3.0 Violence familiale et rôle parental après la séparation

Dans cette section, nous expliquons pourquoi la violence familiale est un facteur essentiel dans la prise de décisions concernant le rôle parental et l’évaluation de la sécurité et de l’intérêt des enfants. Nous abordons avant tout les répercussions de la violence entre partenaires intimes sur les enfants, puis nous examinons les multiples formes de violence familiale qui peuvent avoir une incidence sur le rôle parental de l’agresseur et du parent victime.

3.1 Répercussions de la violence entre partenaires intimes sur les enfants

Le terme « exposition » d’un enfant à la violence familiale englobe un large éventail de situations, dont le fait d’entendre un événement violent, d’être visuellement témoin d’un événement violent, d’intervenir dans un événement violent et d’y participer ainsi que de vivre les répercussions d’un événement violent (MacMillan et Wathen, 2014). Une étude de Statistique Canada a révélé que la moitié des victimes dont les enfants étaient présents à la maison pendant un incident de violence conjugale déclarent que les enfants ont été témoins de la violence (Conroy, 2021b), des données qui ne reflètent probablement pas toute la mesure dans laquelle les enfants peuvent être conscients de la violence au foyer. Les répercussions de l’exposition des enfants à la violence entre partenaires intimes ont bien été établies. Même lorsque les enfants ne sont pas présents lorsque l’incident violent se produit ou qu’ils ne l’entendent pas, ils sont tout de même perturbés par les effets de ces incidents violents sur leurs parents et par le fait qu’ils savent qu’ils ont eu lieu.

Les chercheurs qui ont interrogé des enfants ayant vécu dans des foyers où il y avait de la violence familiale ont constaté que ces enfants sont très souvent conscients des incidents violents entre partenaires intimes et qu’ils mentionnent aussi souvent des incidents où ils ont eux-mêmes subi de la violence (Noble-Carr et coll., 2020). Les préadolescents et les adolescents sont parfaitement sensibles aux questions d’équité et « voient clair » dans les justifications des agresseurs qui utilisent leur pouvoir pour obtenir un avantage indu. Callaghan et ses collaborateurs (2018) ont constaté que les enfants reconnaissaient que des comportements coercitifs subtils, comme le désir d’un agresseur de connaître tous les aspects des activités familiales, étaient utilisés pour restreindre à la fois les actions de la victime et celles des enfants eux-mêmes. En outre, les enfants savaient et pouvaient expliquer comment les agresseurs continuent d’exercer un contrôle sur les membres de la famille après la séparation, et les effets continus que ce contrôle produit sur eux.

Les effets négatifs de l’exposition des enfants à la violence entre partenaires intimes ont été documentés dans de multiples études, examens systématiques et méta-analyses (p. ex., Artz et coll., 2014; Emery, 2011; Fong et coll., 2019; Gonzalez et coll., 2014; Graham-Bermann et Perkins, 2010; Holmes, 2013; Levendosky et coll., 2013; McDonald et coll., 2016; Vu et coll., 2016). Plus particulièrement, les recherches indiquent que les enfants exposés à la violence entre partenaires intimes sont plus susceptibles que les autres enfants d’être agressifs et d’avoir des problèmes de comportement (Emery, 2011; Gonzalez et coll., 2014; Holmes, 2013; Vu et coll., 2016), présentent des différences sur le plan physiologique (Hibel et coll., 2011) ainsi que des taux plus élevés de symptômes du trouble de stress post-traumatiqueNote de bas de page 4 (Levendosky et coll., 2013; McDonald et coll., 2016).

Bien qu’il soit important de porter attention aux incidents de violence entre partenaires intimes (VPI), pour de nombreux enfants, l’exposition à la VPI est mieux comprise comme étant une condition pertinente dans tous les aspects de la vie des enfants (Cunningham & Baker, 2007). Katz (2016) indique que, bien que le contrôle coercitif puisse paraître « invisible » (p. 49), il a de profondes répercussions négatives sur les enfants, notamment en limitant leurs interactions sociales avec leurs pairs, en les empêchant de participer à des activités parascolaires et en restreignant l’accès à leur mère (Jouriles et McDonald, 2015).

Il est également essentiel de reconnaître que les enfants ne sont pas des « victimes passives », mais plutôt des participants actifs qui essaient de comprendre ce qu’ils vivent. Les enfants font souvent preuve d’indépendance pour essayer de comprendre et de lutter contre la violence familiale. Ces actions peuvent donner aux enfants un sentiment de fierté et d’efficacité, ce qui remet en question les discours selon lesquels les comportements protecteurs chez les enfants sont intrinsèquement dommageables, bien que les enfants puissent s’exposer à des risques lorsqu’ils interviennent dans les conflits entre leurs parents (Buchanan et coll., 2015; Katz, 2016; Lapierre et coll., 2018).

Bien que les effets graves que subissent les enfants maltraités ou exposés à la violence entre partenaires intimes soient bien documentés, ce ne sont pas tous les enfants ayant subi directement ou indirectement de la violence familiale qui développent par la suite de graves problèmes émotionnels et comportementaux (Bowen, 2015; Howell, 2011; Howell et coll., 2010). Les conséquences sur les victimes varient considérablement en fonction de nombreux facteurs, y compris l’âge de l’enfant et son stade de développement au moment où la violence ou la négligence à son égard se sont produites, le type de mauvais traitements (violence physique, négligence, abus sexuels, etc.), leur fréquence, leur durée et leur gravité, la relation entre la victime et l’agresseur (Vu et coll., 2016) ainsi que le contexte culturel et social dans lequel vit la famille. On peut constater cette diversité dans des familles où les enfants sont exposés à des facteurs de risques et à des situations semblables, mais subissent des conséquences très différentes à court et à long terme.

Le tableau 1 résume les conséquences possibles de la violence familiale sur les enfants.

Tableau 1 : Aperçu des préjudices pouvant découler de la violence familialeNote de bas de page 5

Tableau 1 : Aperçu des préjudices pouvant découler de la violence familiale
Tout-petits et enfants d’âge préscolaire
(de 0 à 3 ans)
Enfants d’âge scolaire
(de 4 à 12 ans)
Adolescents
(de 13 à 19 ans)
Effets à
l’âge adulte
  • naissance prématurée, mortalité infantile et faible poids à la naissance
  • issues néonatales défavorables découlant du fait que la mère consomme de la drogue pour supporter la violence
  • le parent qui subit de la violence développe un attachement malsain à l’endroit de l’enfant en raison du stress et de l’anxiété accrus qu’il éprouve
  • problèmes de comportement
  • difficultés de nature sociale, y compris la difficulté à contrôler les émotions
  • symptômes du trouble de stress post-traumatique (TSPT)
  • problèmes liés à l’empathie et aux habiletés verbales
  • irritabilité excessive, agressivité, crises de colère, troubles du sommeil et troubles émotionnels
  • résistance au réconfort
  • effets psychosomatiques défavorables
  • effets défavorables sur le développement neurocognitif
  • blessures corporelles
  • développement de réflexes antisociaux en réaction à la violence
  • sentiment de culpabilité
  • comportements d’intériorisation (p. ex., humiliation, honte, culpabilité, méfiance, perte d’estime de soi)
  • angoisse et crainte
  • problèmes liés aux habiletés sociales
  • problèmes liés au contrôle des émotions
  • relations négatives avec les pairs
  • dépression
  • intimidation
  • aptitude aux études compromise
  • blessures corporelles
  • dépression
  • idées suicidaires
  • angoisse
  • agressivité
  • retrait social
  • attachements malsains menant à des difficultés à créer des relations intimes saines
  • perceptions faussées des relations intimes
  • méfiance
  • risque accru d’adopter des comportements violents envers les pairs ou les partenaires intimes
  • consommation d’alcool ou d’autres drogues
  • problèmes liés à la colère
  • détresse émotive à long terme
  • blessures corporelles
  • problèmes liés au contrôle des émotions
  • risque de commettre des actes de violence dans sa propre famille
  • diminution de la qualité de son rôle parental
  • dépression
  • angoisse
  • dissociation
  • TSPT
  • problèmes liés au contrôle des émotions
  • faible rendement académique
  • maladies chroniques (p. ex., maladie du foie, maladies transmises sexuellement)
  • troubles du sommeil
  • toxicomanie

3.2 Formes multiples de la violence familiale : chevauchement de la violence faite aux enfants et de la violence entre partenaires intimes

Plusieurs facteurs critiques doivent être pris en compte lorsqu’il y a des preuves de violence entre partenaires intimes, notamment la possibilité qu’il y ait coexistence de violence perpétrée directement contre l’enfant. La violence entre partenaires intimes et la violence envers les enfants surviennent souvent dans la même famille (Bidarra et coll., 2016). On a estimé que, dans les foyers où les enfants ont été exposés à la violence entre partenaires intimes, les formes plus directes de maltraitance des enfants sont quatre fois plus susceptibles de se produire que dans les foyers sans ce type de violence (Hamby et coll., 2010).

La plupart des recherches sur la coexistence de la violence entre partenaires intimes et de formes directes de maltraitance des enfants ont porté sur les pères et sur la violence physique envers les enfants. Les recherches méta-analytiques ont confirmé que les hommes qui ont été violents dans leurs relations intimes ont en général des niveaux plus élevés de colère et d’hostilité que les hommes qui n’ont pas de tels antécédents (Birkley & Eckhardt, 2015; Norlander & Eckhardt, 2005; Spencer et coll., 2022). De nombreuses études confirment que de tels traits de caractère se traduisent par des réactions encore plus excessives et par un plus grand rejet en ce qui a trait à la parentalité (Francis et Wolfe, 2008; Scott et Lishak, 2012; Stover et Kiselica, 2015). Les sentiments intenses de colère et d’hostilité contribuent probablement aussi à la coexistence de la violence entre partenaires intimes et de la violence physique faite aux enfants (Herrenkohl et coll., 2008; Stith et coll., 2009). Les auteurs de violence familiale ont été décrits comme [traduction] « des parents qui exercent leur rôle différemment des autres parents en ce sens qu’ils reproduisent souvent le comportement coercitif et dominant qu’ils ont envers leur conjoint dans leurs pratiques parentales » (Nielsen, 2017).

Comme il en a déjà été fait mention, les enfants qui vivent avec un parent qui maltraite l’autre parent peuvent subir un préjudice même s’ils ne sont pas des victimes directes. Les enfants peuvent également être affectés par le fait d’être témoins de la violence d’un parent envers un frère ou une sœur, sans égard au fait qu’ils soient ou non eux-mêmes ciblés par la violence (Teicher et Vitaliano, 2011; Tucker et coll., 2021). Ainsi, un enfant qui est témoin de la maltraitance d’un frère ou d’une sœur peut avoir une relation stable avec le parent, mais l’expérience de voir son frère ou sa sœur victimisé par ce parent peut profondément façonner sa vision du monde et des relations. De plus, l’enfant qui observe ces comportements peut se sentir coupable d’être en sécurité ou, à l’inverse, considérer que l’enfant victimisé mérite de subir la maltraitance pour justifier la violence.

3.3 Considérations particulières concernant le rôle parental des auteurs de violence familiale après la séparation

Au-delà de la nécessité amplement démontrée de tenir compte des antécédents de violence entre partenaires intimes et du contrôle coercitif ainsi que des problèmes liés à la VPI continue au moment d’établir des plans parentaux après la séparation pour protéger le parent victime, les capacités parentales des auteurs de violence entre partenaires intimes suscitent de vives préoccupations.

3.3.1 Les parents agresseurs entraînent souvent les enfants dans la violence

Souvent, le parent agresseur entraîne les enfants dans la violence envers l’autre parent. Il peut les utiliser comme « pions » pour rivaliser avec le parent non violent. Il peut leur demander directement ou indirectement de rendre compte des activités de l’autre parent. Le parent violent peut constamment tenter de se présenter aux enfants comme le « meilleur » parent et tenter de les enrôler dans ses efforts visant à isoler l’autre parent. Un agresseur peut reprocher aux enfants de ne pas avoir pris son parti et déformer leur réalité en racontant des histoires fausses et parfois effrayantes au sujet de l’autre parent (Jaffe et coll., 2008). Un tel comportement aliénant, habituellement adopté par des hommes qui ont maltraité leur partenaire de sexe féminin, est une préoccupation importante dans certains cas (Fidler et Bala, 2020).

Un agresseur peut aussi entraîner les enfants dans un cycle de violence en « s’immisçant agressivement » dans leur vie quotidienne. La séparation est une période où les activités et les responsabilités parentales changent souvent. Les parents violents qui ont été peu présents dans la vie quotidienne des enfants avant la séparation peuvent, après la séparation, vouloir soudainement participer à la vie de leurs enfants d’une manière qui ne convient pas à leur phase de développement et à leurs besoins. Un parent qui est à l’écoute des besoins de son enfant et qui se concentre sur l’intérêt de l’enfant tentera généralement de suivre l’horaire de l’enfant et le rythme de ses activités quotidiennes, surtout lorsque l’enfant subit le stress d’une séparation parentale. En revanche, un parent violent a tendance à considérer sa participation dans la vie de l’enfant comme un « droit », car il réinterprète souvent son manque de participation antérieur comme une tactique de l’autre parent. Le parent violent essaie souvent de s’immiscer dans la routine et les activités des enfants sans consultation ni collaboration. Les enfants peuvent être forcés de se conformer à ces changements, peu importe ce qu’ils souhaitent.

3.3.2 Les aptitudes parentales du parent victimisé sont souvent au centre des comportements violents

Un autre facteur dont le tribunal doit tenir compte est la mesure dans laquelle les aptitudes parentales du partenaire victimisé sont au centre du comportement abusif et coercitif de l’agresseur et la façon dont le partenaire agresseur exerce le contrôle. Un parent agresseur peut dénigrer les aptitudes parentales de l’autre parent et lui reprocher d’être responsable du comportement difficile de l’enfant (Hardesty et coll., 2008; Holt, 2015). Le parent agresseur peut aussi délibérément miner l’autorité de l’autre parent ou tenter de corrompre la vision que les enfants ont de lui, ou insister directement ou indirectement pour que les enfants comprennent son point de vue ou se rangent « de son côté » contre l’autre parent. Ils peuvent maltraiter les enfants devant le parent victimisé pour contrôler toute la famille, forcer le parent victimisé à assister aux actes de violence envers les enfants ou à y participer, menacer de signaler le parent victimisé aux services de protection de l’enfance ou considérer que le parent victimisé est responsable des problèmes familiaux (Bancroft et Silverman, 2002; Bancroft et coll., 2012). Cette forme de violence est une tactique de contrôle coercitif distincte qui peut se produire parallèlement à d’autres formes de violence physique, psychologique, sexuelle et financière (Heward-Belle, 2017). Les mauvais traitements axés sur la relation parent-enfant minent la confiance du parent victimisé dans sa capacité de protéger ses enfants, ont des conséquences sur la relation entre le parent victimisé et ses enfants et peuvent montrer aux enfants que leur parent victimisé est incapable de les protéger. De plus, dans les situations où le comportement coercitif et dominant consiste essentiellement à critiquer les aptitudes parentales, les enfants ne peuvent s’empêcher de se sentir concernés, voire responsables des problèmes.

Bien que ces types de violence puissent être présents chez les parents violents des deux sexes, les différences sociétales dans les attentes envers les mères et les pères reconnaissent davantage aux hommes la possibilité de recourir à des tactiques de violence axées sur les aptitudes parentales (Guppy et coll., 2019; Shafer et coll., 2020). Ces tendances sociales générales facilitent le dénigrement des mères et de la maternité (vu les normes plus élevées auxquelles les mères sont tenues) et en augmentent l’efficacité (en raison des attaches fortes à l’estime de soi des mères), ce qui crée un terrain particulièrement fertile que peuvent exploiter les pères violents (Heward-Belle, 2017).

De plus, les pratiques parentales des familles racialisées et immigrantes sont souvent différentes de celles de la population dominante (Chaze, 2015; Yax-Fraser, 2011). Il faut reconnaître l’incidence des expériences liées à l’établissement des femmes immigrantes sur leurs pratiques relatives à la maternité. De multiples difficultés, comme l’isolement social, une mauvaise maîtrise de l’anglais ou du français, le manque de réseaux de soutien, les facteurs de stress financiers et le rôle de la culture, des traditions et de la religion créent des relations de pouvoir différentes à l’intérieur de la cellule familiale et entraînent des vulnérabilités particulières pour ces femmes après leur séparation, surtout si leur partenaire est violent.

3.3.3 Autres préoccupations concernant le rôle parental chez les auteurs de violence familiale

Plusieurs autres préoccupations à l’égard du rôle parental surviennent plus fréquemment chez les parents qui commettent des actes de violence familiale. Le présent document a déjà fait état des préoccupations au sujet de la coexistence de la violence conjugale et de l’hostilité, de réactions excessives et de comportements de violence physique envers les enfants (Herrenkohl et coll., 2008; Stith et coll., 2009).

Des recherches ont également porté sur le manque de réaction émotionnelle et de participation positive des parents violents envers leurs enfants (Bancroft et coll., 2012; Scott et Crooks, 2004). Les recherches se sont principalement concentrées sur les pères, révélant que ceux qui ont recours à la violence entre partenaires intimes ont souvent une capacité de réflexion limitée à l’égard du point de vue et des sentiments de leurs enfants, et qu’ils sont généralement moins proches d’eux sur le plan émotionnel (Francis et Wolfe, 2008; Smith Stover et Spink, 2012).

Il est également important de reconnaître que la toxicomanie, la criminalité et la dépression surviennent beaucoup plus souvent dans un contexte familial où il y a de la violence que dans les familles où il n’y en a pas (Trevillion et coll., 2015). La coexistence problématique de cet enjeu exacerbe les conséquences négatives pour les enfants (Coley et coll., 2011; Stover et coll., 2013). Les pères qui ont des troubles concomitants de toxicomanie et de violence entre partenaires intimes exercent le coparentage de façon moins positive, jouent un rôle parental plus négatif, et leurs enfants ont plus de problèmes émotionnels et comportementaux.

3.3.4 Le point de vue des enfants sur leur parent violent

Étant donné la valeur que revêt le point de vue des enfants, les chercheurs ont étudié la perception qu’ont les enfants de leurs relations avec un parent qui a commis des actes de violence familiale. Ces études ont surtout porté sur le point de vue des enfants dont les pères ont eu recours à la violence entre partenaires intimes. Les enfants expliquent souvent que leur père réagit de manière excessive à de petits désagréments et aux mauvaises conduites perçues, et qu’il rejette fréquemment leurs points de vue, leurs expériences et leurs émotions (Holt, 2015; Øverlien, 2013, 2014). Les enfants peuvent, à juste titre, craindre leur père et se dire angoissés à l’idée d’avoir des contacts avec lui (McDonald, 2016). En outre, les enfants qui ont été exposés à la violence entre partenaires intimes décrivent souvent leur père comme étant absent sur le plan émotif et psychologique; ils expriment des sentiments d’éloignement et veulent que leur père les « connaisse » (Holt, 2015). On en sait moins sur les répercussions des actes de violence familiale commis par les mères, car il y a peu de recherches qui portent sur l’évaluation du point de vue de l’enfant sur la façon dont la violence familiale perpétrée par la mère a des conséquences sur eux et sur leurs relations (Ross et Babcock, 2010).

Les enfants qui vivent de la violence familiale peuvent parfois s’identifier au parent victime et vouloir le protéger. Dans d’autres cas, les enfants peuvent s’identifier au parent violent en le considérant comme un « modèle » et se laisser influencer pour rejeter leur mère victimisée, ce qui constitue une forme d’aliénation parentale (Fidler et Bala, 2020). Les adolescents qui ont vécu de la violence familiale peuvent imiter le comportement de leur père et commencer à traiter leur mère de façon abusive également (Heise, 2011). Les enfants peuvent adopter un comportement ambivalent à l’égard de l’agresseur, parce qu’ils voient à la fois ses qualités et ses abus indéfendables. Il peut être difficile pour certains enfants de comprendre ce qui s’est passé et de changer de point de vue, et ils peuvent même se retourner plus tard contre la victime et lui reprocher de ne pas avoir mis fin au mariage plus tôt (Jaffe et coll., 2011; Katz, 2019; Lapierre et coll., 2018). Le fait que les parents ou le tribunal minimisent la violence ou refusent de l’admettre peut aggraver les préjudices en amenant les enfants à remettre en question la validité de leur détresse, de leur peur et de leur colère, ou à apprendre à attribuer ces réactions à une faiblesse personnelle plutôt qu’à une réaction compréhensible de leur situation (Cicchetti et Rogosch, 1994; Meier, 2021).

3.4 Importance de la violence entre partenaires intimes à l’égard du rôle parental du parent victime après la séparation

La situation de victime de violence familiale crée des difficultés et des complexités importantes pour les parents victimisés, aussi bien avant qu’après la séparation. Les suppositions et les attentes à l’égard des mères et de la maternité renforcent ces difficultés et limitent particulièrement les réactions des femmes victimes (Heward-Belle, 2017; Lapierre, 2008, 2020). Plusieurs facteurs relatifs au rôle parental des parents victimisés sont examinés ci-après.

3.4.1 Les enfants exposés à la violence familiale peuvent avoir des besoins plus importants

Comme nous l’avons déjà établi, les enfants qui vivent dans des foyers où ils sont exposés à la violence familiale sont eux-mêmes touchés et, par conséquent, ils ont souvent besoin de soutien et de protection (Katz, 2019; Lapierre et coll., 2018). Les enfants exposés à la violence familiale sont plus susceptibles que les autres enfants d’avoir des troubles d’intériorisation (p. ex., dépression, anxiété, peur) et des comportements d’extériorisation (p. ex., comportements agressifs et oppositionnels). Ils sont plus susceptibles d’avoir des problèmes à l’école, de la difficulté à établir des relations avec leurs pairs et peuvent subir des traumatismes associés à l’exposition à la violence familiale. Les enfants peuvent aussi avoir d’autres troubles émotionnels, comportementaux, cognitifs ou de développement ayant des origines diverses (p. ex., trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, trouble du spectre de l’autisme) qui sont amplifiés par l’incertitude, l’imprévisibilité et l’anxiété qu’ils vivent dans le contexte de la violence familiale. L’éducation d’un enfant aux prises avec des problèmes émotionnels, comportementaux, cognitifs ou liés au développement est stressante et difficile pour les parents (Stone et coll., 2016). Le plus souvent, les parents ont aussi des points de vue différents sur la gravité des difficultés qu’éprouvent leurs enfants et sur l’intervention de divers professionnels qui pourraient les aider (Wahlin et Deane, 2012). Dans le contexte de la victimisation liée à la violence familiale, il est encore plus difficile de discuter et de prendre ces décisions, et cette situation risque de faire en sorte que le parent violent adopte des positions qui ne favorisent pas l’intérêt des enfants dans des litiges devant les tribunaux de la famille.

3.4.2 Les choix parentaux sont souvent limités par l’agresseur

Comme nous l’avons déjà vu, il arrive souvent que l’agresseur limite et restreigne le rôle du parent victime comme une tactique délibérée pour dominer et contrôler la relation. Dans le contexte de la violence familiale, les choix d’une personne sont souvent limités, ce qui signifie que la portée de ses actes en tant que parent est également limitée (Lapierre, 2010; Radford et Hester, 2006). Cela peut se traduire, pour les parents victimes, par un manque d’accès à des groupes sociaux, aux membres de leur famille ou à leurs amis dans le cadre de leur rôle parental (contrôle coercitif), ou par le fait qu’ils doivent constamment négocier et justifier le soutien financier requis pour acheter les articles nécessaires pour les enfants (exploitation financière). Les agresseurs peuvent également se montrer « jaloux » de la relation de l’autre parent avec les enfants et peuvent limiter ou tenter de contrôler le temps, les interactions ou les communications avec leurs enfants (Katz, 2019; Lapierre et coll., 2018). Les contraintes imposées au parent victimisé ne prennent pas fin avec la séparation. Thiara et Humphreys (2017) ont utilisé l’expression « présence absente » pour rendre compte de la manière dont les agresseurs peuvent continuer de restreindre et de limiter le rôle parental des mères victimisées par des comportements de harcèlement pendant les contacts et dans le contexte d’un litige. Les abus de procédure peuvent s’inscrire dans ce modèle de comportement.

3.4.3 Les décisions de ne pas signaler la violence et de ne pas sortir de la relation sont souvent mal comprises ou réinterprétées

Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles la victime de violence familiale ne signale pas celle-ci à la police, ni même à ses amis ou à ses proches. Elle s’est souvent fait dire par son agresseur qu’elle n’a aucun droit légal, qu’on ne la croira pas, qu’on lui enlèvera ses enfants et qu’elle n’a droit à aucune somme d’argent. Même si la victime pouvait avoir été mal informée au sujet de ses droits et des conséquences d’un signalement, elle pourrait croire aux menaces selon lesquelles elle subira ces conséquences si elle fait un signalement à la police.

Les victimes veulent que la violence cesse, mais pour de nombreuses raisons, notamment des expériences de discrimination et de racisme, elles peuvent ne pas vouloir faire appel à la police. Elles peuvent aussi avoir d’autres raisons de ne pas faire de signalement : les préoccupations au sujet des conséquences économiques de l’arrestation de l’agresseur, les jugements de la société, les normes culturelles, la crainte de voir intervenir les services de protection de l’enfance, l’inquiétude quant aux effets, sur leurs enfants, de l’intervention de la police auprès de leur famille ainsi que le souhait d’éviter que la relation avec l’autre parent ne soit encore plus tendue.

Il existe aussi de nombreuses raisons pour lesquelles les victimes restent dans une relation de violence. Parfois, dans une telle relation, les victimes se sentent coupables, minimisent les mauvais traitements qu’elles subissent, continuent d’espérer que les choses vont changer et sous-estiment le danger qu’elles courent. Ces femmes ont élaboré une stratégie d’adaptation au fil des ans pour normaliser la violence dont elles ont été victimes et elles finissent par ne plus voir la violence qu’elles subissent. Dans d’autres cas, la décision de la victime de ne pas partir découle d’inquiétudes pour la sécurité de ses enfants. Certaines femmes croient qu’il est absolument impossible que leur agresseur n’obtienne pas beaucoup de temps parental si elles le quittent, et choisissent alors de rester pour protéger leurs enfants.

Les choix et les réactions des victimes à l’égard de la violence familiale peuvent être soulevés pour remettre en question leur crédibilité lors de procédures judiciaires ultérieures. Par exemple, dans l’affaire R. c. Brame (K.), 2003 YKTC 76, un homme était accusé de plusieurs infractions découlant d’actes de violence commis contre la mère de son jeune enfant. Il a fait valoir que le fait qu’elle n’ait signalé les infractions à la police qu’après leur séparation constituait un motif pour la discréditer. Il a été déclaré coupable, le juge de première instance rejetant cette contestation de sa crédibilité et observant :

[traduction]

La Cour n’est saisie d’aucun élément de preuve provenant d’un expert ou d’une autre source qui donne à penser qu’un tel comportement rend moins probable que la plaignante a été victime de violence familiale. Au contraire, l’expérience que le tribunal a acquise en matière de violence familiale indique que ce genre de comportement est souvent la norme plutôt que l’exception. L’expérience du tribunal est la suivante :

  • Les victimes de violence familiale sont souvent prêtes à pardonner à leurs agresseurs;
  • La grande majorité des victimes de violence familiale retournent vivre avec leurs agresseurs;
  • La plupart des victimes ne font souvent appel à la police que lorsqu’elles ont été agressées à de nombreuses reprises;
  • Les victimes croient sincèrement que la violence cessera et ne comprennent pas à quel point elles mettent leur vie et celle de leurs enfants en danger;
  • L’éducation et l’indépendance financière n’immunisent pas les femmes contre la violence. (R. c. Brame, 2003 YKTC 76)

La Cour d’appel du Yukon a confirmé la déclaration de culpabilité (2004 YKCA 13), et le juge d’appel Donald a cité les observations suivantes du juge de première instance [traduction] : « Nous remettons désormais en question les hypothèses anciennement admises au sujet du comportement humain dans le contexte de la violence familiale. »

3.4.4 Les stratégies de protection des parents victimisés sont souvent mal comprises

Comme il a été bien documenté par la recherche, les parents qui ont été victimes de violence élaborent un éventail de stratégies pour protéger leurs enfants et en prendre soin, même dans le contexte des contraintes imposées par l’agresseur (Nixon et coll., 2017; Radford et Hester, 2001, 2006; Wendt et coll., 2015). Ces stratégies peuvent comprendre le fait de tenir les enfants à l’écart du parent agresseur et le fait d’exercer son rôle parental de manière à prévoir et à éviter de déclencher les comportements violents du parent agresseur (Lapierre, 2010; Wendt et coll., 2015). De nombreuses victimes signalent qu’elles ont fait face à des obstacles importants pour faire comprendre leurs récits de violence aux avocats et aux juges, qui pourraient ne pas comprendre leurs stratégies de protection (Gutowski et Goodman, 2020). Un exemple courant et évocateur est celui où une mère qui autorise l’agresseur à avoir du temps parental avec ses enfants est perçue comme n’ayant pas peur qu’il fasse du mal aux enfants. Une fois qu’elles sont autorisées, ces actions ont tendance à être réinterprétées sans que l’on tienne compte du motif de protection qui a mené aux comportements en premier lieu. Cette interprétation ne tient pas compte de la réalité des victimes et de leurs inquiétudes (Harrison, 2008). Dans un effort visant à prévenir d’autres préjudices, les mères victimisées veulent souvent résoudre les désaccords le plus rapidement possible. Cette situation peut amener les mères victimisées à accepter des propositions concernant des arrangements de contact entre le père et l’enfant même si elles ont des préoccupations quant à la sécurité de leurs enfants et à leur propre sécurité, parce qu’elles craignent qu’un refus de leur part puisse exacerber la colère et l’hostilité de l’agresseur (Harrison, 2008).

3.4.5 Les parents victimisés ont souvent moins de ressources

La violence familiale a des répercussions sur la santé physique et mentale des parents victimisés, ce qui se traduit par des taux plus élevés de symptômes et de troubles liés à des traumatismes, à l’anxiété, à la dépression et à une multitude d’autres problèmes. Ces répercussions sur la santé des parents victimisés sont susceptibles de compliquer la tâche souvent difficile, fastidieuse et épuisante de prendre soin des enfants (Katz, 2019). Le fait que les agresseurs ciblent souvent directement la relation entre la mère et l’enfant exacerbe ces difficultés. Il en découle une érosion de l’estime de soi et un affaiblissement des relations mère-enfant qui continuent de peser sur la relation parent-enfant même après la séparation d’avec le partenaire violent (Thiara et Humphreys, 2017). Ces problèmes nuisent aux relations entre la mère et l’enfant, ce qui ajoute aux difficultés que vivent les mères (Katz, 2019; Lapierre et coll., 2018).

3.4.6 Personne n’y gagne – Les parents victimes « ne protègent pas » ou « aliènent »

Dans les contextes où les allégations de violence familiale ne font pas l’objet d’une vérification externe qui confirme qu’elles sont graves ou continues, on s’attend généralement à ce que les mères soutiennent et facilitent la relation entre les enfants et leur père. Lorsqu’il s’agit d’autoriser du temps parental, un parent victimisé peut se trouver dans une situation particulièrement difficile où personne n’y gagne. Les enfants peuvent ne pas vouloir avoir de contact avec un parent qui a commis de la violence entre partenaires intimes pour des raisons qui ne sont pas liées à ce que le parent victimisé, le plus souvent la mère, a pu ou n’a pas pu dire ou faire. Les inquiétudes réelles exprimées par les mères victimisées au sujet du temps parental du père avec les enfants, ou même les inquiétudes exprimées par leurs enfants concernant le temps parental avec leur père à des professionnels ou aux tribunaux, peuvent être considérées comme « déraisonnables » ou « aliénantes » (Barnett, 2020; Harrison, 2006; Lapierre et coll., 2020; Neilson, 2018; Rathus, 2020). Il en découle une situation où les parents victimisés, au lieu de pouvoir offrir un soutien affectif et concret à leurs enfants, doivent plutôt faire en sorte que les enfants rencontrent leur parent violent. Les efforts visant à aider les enfants à gérer leur réticence, et même à exprimer de l’empathie et de la compréhension, risquent fort d’être perçus comme aliénants.

3.4.7 Les parents victimes ont souvent tendance à éprouver un sentiment de culpabilité

Les parents victimes de violence familiale utilisent un éventail de stratégies pour protéger leurs enfants contre la violence et ses répercussions. Ils éprouvent souvent aussi le sentiment d’avoir échoué dans ce rôle de protection. Les mères, tout particulièrement, sont susceptibles d’avoir intériorisé des attentes sociétales élevées à l’égard de leur rôle de mère et de ne pas se considérer comme « bonnes » ou « assez bonnes » en tant que parents pour leurs enfants (Lapierre, 2010; Moulding et coll., 2015; Stewart, 2020). Les mères qui ont été victimes de violence ont souvent l’impression que, bien qu’elles aient pu protéger leurs enfants et répondre à leurs besoins fondamentaux, elles ont moins bien réussi à répondre à leurs besoins émotionnels, surtout en ce qui a trait aux craintes, à l’anxiété et aux répercussions découlant de l’exposition à la violence (Lapierre, 2010). Ces craintes sont souvent renforcées par le fait que les parents violents minent directement la relation parent-enfant et qualifient sans cesse la mère de « mauvais parent ».

Les services de protection de l’enfance attribuent parfois (injustement) la responsabilité de protéger les enfants contre l’exposition à la violence au parent victimisé plutôt qu’au parent qui cause du tort (Humphreys et Absler, 2011). Ce sont les mères pauvres, racialisées, autochtones, immigrantes, réfugiées ou les autres populations marginalisées qui sont particulièrement susceptibles d’être ainsi blâmées. En se fondant sur un examen de treize études de recherche menées dans quatre pays sur plusieurs décennies, Humphreys et Absler (2011) ont analysé la façon dont les services de protection de l’enfance avaient traité les cas de violence familiale et ont déterminé que la réponse dominante consistait à « rejeter la faute sur la mère ». Leur travail a révélé que les services de protection de l’enfance considèrent trop souvent les femmes victimes de violence comme des mères « inadéquates » qui « ne réussissent pas à protéger » leurs enfants, tandis qu’ils font peu de cas de leurs partenaires masculins violents. En raison des attentes de la société à l’égard des mères et de la participation accrue des mères aux soins quotidiens des enfants, ces tendances peuvent également s’appliquer aux services de santé, de santé mentale et aux services sociaux en général (Moulding et coll., 2015).

Dans certains cas, les services de protection de l’enfance apprendront qu’une mère a pris ses enfants et quitté son partenaire violent et fermeront son dossier sans tenir compte du fait qu’elle continue d’être vulnérable et d’avoir besoin de soutien.

3.4.8 Point de vue des enfants sur leur parent victimisé

Souvent, dans les cas de violence familiale, les mères sont à la fois les principales pourvoyeuses de soins et les victimes de la violence. La recherche a permis de constater que, dans ces contextes, les enfants sont généralement plus proches de leur mère et la considèrent comme leur principale source de protection et de soutien (Buchanan et coll., 2015; Lapierre et coll., 2018; Mullender et coll., 2002; Øverlien, 2014). Cependant, la violence familiale exerce souvent des pressions sur la relation entre une mère et son enfant, et l’on observe des niveaux de tension plus élevés lorsque la victimisation est plus fréquente et plus grave et que le père mine davantage la relation mère-enfant (Katz, 2019; Lapierre, 2010; Radford et Hester, 2006). Lorsqu’ils sont interrogés, les enfants décrivent souvent des relations difficiles avec les mères victimisées par la violence familiale, même s’ils considèrent leur mère comme la figure importante dans leur vie dont ils sont le plus proches (Lapierre et coll., 2018). Les relations des enfants avec leur mère ont également tendance à être moins saines lorsque le niveau de contrôle coercitif est plus élevé (Katz, 2019).