Les Afro-Canadiens en milieu urbain : Une étude qualitative des problèmes d’ordre juridique graves au Québec

Impacts et conclusion

Les problèmes juridiques éprouvés par les participants et leurs répercussions variaient. Dans la plupart des cas, cependant, les effets ont été importants et durables sur la santé mentale et physique, les coûts financiers, le stress familial et la séparation, la perte de temps précieux et la méfiance à l’égard du système juridique et de la police. Thomas interjette actuellement appel de la décision auprès d’un autre avocat, mais sa première expérience avec le système juridique au Canada a été décevante. Le processus en cours a été éprouvant, à la fois émotionnellement et financièrement, et il a eu des répercussions négatives sur sa famille, son travail, sa capacité à poursuivre ses études, sa santé mentale et son sentiment d’espoir pour un avenir au-delà de ses problèmes actuels. Néanmoins, il a bon espoir que son statut changera.

Nina a finalement reçu ce qu’elle décrit comme un petit règlement, mais elle a dépensé environ 50 000 $ en soutien juridique et psychologique, et l’épreuve qu’elle a vécue a eu un effet significatif sur sa santé mentale et physique. Donald a été congédié lorsqu’il n’a pas obtempéré à une demande de cesser de discuter de religion en milieu de travail. Son indemnité de départ ne pouvait pas remplacer son salaire et il ne pouvait pas rembourser son prêt hypothécaire. Il a perdu sa maison, et le problème a causé une rupture dans sa famille, conduisant à une séparation d’avec sa femme et son enfant. Bien que Donald croit que la race a été un facteur dans son cas, il souligne que la discrimination à laquelle il a été confronté était fondée sur ses croyances religieuses.

Bien qu’il n’y ait pas eu de coûts financiers associés aux problèmes médico-légaux de Salif, le coût de l’ensemble du processus a pris plusieurs formes pour lui, à savoir un retard dans ses études, son incapacité à rendre visite à sa famille en Guinée et sa santé. Compte tenu de son statut marginal d’immigrant en tant que demandeur d’asile par rapport au système de soins de santé, il n’a pas été autorisé à subir une chirurgie urgente du pied. Il a maintenant une invalidité permanente. Kathleen a déposé une plainte officielle auprès du gouvernement provincial au sujet de son congédiement, mais elle reconnaît qu’elle se sent découragée et impuissante et qu’elle a perdu confiance dans le système juridique (elle s’est plutôt tournée vers les médias sociaux pour obtenir du soutien).

Pour Oliver, ses problèmes juridiques ont des répercussions directes sur le sens de qui il est et sur sa place dans la société. Selon ses propres mots [TRADUCTION] « Il y a un impact énorme sur mon estime. En tant que membre fonctionnel de la société, j’ai douté de ma place et de mon appartenance. Je me sentais privée de mes droits, je me sentais ostracisé, je me sentais marginalisé. »

Toussaint a démissionné de son emploi et il est au chômage depuis plusieurs mois. Il a eu une expérience similaire quelques années auparavant, pour laquelle il a demandé l’avis juridique d’un avocat. Cependant, l’appui qu’il a reçu n’était pas satisfaisant, en grande partie parce que l’avocat ne pouvait pas comprendre son expérience parce qu’il faisait partie de la majorité culturelle du Québec. Cette expérience avec le système juridique l’a découragé d’intenter des poursuites pour l’incident le plus récent parce que, sur la base de l’expérience qu’il avait eue, il ne croyait pas qu’un avocat blanc pouvait comprendre son expérience.

Les expériences de Harriot en lien avec ses arrestations par la police pour avoir « conduit alors qu’elle était noire », et son profond sentiment de peur qu’elle puisse être blessée physiquement, ou même abattue par la police, révèlent un sentiment profond et palpable d’effroi et de vulnérabilité par rapport à la police. Il s’agit d’un phénomène familier qui a des racines historiques profondes au Canada (Austin, 2013, 159-61), mais comme l’écrit Robin Maynard (2017, 116), bien que ce phénomène ait été imaginé comme un problème associé aux hommes noirs, [TRADUCTION] « la violence des forces de l’ordre subie par les femmes noires reste largement invisible, faisant partie d’une archive plus large et inexploitée du dénigrement institutionnel de la vie des femmes noires ».

Dans chaque cas, Harriot s’est conformée poliment aux demandes des agents et a ensuite contesté sa contravention devant le tribunal, mais pendant l’entrevue, sa peur de la police était palpable – la crainte qu’un contrôle routier apparemment routinier puisse entraîner sa mort. En ce qui concerne son neveu qui avait été assassiné il y a plus de 20 ans, elle estime que la police n’a pas pris les mesures nécessaires pour retrouver l’auteur et que s’il avait été blanc, la police aurait fait un effort plus concerté pour retrouver son meurtrier et permettre à la famille de tourner la page.

Bien qu’il n’ait pas donné plus de détails, Fred a mentionné sa méfiance à l’égard des avocats, qui ont profité de lui dans le passé. Pour lui, le dépôt d’un grief ou le fait d’engager un avocat pour obtenir justice est inefficace parce que la plupart des gens ne peuvent pas se permettre une aide juridique, ou se sentent trop vaincus pour demander de l’aide juridique, et parce que le système juridique leur est généralement défavorable. Il continue de se battre, mais il s’est résigné à la réalité suivante :

[TRADUCTION]

« Peu importe la nature des griefs [...] 97,7 % des griefs déposés par les détenus [...] sont rejetés » et le fait de contester le système juridique, c’est « comme David qui s’oppose à Goliath, » mais sans pierre ... vous allez à l’encontre de ce système gigantesque avec tous ces tentacules et vous ne pouvez vraiment pas vous défendre parce qu’ils ont un pouvoir arbitraire sur vous.

Les remarques de Fred témoignent du sentiment de résignation et de méfiance exprimé par de nombreux participants : le sentiment que tout joue contre eux et que l’efficacité, le coût et les soins du système juridique vont à l’encontre de leurs intérêts.

Les participants ont décrit un soutien et une représentation juridiques inadéquats, un manque de confiance dans le système juridique et le sentiment qu’il ne peut pas fonctionner pour eux ou qu’il est financièrement, et même culturellement, inaccessible. Dans la vie publique et en prison, l’inaccessibilité des programmes, des services et du soutien en anglais constitue également un obstacle à la justice juridique. Dans de nombreux cas, l’intersection de la discrimination fondée sur la race, la classe sociale, le sexe et la langue a été un obstacle majeur à l’obtention, le cas échéant, de conseils et d’une représentation juridiques adéquats.

Comme nous l’avons vu, bien que la plupart des participants aient attribué leurs problèmes juridiques à une certaine forme de discrimination raciale, dans certains cas, seuls le statut d’immigration ou la langue ont été soulignés. La discrimination fondée sur le sexe n’a pas été mentionnée comme un problème important, même lorsqu’elle a pu jouer un rôle. Toutefois, étant donné le nombre relativement faible de participants, cette absence n’est manifestement pas représentative de l’ensemble de la population noire sur cette question.

Malgré les importants problèmes juridiques qu’ils ont connus, les participants ont fait preuve de résilience et de courage face à l’intransigeance officielle. Qu’il s’agisse de la police, de l’immigration ou de problèmes juridiques liés à l’incarcération, à la discrimination linguistique ou aux problèmes de santé et aux blessures au travail, la plupart des participants ont exprimé leur désir et leur volonté de continuer à se battre pour la justice, même lorsque la lutte a eu un impact sur leur bien-être. Cela donne à penser que, si certains, à juste titre, ont choisi de ne pas poursuivre leur cause par le biais du système juridique officiel, pour beaucoup d’entre eux, le coût de ne pas se battre pour la justice, sous une forme ou une autre, était un coût trop élevé à payer. C’était le cas même lorsqu’ils n’avaient pas confiance dans le système juridique et croyaient qu’il ne représentait pas leurs intérêts.