JusteRecherche – Édition no. 8
Profil de recherche
Intermédiaires, occasions et criminalité : fondements relationnels de l'entreprise criminelle
Carlo Morselli, professeur adjoint
Introduction
La remarque courante (« Vous n’avez aucune preuve contre moi
») est au coeur même de la présente étude. La réussite et le succès relatifs dans le monde du crime dépendent de la façon dont les délinquants mènent leurs activités. Le délinquant cherche à augmenter son revenu et à diminuer ses coûts et cela passe par la structure du groupe d’intermédiaires utiles et fiables auquel il peut avoir recours. Le réseau social qui est à l’origine de cette déclaration est le principal moteur de la présente étude dans laquelle nous examinons des carrières fructueuses au sein du crime organisé. Plus précisément, la recherche regroupe des éléments sur les réseaux légitimes et des conclusions antérieures sur les réseaux criminels, ce qui permet d’élaborer une série de points de vue et de propositions sur l’évolution de la carrière d’un entrepreneur au sein du monde criminel. Cette recherche a des conséquences sur des domaines qui concernent précisément le crime organisé et le crime en général, et intéressera le milieu universitaire et les intervenants.
Contexte théorique
Même si le crime organisé a été décrit par un grand nombre de personnes comme un processus d’affaires construit sur des asymétries patron-client fondées sur des réseaux (Hess, 1970; Albini, 1971; Ianni, 1972; Block et Chambliss, 1981), on a très peu procédé à l’analyse des réseaux sociaux ni appliqué la vaste gamme de méthodes pertinentes (voir toutefois Finckenauer et Waring, 1998, pour une exception remarquable). À l’intérieur d’un réseau social ou d’un paradigme relationnel, plusieurs choix sont possibles pour mener une étude des activités commerciales ou des entreprises concurrentielles fondées sur des réseaux. La théorie du « vide structurel » (structural hole) de Ron Burt (1992), qui explique le succès dans les affaires licites, a servi de cadre d’analyse principal pour l’argument fondamental de la présente étude. Selon cette théorie, les personnes animées de l’esprit d’entreprise dont les réseaux personnels sont conçus pour promouvoir de hauts niveaux de non–connectivité s’assurent et conservent des avantages concurrentiels au chapitre des gains réalisés et de leur carrière en général. En ce sens, ce n’est pas simplement à qui on est relié, mais comment on est relié qui est la clé du succès personnel. Grâce au concept du vide structurel, on peut saisir les occasions d’affaires qui se présentent à l’intérieur d’un réseau personnel et qui permettent d’agir comme « courtier » entre diverses autres personnes non reliées entre elles et ce, efficacement et en gagnant du temps. Plus le particulier a accès à des occasions de « courtage » de ce type, plus le niveau de non-connectivité au sein du réseau personnel est élevé et plus les chances de succès sont grandes. Cette théorie sur les affaires licites a par la suite été transposée à diverses formes d’activités criminelles.
Principales questions en matière de recherche
Deux questions sont à la base de l’élaboration de cette étude. Tout d’abord, le fait que le crime peut payer dans certains cas ou que le succès matériel peut certainement être assuré au moyen d’activités criminelles est une hypothèse qui, malheureusement, a constamment été négligée (ou probablement rejetée) par la criminologie critique du courant dominant (voir toutefois Tremblay et Morselli, 2000, et McCarthy et Hagan, 2001, pour des discussions récentes sur ce thème). Lorsqu’on examine les aspects favorables de la criminalité, on va à l’encontre de la démarche traditionnelle qui vise la dissuasion; cette démarche est principalement et exclusivement concentrée sur les coûts de la criminalité. Ensemble, la présente démarche et les résultats de la recherche sur la dissuasion donnent un aperçu complet de ce qui est dorénavant connu comme « l’analyse coûts–avantages ».
En deuxième lieu, au cours des trente dernières années, l’étude du crime organisé a été marquée par un débat ardent au sujet de la notoriété stéréotypée de la notion clé (le crime organisé) et de son fondement empirique mal fondé. Dans le but de mieux comprendre les activités et les structures associées typiquement au crime organisé, plusieurs spécialistes ont choisi de créer de nouveaux termes (le plus souvent, on parle d’ « entreprise illicite ou criminelle »). Ce clivage conceptuel a donné naissance à une division entre ce qui pourrait être appelé les milieux du « crime organisé », qui sont structurés de manière stricte et hiérarchique, et les milieux du « crime désorganisé », dont la structure est souple et informelle.
La portée analytique de la théorie du vide structurel et l’analyse du réseau social dans son ensemble nous permettent d’établir un rapprochement conceptuel entre les ouvrages qui traitent du crime organisé, tout en continuant à examiner la question générale qui se pose du point de vue de la criminologie et qui concerne le succès des activités criminelles. Finalement, cette démarche nous fournit un cadre de référence commun grâce auquel on peut expliquer les milieux propres au crime organisé et au crime désorganisé (entreprise illicite).
Sources bibliographiques et analyse du réseau
Les mémoires des criminels sont les principales sources de données pour les deux études de cas qui ont été menées sur des membres du crime organisé (dont les carrières sont par ailleurs diamétralement opposées). La première étude de cas est fondée sur la carrière de Howard Marks, un contrebandier indépendant de cannabis qui a exercé son commerce international entre la fin des années 1960 et la fin des années 1980. La deuxième étude de cas suit la carrière de Salvatore Gravano, laquelle s’étend sur trois décennies (des années 1960 aux années 1990); Salvatore Gravano a gravi les échelons d’une organisation de New York en tant qu’escroc de la construction et membre de la Cosa Nostra. Marks et Gravano ont publié leurs mémoires après avoir été condamnés aux termes d’accusations fédérales portées en vertu du Racketeer Influenced and Corrupt Organizations (« RICO ») (voir Marks, 1997 et Maas, 1997). Ces biographies sont utiles aux chercheurs parce qu’elles contiennent un assez grand nombre de détails sur les « autres » (les intermédiaires) qui agissent comme complices, mentors et employés, et sur d’autres aspects du milieu de travail criminel, même si, en brossant le tableau des activités et des événements qui façonnent la carrière du malfaiteur, elles exploitent l’aspect sensationnel des choses. Ces biographies nous servent donc de sources principales et, à partir d’elles, nous saisissons l’information égocentrique qui ressort des réseaux et qui est le pivot constant du compte rendu de la carrière criminelle. Globalement, on a extrait 323 noms des mémoires de Marks et 249 noms de la biographie de Gravano. Après avoir rayé de la liste le nom d’une série de particuliers qui ne faisaient pas partie du réseau central de l’entrepreneur, on en est arrivé à 58 intermédiaires dans le cas de Marks et à 67 intermédiaires dans celui de Gravano. En fonction de ces réseaux de travail fondamentaux, on a ensuite créé, pour diverses étapes de la carrière de chaque entrepreneur, des courbes cumulatives d’intermédiaires (représentant le nombre d’intermédiaires qui sortent du réseau personnel et qui y entrent, sur une base annuelle) et des matrices de réseaux. De la sorte, on a pu isoler diverses transitions, événements ou résultats qui marquent chaque carrière et déterminer où se trouvent les coparticipants pertinents.
Principales conclusions
La création d’un réseau de travail applicable aux activités criminelles se fait graduellement. Les courbes cumulatives d’intermédiaires ont démontré que la carrière de Marks et de Gravano s’est déroulée en trois étapes : 1) la mise sur pied du réseau, 2) le point culminant et 3) la fermeture du réseau. À l’étape de la mise sur pied, le délinquant novice doit checher des intermédiaires et dépend principalement des références communiquées par les correspondants établis. Pour Marks et Gravano, cette étape est caractérisée par le soutien de mentors. Au point culminant, le délinquant participe à temps plein à des activités criminelles depuis environ dix ans (Marks a atteint cette étape après environ dix ans, Gravano, quinze ans, grosso modo). À cette étape, le réseau de l’entrepreneur est de grande envergure et il offre de nombreuses occasions d’affaires. La fermeture du réseau est associée aux délinquants privilégiés, c’est-à-dire ceux qui peuvent réduire le nombre de leurs intermédiaires et, par conséquent, limiter les risques que constituent leurs associations criminelles. À cette étape du processus, on remarque que les occasions d’affaires sont fortement optimisées. Après plusieurs années passées dans un secteur particulier, l’entrepreneur criminel privilégié, qui jouit d’un réseau bien établi, n’a plus à chercher de nouvelles occasions et se consacre plutôt aux cas choisis qui lui sont offerts par ceux qui essaient également de se tailler une place dans le monde criminel. Cette fermeture de réseau, surtout pour Gravano, dont la carrière est fondée sur des activités qui ont trait à la construction, se caractérise aussi par une participation accrue dans des exploitations strictement licites et par des liens plus marqués avec des entrepreneurs légitimes.
Les conclusions générales de l’étude sont conformes à la théorie du vide structurel de Burt. Dans les carrières que nous avons étudiées, le progrès du délinquant au sein des activités criminelles auxquelles il se consacre est reflété, à divers moments de sa carrière, par la teneur du vide structurel de ses réseaux de travail personnels. En fonction des matrices relatives aux réseaux, on a utilisé les mesures de « courtage » de Burt (l’efficacité du réseau et les contraintes qui y sont associées) pour rendre compte de la montée en puissance de Marks et de Gravano tout au long de leur carrière. Dans les deux cas, l’optimisation du réseau (efficacité élevée) a été atteinte à l’étape de la fermeture. Cette efficacité en était à son niveau le plus bas à l’étape de la mise sur pied; avec le temps, elle s’est accrue et était maximale au point culminant. Pour ce qui est des occasions d’affaires, les réseaux sont devenus optimaux une fois que leur fermeture a été entamée et que les entrepreneurs se sont entièrement consacrés à cette mesure.
Grâce à des réseaux personnels hautement efficaces ou comportant peu de contraintes, l’entrepreneur criminel peut agir comme « courtier » à l’égard de plusieurs entreprises, de manière simultanée (ce qui lui permet donc d’avoir accès à un pourcentage des profits dans chaque cas). Par l’optimisation de son réseau et l’amélioration de sa position privilégiée, l’entrepreneur criminel peut aussi être de moins en moins exposé directement aux autres criminels, en procédant à la fermeture de son réseau. En étant moins visible, l’entrepreneur peut se protéger davantage des forces qui pourraient nuire à sa carrière. Les occasions reliées au vide structurel nous indiquent donc comment un contrevenant peut structurer son réseau afin d’accroître le revenu tiré des activités criminelles tout en diminuant ses coûts. En bref, cette démarche relationnelle illustre comment l’instinct de survie et l’endurance l’emportent, tout en faisant mieux comprendre la manière dont est structurée la concurrence criminelle.
Pertinence théorique
De la sorte, on peut considérer une solution de rechange à l’explication traditionnelle qui est concentrée sur la personnalité potentiellement violente du criminel, le pouvoir exercé de façon autoritaire ou la structure du marché. L’organisation personnelle de l’entrepreneur, reflétée par la structure de son réseau personnel et la qualité des occasions d’affaires qui en découlent, est une composante commune et essentielle de toute entreprise criminelle fructueuse; c’est sur le chevauchement de ces réseaux sociaux personnels que les processus relatifs au crime organisé sont fondés.
De plus, on fait ainsi la synthèse du cadre de référence traditionnel applicable au crime organisé et du cadre de référence qui concerne l’entreprise illicite (lesquels occupent une place prépondérante au sein de la recherche menée dans ce domaine particulier). L’un des principaux buts visés ici est de faire entrer l’étude du crime organisé dans le domaine général de la criminologie. La thèse principale découle tout aussi bien de la théorie sur l’association différentielle de Sutherland et de la théorie sur la structure des occasions de Merton que de la recherche antérieure sur le crime organisé. Enfin, l’étude démontre comment on peut découvrir, mesurer et expliquer la structure des milieux criminels au lieu de se contenter d’élaborer des hypothèses et des suppositions à ce sujet.
Enfin, l’avantage qu’il y a à utiliser des sources biographiques et la méthode élaborée dans le cadre de la présente recherche, c’est qu’on peut consulter aisément des centaines de documents. Les études à venir, aux termes desquelles on étudiera chaque cas en extrayant de manière conséquente les réseaux personnels de ces comptes rendus de carrières, seront précieuses parce qu’elles nous fourniront beaucoup d’information sur la manière dont les escrocs débutent leur carrière criminelle et sur les diverses formes que prennent ces carrières pour ce qui est de la faculté d’adaptation, de l’esprit d’endurance, du niveau de succès atteint et des manœuvres auxquelles on a recours pour se placer avantageusement, dans le contexte d’une vaste gamme d’activités criminelles disséminées dans diverses cultures et ayant cours à différents moments.
Implications en matière de politiques
Les ramifications pratiques de l’étude ont été observées de façon analogue par des analystes et des enquêteurs canadiens qui étudient la question de l’application de la loi (leurs bureaux sont à Montréal) et des chercheurs du gouvernement hollandais qui travaillent dans des domaines relatifs aux politiques. Ils s’intéressent principalement à la démarche fondée sur les réseaux et à la manière dont ce cadre de référence les aide à organiser leurs propres enquêtes et l’information recueillie au sujet du crime organisé.
Les matrices de réseaux conçues pour la présente étude peuvent être transférées directement aux données sur l’application de la loi qui sont extraites des dossiers de renseignements de nature criminelle ou des dossiers d’enquête. Depuis longtemps, on consigne systématiquement l’information sur les correspondants d’un suspect dans ces domaines. En ayant recours à des conceptions de matrices pour suivre la trace du réseau personnel des criminels, on permet à ceux qui sont chargés d’appliquer la loi de mieux connaître les membres du crime organisé, et on va au-delà de ce qui se fait actuellement au chapitre de l’utilisation d’organigrammes et de configurations. Ce que l’extension de la présente étude laisse entendre, c’est que l’information sur les membres du crime organisé devrait être dressée pour rendre compte de l’organisation personnelle de ces membres (leurs réseaux) plutôt que sur la place qu’ils occupent au sein d’une organisation structurée. En faisant en sorte que ces matrices de réseaux personnels se chevauchent, on découvre de nouvelles formes organisationnelles qui sont plus souples que les formes antérieures et qui sont plus adaptées au milieu criminel. En bref, on dispose déjà de données précieuses dans le domaine de l’application de la loi, mais il reste cependant à intégrer les matrices.
Recherche à venir
Il existe déjà un certain nombre d’initiatives qui découlent de la présente étude. La thèse principale, à savoir, comment certaines formes de réseaux personnels déterminent le niveau de succès professionnel atteint par des criminels, fait actuellement l’objet d’une mise à l’essai à partir de données recueillies dans le cadre d’une enquête menée auprès de 250 détenus des prisons fédérales du Québec. Nous avons actuellement des matrices de réseaux personnels pour 221 détenus. Bien que l’objet de l’étude fondée sur les biographies était de mesurer l’importance de facteurs comme l’endurance, les gains financiers réalisés et les manœuvres auxquelles on a recours pour se placer avantageusement dans le monde criminel, la variable dépendante, dans l’étude la plus récente, concerne les gains tirés d’activités criminelles. Des résultats préliminaires démontrent que les principales propositions qui découlent de la théorie du vide structurel de Burt s’appliquent également aux contrevenants visés par l’enquête.
Outre l’enquête principale, il y a d’autres ramifications de l’étude. En ayant recours aux données obtenues par surveillance électronique, on vérifie la relation qui existe entre les composantes du réseau personnel et le coût associé aux activités criminelles dans une étude sur des importateurs de stupéfiants fortement surveillés. En utilisant des renseignements de nature criminelle, on connaît mieux le lien qui existe entre les capacités relationnelles de l’entrepreneur et la violence meurtrière grâce à une étude sur les personnes assassinées dans le cours d’une guerre de motards qui a lieu actuellement. Récemment, une subvention a été accordée à l’auteur pour lui permettre de poursuivre la recherche et en arriver à en savoir davantage sur le recours à l’analyse des réseaux dans le domaine criminel. Par conséquent, ce programme de recherche et la formation de chercheurs qui appliqueront les méthodes pertinentes seront donc en plein essor au cours des années qui viennent.
Références :
- Albini, J.L. (1971). The American mafia: Genesis of a legend. NewYork : Meredith.
- Block, A. et Chambliss, W.J. (1981). Organizing crime. New York : Elsevier.
- Burt, R.S. (1992). Structural holes: The social structure of competition. Cambridge : Harvard University Press.
- Finckenauer, J.O. et Waring, E.J. (1998). Russian mafia in America: Immigration, culture, and crime.
- Boston : Northeastern University Press.
- Hess, H. (1998). Mafia and mafiosi: Origin, power and myth. New York : New York University Press.
- Ianni, F.J. (1972). A family business. New York : Russell Sage Foundation.
- Maas, P. (1968). The Valachi papers. New York : Bantam.
- Marks, H. (1997). Mr. nice: An autobiography. London : Minerva.
- McCarthy, B. et Hagan, J. (2001). « When crime pays: Capital, competence, and criminal success ». Social Forces, 79 : 1035-1059.
- Tremblay, P. et Morselli, C. (2000). « Patterns in criminal achievement: Wilson and Abrahamse Revisited ». Criminologie, 38: 633-659.
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