plus en mesure de passer à travers les périodes de crise. Il peut s’agir d’une adaptabilité sur le plan des émotions ou des comportements (Bonanno, 2005) ou de la capacité de voir du positif dans des événements négatifs (« voir la vie en rose », selon Tugade et Fredrickson, 2007). Un autre élément de l’adaptabilité peut être la volonté de modifier le parcours à mi-chemin et d’apporter des changements mineurs aux mécanismes d’adaptation, ce qui améliore probablement les chances de surmonter les problèmes. Par exemple, une personne ressent de la détresse et appelle un ami pour parler. Si cet ami ne répond pas, il peut être nécessaire que la personne adapte son plan et sorte faire une promenade, appelle un autre ami, médite ou consulte un service d’entraide, qu’importe. Ceux qui ne sont pas capables de modifier leur plan en conséquence peuvent se donner seulement une ou deux options et risquent de ne pas aussi bien s’en tirer.

Les gens qui ont une attitude positive, c’est-à-dire qui regarde l’avenir avec espoir, sont généralement plus résilients (Bondy et coll., 2007). De même, les personnes résilientes voient en général le monde comme un endroit sûr (Williams, 2007). Les intervenants peuvent reconnaître que bien des victimes s’efforcent de reprendre espoir et de recommencer à se sentir en sécurité après leur agression. De fait, une bonne partie des efforts déployés par les organismes d’aide visent à donner espoir et motivation aux victimes d’actes criminels. Par conséquent, les victimes qui sont capables d’envisager l’avenir avec espoir et confiance sont beaucoup plus susceptibles de se rétablir après la victimisation.

Selon certains chercheurs, ceux qui optent pour l’adaptation par répressionont tendance à éviter les pensées, les émotions et les souvenirs négatifs. Les études ont montré que ces personnes ont tendance à se dissocier émotivement des situations difficiles en affirmant qu’elles ne ressentent pas de stress, même quand les mesures physiques indiquent qu’elles sont stressées (Bonanno, 2004). Il s’agit souvent de ces personnes qui disent que cela ne les « trouble pas vraiment ». On croit généralement que ces gens-là se sont « refermés sur eux-mêmes » et qu’ils doivent reprendre contact avec leurs émotions. Même si c’est peut-être vrai pour certaines victimes, dans d’autres cas, il vaut mieux parfois laisser opérer cette stratégie naturelle d’adaptation. Même des cliniciens chevronnés peuvent pousser trop loin et causer une détresse qui aurait pu être évitée. Il y a donc lieu d’examiner les autres aspects de la vie de la personne; si tout fonctionne à peu près comme avant le crime, il n’est peut-être pas utile de remettre en question le style naturel de la victime. Les chercheurs insistent toutefois sur l’importance de préciser à tous les clients les services qui sont disponibles au cas où ils en auraient besoin dans l’avenir.

Ceux qui sont capables de vivre et de gérer des émotions complexes (Coifman et coll., 2007; Haskett et coll., 2006) sont mieux équipés pour faire face à des situations difficiles sans se sentir dépassés par les événements. Contrairement à ceux qui s’adaptent par répression, ces personnes sont en mesure de cerner leurs émotions et de les vivre très bien, sans rien bloquer. Les intervenants ont probablement rencontré certaines victimes qui parvenaient extrêmement bien à maîtriser leurs émotions dans le contexte de la victimisation et du système de justice. Fait intéressant, les recherches soulignent que la résilience se retrouve aussi bien chez les gens qui s’adaptent par la répression que ceux qui vivent bien leurs émotions. Voilà qui confirme qu’une approche unique ne fonctionne pas avec toutes les victimes; il faut laisser la personne nous montrer ses forces et ses mécanismes d’adaptation habituels. Ensuite, nous pouvons l’aider à consolider ses stratégies.

Vivre des émotions positives (Bonanno, 2005; Tugade et Fredrickson, 2007) aide les gens de deux façons : 1o les émotions positives remplacent les émotions négatives et 2o elles en contrecarrent les effets (Bonanno, 2004). En examinant les avantages des émotions positives, Fredrickson (1998) a mis au point une théorie « d’expansion et de construction » des émotions positives suivant laquelle les émotions négatives (p. ex. l’anxiété, la dépression et la crainte) forcent les gens à concentrer leur attention, tandis que les émotions positives leur permettent d’être plus ouverts aux nouvelles idées et aux nouveaux modes de pensée. Par conséquent, les émotions positives améliorent la créativité et la résolution de problèmes (Fredrickson, 1998). Il est aussi possible, comme le signale Bonanno (2005), que les tiers appuieront davantage des personnes qui expriment des émotions positives. Quand ils ont étudié les victimes d’actes terroristes, Fredrickson et ses collaborateurs (2003) ont remarqué que des émotions positives comme la gratitude, l’intérêt et l’amour avaient aidé les gens après les attentats du 11 septembre.

Ceux qui reçoivent un soutien social (Bonanno, 2005; Gewirtz et Edleson, 2007; Haskett et coll., 2006; Sun et Hui, 2007; Williams, 2007) et ont noué des relations de grande qualité font aussi preuve d’une plus grande résilience que ceux qui disposent de ressources sociales moindres. Un grand nombre de travaux de recherche et de théories soulignent les avantages du soutien social que reçoivent les victimes d’actes criminels (Greenberg et Beach, 2004; Greenberg et Ruback, 1992; Leymann et Lindell, 1992; Norris et coll., 1997) et les victimes qui bénéficient d’un soutien positif de la part de la société progressent mieux (Nolen-Hoeksema et Davis, 1999; Steel et coll., 2004). Le soutien peut aider les victimes à communiquer des sentiments troublants et à ramener à des dimensions réelles leurs pensées, leurs actions et leurs sentiments (Greenberg et Ruback, 1992; Leymann et Lindell, 1992; Nolen-Hoeksema et Davis, 1999; Norris et coll., 1997). En outre, il semble que même le fait de savoir qu’elle reçoit une aide peut aider la victime à se sentir mieux (Green et Diaz, 2007), particulièrement si elle éprouve de la colère (Green et Pomeroy, 2007).

Tant le soutien naturel (offert par des membres de la famille ou des amis, par exemple) que professionnel (p. ex. policiers, avocats, membres du clergé, médecins, intervenants en santé mentale) peuvent aider la victime. Même si le choix des formes d’aide appartient aux victimes, celles qui optent pour un soutien naturel sont plus susceptibles de chercher également de l’aide professionnelle, surtout si elles estiment avoir reçu un soutien positif (Norris et coll., 1997). Les personnes qui appuyent la victime peuvent lui offrir de l’information, une présence, une objectivité face à la réalité, une aide émotionnelle et de l’argent ou un endroit sûr pour vivre (Everly et coll., 2000). Le soutien semble aussi réduire l’anxiété de la victime (Green et Pomeroy, 2007). Les intervenants devront tenir compte du soutien naturel que reçoit la victime et peuvent même vouloir donner à ces personnes qui l’appuient une formation au sujet de la victimisation.

Il n’est peut-être pas surprenant que les gens qui sont socialement compétents(Bondy et coll., 2007; Gewirtz et Edleson, 2007; Haskett et coll., 2006) aient aussi tendance à être plus résilients. La compétence sociale inclut les aptitudes d’une personne à communiquer, à être empathique et attentive et à établir des liens positifs avec autrui. Cette compétence améliore vraisemblablement la résilience en aidant la personne à combler ses besoins et peut étendre l’envergure et la qualité de son réseau d’aide.

En dernier lieu, certains chercheurs soulignent que les (Bondy et coll., 2007; Gewirtz et Edleson, 2007; Haskett et coll., 2006; Williams, 2007) comme l’intelligence et la capacité de résoudre des problèmes et de planifier de façon efficace ont aussi un lien avec le fait qu’une personne parvient à surmonter des obstacles. C’est logique, puisque la personne dispose alors de meilleures ressources personnelles internes. Elle peut également être plus en mesure d’examiner diverses options et de faire un choix. Selon moi, une bonne partie de l’adaptation négative que nous voyons en pratique clinique découle simplement du fait que la personne est persuadée que cette forme d’adaptation est sa meilleure avenue pour régler le problème. Ceux qui possèdent des aptitudes cognitives supérieures devraient être capables de trouver plus d’options (positives comme négatives) et peuvent donc être plus susceptibles de choisier des solutions ayant moins d’effets négatifs.

En outre, les victimes qui possèdent de plus grandes aptitudes cognitives sont peut-être plus capables de jouir des avantages associés à la comparaison sociale. Elles peuvent apprendre à mieux comprendre leur situation en se comparant à d’autres qui ont vécu des crimes semblables. Elles peuvent se sentir inspirées par des victimes qui se remettent bien des événements (Greenberg et Ruback, 1992). Elles peuvent aussi se comparer à d’autres dont la situation est pire que la leur et se considérer chanceuses de ne pas avoir été plus gravement atteintes (Hagemann, 1992; Greenberg et Ruback, 1992; Thompson, 2000). La comparaison sociale semble aider la personne à remettre les choses en perspective et peut même l’inciter à s’intéresser aux aspects positifs de sa situation (Thompson, 2000).

Il est rassurant de savoir que bon nombre des éléments se rapportant à la résilience font partie de ce que nous comprenons au sujet des victimes d’actes criminels. Passons maintenant à la deuxième partie de l’article qui décrit les forces qui s’appliqueraient aux différentes étapes du processus de victimisation.

Le processus de victimisation et la recherche de signification

Afin de comprendre l’adaptation positive, il faut comprendre le processus de victimisation. Casarez-Levison (1992) a établi un modèle simple illustrant comment une personne passe de la condition de simple membre de la société à celle de victime puis de survivant. Elle explique que la personne passe d’un état initial précédant l’acte criminel (prévictimisation), à un événement criminel (victimisation), puis à une période d’adaptation initiale (transition), et finalement la personne va de l’avant (résolution). Le modèle est simplifié davantage ici puisque nous nous penchons surtout sur les forces psychologiques que la victime pourrait mettre à contribution avant et durant le crime de même que sur celles qui pourraient être mises en lumière au fur et à mesure que la personne confronte l’acte criminel et va de l’avant.

Les forces qui peuvent être mobilisées avant ou durant l’acte criminel

Antérieurement à la victimisation, chaque personne possède des forces et des aptitudes qui influent sur la manière dont elle réagira à un facteur de stress, y compris un acte criminel. Certaines des caractéristiques mentionnées plus haut relativement à la résilience peuvent varier d’un individu à l’autre. Quel est le niveau du soutien social de la personne? Ceux qui lui apportent du soutien sont-ils près d’elle et accessibles? La personne s’est-elle bien rétablie après une victimisation précédente et en a-t-elle tiré des leçons valables? Puisque les recherches indiquent qu’une victime a souvent déjà été la cible d’un acte criminel antérieur (Byrne et coll., 1999; Messman et Long, 1996; Nishith et coll., 2000; Norris et coll., 1997), il est probable que la personne a acquis des stratégies d’adaptation pour faire face à ce stress. Quelles sont ces aptitudes? Sont-elles efficaces?

Durant l’événement criminel ou dans les quelques heures qui le suivent, les forces psychologiques de la victime peuvent se manifester par une tentative de résoudre le problème, une attention accrue, une recherche d’aide, etc. Souvent, la victime cherche à obtenir de l’information qui lui aiderait à décider quoi faire (Greenberg et Ruback, 1992). De plus, elle est susceptible de mettre en branle son réseau de soutien à cette étape, peut-être pour recevoir de l’aide ou se renseigner, ou encore pour prendre des décisions ou trouver de l’argent ou un refuge (Hill, 2004). Des stratégies d’adaptation précoce peuvent aussi être appliquées durant cette période.

Peterson et Seligman (2004) ont cerné les forces et les qualités personnelles qui sont communes à divers contextes et cultures. Il peut être utile pour les intervenants auprès des victimes d’étudier cette liste et de déterminer quelles forces ils pressentent chez leurs clients. Cette liste comprend six forces qui sont constituées de 24 qualités; certaines pourraient sembler s’appliquer encore plus directement aux victimes :

  1. sagesse et connaissance : créativité, curiosité, ouverture d’esprit, goût d’apprendre et capacité de voir l’ensemble d’une situation;
  2. courage : bravoure, persistance, intégrité et vitalité;
  3. humanité : amour, gentillesse et intelligence sociale;
  4. justice : civisme, équité et leadership;
  5. tolérance : pardon/clémence, humilité/modestie, prudence et maîtrise de soi;
  6. transcendance : appréciation de la beauté, gratitude, espoir, humour et spiritualité.

Pour réussir à traverser une crise comme la victimisation, à passer par le système de justice pénale ou à confronter l’accusé au tribunal, la victime a certainement besoin d’un grand nombre de ces forces. De fait, on pourrait dire que les intervenants auprès des victimes consacrent une bonne partie de leur temps à consolider ces forces chez la personne. D’un point de vue clinique, il est plus facile de développer les forces que possède déjà la victime que d’essayer de lui en faire acquérir de nouvelles en période de stress.

Après l’acte criminel et en allant de l’avant

Après sa réaction initiale, la victime peut commencer à chercher à donner un sens à sa victimisation, étape qui peut être cruciale pour lui permettre d’aller de l’avant après la  perte ou le traumatisme (Cadell et coll., 2003; Davis et coll., 1998; Layne et coll., 2001). La recherche de signification est importante pour les victimes d’actes criminels en général (Gorman, 2001), pour les victimes de viol (Thompson, 2000) et dans le traitement de tous les traumatismes (Nolen-Hoeksema et Davis, 1999). Elle joue, en fait, souvent un rôle de premier plan dans les interventions thérapeutiques (Foy et coll., 2001).

Quand elle recherche une signification, la victime peut commencer par essayer de trouver un sens à l’acte criminel qu’elle a subi. Pour ce faire, certaines personnes tentent d’obtenir de l’information (Hagemann, 1992), ce qui peut les aider à comprendre les réactions courantes à cet acte criminel, les traitements possibles, le système judiciaire, leurs droits, etc. (Greenberg et Ruback, 1992; Prochaska et coll., 1992). D’autres préfèrent la voie affective, c'est-à-dire confronter directement leurs émotions pour progresser au-delà des sentiments négatifs. Les recherches récentes indiquent que l’adaptation axée sur les émotions peut contribuer à atténuer le stress et à améliorer l’auto-évaluation de la victime, spécialement chez certaines femmes (Green et Diaz, 2007; Green et Pomeroy, 2007). Il est important que ce soit la victime qui indique à l’intervenant quel mécanisme d’adaptation est le plus efficace.

L’étape de la résolution du problème est semblable à la prévictimisation, car la personne n’est pas centrée sur son statut de victime : elle vit sa vie, tout simplement. La résolution ne signifie pas un retour vers le « passé », comme si l’acte criminel n’avait jamais eu lieu. La personne intègre plutôt le crime et ses réactions à sa vie et s’adapte à sa nouvelle identité. La croissance post-traumatique (CPT) désigne une situation où la personne subit les effets d’un traumatisme et acquiert des stratégies d’adaptation ou voit la vie sous un nouvel angle en confrontant son problème. Il se peut que la victime se concentre sur sa croissance à la suite de cette expérience (Hagemann, 1992; Thompson, 2000). En fait, les gens se considèrent souvent comme ayant été beaucoup plus faibles avant l’événement, même si ce n’est pas vrai (McFarland et Alvaro, 2000); c’est peut-être pour essayer de trouver un avantage dans une situation évidemment difficile (Davis et coll., 1998).

La CPT ne signifie pas que la survie à un traumatisme est une expérience positive pour ces personnes. Même les victimes qui disent vivre une CPT élevée font état d’un grand nombre de problèmes et de difficultés découlant du traumatisme (Calhoun et Tedeschi, 2006). Autrement dit, la plupart auraient préféré ne pas subir de traumatisme du tout mais elles sont capables de reconnaître à quel point elles ont grandies. Calhoun et Tedeschi (2006) ont examiné la CPT du point de vue statistique et ont constaté que les gens avaient tendance à décrire leur croissance en fonction de trois grands axes :

  1. le changement dans la perception qu’a la personne d’elle-même
    • force personnelle : je peux survivre à n’importe quoi
    • nouvelles possibilités : je veux explorer de nouveaux intérêts, de nouvelles activités
  2. le changement dans la relation de la personne avec autrui : attachement et compassion
  3. le changement dans la façon dont la personne voit la vie
    • appréciation de la vie (profiter des petits plaisirs)
    • changement spirituel

Les intervenants peuvent mieux comprendre les victimes d’actes criminels et leur apporter de l’aide pour leur permettre d’aller de l’avant en étant à l’affût de ces axes de croissance puis en favorisant les changements sous-jacents. Il y a lieu d’inciter la personne à emprunter ces avenues de croissance et de résolution des problèmes pour qu’elle cesse d’être uniquement une victime. La victimisation fera toujours partie de son vécu, mais elle ne définira pas, il faut l’espérer, qui elle est.

Conclusion : aller de l’avant

Les gens confrontent leur victimisation en appliquant toutes les stratégies d’adaptation à leur disposition, tant celles qui sont négatives que celles qui sont positives. Ces stratégies peuvent les aider à aller de l’avant ou les freiner dans leur évolution. Il peut être utile pour les intervenants auprès des victimes de ne pas oublier que l’adaptation positive et la résilience sont deux facteurs déterminants dans la capacité de la personne de trouver un sens à ce qui lui est arrivé et d’aller de l’avant. Cette force fondamentale peut être identifiée et développée même chez la victime qui vit la plus grande détresse. En mobilisant cette force et en facilitant l’acquisition de mécanismes positifs d’adaptation, la victime peut donner plus rapidement un sens à ce qui leur est arrivé. Nous savons que la résilience est courante. Nous savons qu’un grand nombre de victimes ne font pas appel à des services d’aide. Espérons que le présent article puisse servir de rappel que les gens ont la capacité de surmonter le traumatisme et la douleur de la victimisation et qu’ils réussissent à les surmonter avec force et dignité. On devrait le rappeler aussi aux victimes elles-mêmes.

Bibliographie