Ce que vous ignorez peut vous faire du mal : L’importance des outils de dépistage de la violence familiale pour les praticiens du droit familial
Constations
Examen de la documentation sur les outils de dépistage de la violence familiale
Aperçu
Cet examen documentaire souligne certaines des pratiques liées à la violence familialeNote de bas de page 9 les plus courantes et recommandées qui inspirent l’élaboration d’un ODVF pour les praticiens du DF au Canada. La documentation examinée inclut les outils eux-mêmes, les articles de recherche qui les accompagnent et les instructions pour l’administration (selon ce qui est disponible). Cet examen sert de complément à l’analyse des outils de dépistage en résumant les principaux résultats de la recherche et les pratiques organisationnelles courantes concernant le dépistage de la violence familiale. L’objectif n’est pas de faire un examen exhaustif de toute la documentation pertinente et disponible. Pour obtenir plus d’information sur les ODVF, voir : Costa et Barros (2016); Haggerty, et coll. (2011); Hussain, et coll. (2015); Paterno et Draughon (2016); Rabin, Jennings, Campbell et Bair-Merritt (2009).
Il est important de savoir que la manière de concevoir et mettre en place un outil de dépistage pour les praticiens du DF sera grandement déterminée par le contexte et l’objectif de cet outil. Par exemple, dans le milieu de la santé (comme les services d’urgence), l’objectif du dépistage de la violence familiale est bien différent de celui en contexte de médiation. Dans le premier cas, le dépistage est souvent utilisé pour constater rapidement la présence de violence, ce qui aura des répercussions sur le plan des soins, l’obligation de signaler la violence (en cas de soupçon de violence envers un enfant) et l’orientation de la patiente. En médiation, le dépistage est surtout utilisé pour décider si la médiation est appropriée ou non. Ces différences du contexte et de l’objectif du dépistage influencent la conception et la structure optimale de l’outil (p. ex. sa longueur, l’étendue et la profondeur des questions, la méthode de mise en Å“uvre). Un outil de dépistage employé dans une salle d’urgence, où les patients ne voient le médecin ou l’infirmière que peu de temps, sera sans doute beaucoup plus court qu’un autre outil employé par un médiateur, qui passe beaucoup plus de temps avec sa cliente. Par conséquent, une étape préalable importante dans l’élaboration d’un nouvel outil de dépistage de la violence familiale est de cerner son contexte et ses objectifs précis.
Le contexte du dépistage de la violence familiale
Un nombre important d’outils ont été créés pour dépister la violence familiale, la majorité ayant été mise au point à des fins de recherche et de dépistage dans le milieu de la santé. Cependant, un certain nombre d’ODVF, de protocoles et de cadres existent pour le domaine juridique (p. ex. Davis, Frederick et Ver Steegh, 2015), la plupart ayant été conçus spécialement pour la médiation.
La recherche sur le dépistage de la violence familiale en droit familial et en médiation a mis en lumière plusieurs limites des ODVF (p. ex. DOVE, Ellis et Stuckless, 2006; MASIC, Holtzworth-Munroe, Beck et Applegate, 2010; Conflicts Tactics Scale-2 [CTS-2], Straus, Hamby, Boney-McCloy et Sugarman, 1996; CAP, Girdner, 1990). De manière globale, les ODVF présentent les limites suivantes :
- ils mettent l’accent sur certains types de violence, comme la violence physique;
- ils donnent des définitions étroites du risque (à la fois eu égard à la définition du risque et au risque d’être victime ou agresseur);
- ils ne dépistent pas les comportements contrôlants coercitifs;
- ils manquent de questions axées sur les comportements (les outils n’évaluent que l’expérience subjective);
- ils ne visent pas expressément les couples en cours de séparation;
- ils ne prennent pas en compte les problèmes de comorbidité (p. ex. abus d’alcool ou de drogues, maladies mentales) ou les facteurs contextuels (p. ex. manque de soutien social, importance de la religion);
- ils ne sont pas conçus pour un dépistage universel (ils ne sont pas assez larges ou inclusifs);
- ils ne font pas de dépistage pour à la fois les victimes et les agresseurs;
- ils exigent une formation intensive (Beck, Menke et Figuerdo, 2013; McIntosh, Wells et Lee, 2016).
De façon similaire, dans les contextes cliniques comme les milieux de la santé, les ODVF ont été critiqués parce qu’ils mettent l’accent sur la violence physique grave sans accorder une attention suffisante à la violence émotionnelle ou sexuelle, ou à d’autres formes moins graves de maltraitance physique (Todahl et Walters, 2009).
Malgré ces limites, l’usage de protocoles normalisés pour dépister la violence familiale, surtout dans le domaine de la santé, est recommandé par des associations et des organisations médicales importantes (p. ex. Association des infirmières et infirmiers du Canada, US Department of Health and Human Services, American College of Nurse-Midwives, American Academic of Family Physicians, Family Violence Prevention Fund, entre autres). En fait, le dépistage de routine de la violence familiale est exigé par la loi dans certains États américains. Par exemple, la loi sur le dépistage de l’État de Californie (Business and Professions Code 2091.2, Health and Safety Code, sections 1233.5 et 1259.5) exige : 1) que les médecins, les infirmières et les professionnels en santé mentale prouvent qu’ils ont suivi une formation en détection et traitement de la violence conjugale; et 2) que les cliniques et les hôpitaux agréés aient des politiques écrites et des procédures pour le dépistage et la documentation de la violence conjugale, et l’orientation des personnes concernées (Contra Costa County Health Services, 1995; Stanford Medicine, 2018).
Il existe de la documentation qui porte sur le dépistage de la violence familiale par les praticiens du droit. Les travaux de recherche constatent souvent que les praticiens du droit familial (comme d’autres praticiens du droit) ont tendance à ne pas en savoir beaucoup sur la violence familiale. Cette méconnaissance peut faire que les expériences de violence familiale vécues par les femmes soient ignorées dans les procès de droit familial. Cela peut à son tour avoir des répercussions négatives sur les femmes et leurs enfants en ce qui concerne la garde, le déménagement, le temps parental, la séparation des biens, la décision de participer ou non à la médiation ou à un autre mode alternatif de résolution des conflits, et le type d’éducation des parents qui s’impose (Araji, 2012; Abshoff et Lanthier, 2008; Bemiller, 2008; Davis et coll., 2015; Laing, 2017). Faire un dépistage de violence familiale auprès de chaque client aide les avocats à assurer une représentation compétente et efficace (Chewter, 2003; Minnesota State Bar, 2013; Sussman et Carter, 2007).
Concernant particulièrement le droit familial, la recherche montre systématiquement que la période suivant la séparation est une des plus dangereuses pour les victimes de violence familiale (Brownridge, 2006; Campbell et coll., 2009; Hardesty, 2002). Cela est reconnu dans certains protocoles et outils de dépistage de la violence familiale mis au point pour un contexte juridique (p. ex. McIntosh et coll., 2016; Minnesota State Bar, 2013; Sussman et Carter, 2007). Dans une étude de l’efficacité du dépistage de la violence familiale dans le domaine de la protection de l’enfance, les praticiens ont constaté une augmentation de 300 % du nombre de femmes violentées recensées durant le processus d’accueil quand des questions de dépistage étaient posées (Magen, Conroy et Del Tufo, 1997). Les auteurs de cette étude ont conclu que questionner les clientes sur la violence familiale les amène de toute évidence à révéler une telle violence.
Les femmes sont peu susceptibles de révéler volontairement de la violence dans les milieux de la santé, comme les services d’urgence ou les contextes cliniques, à moins d’être questionnées directement (Sohal, Eldridge et Felder, 2007). Chewter suggère que les femmes victimes de violence peuvent être réticentes à révéler leur situation à leur avocat de droit familial à moins qu’il les questionne directement (2003). Parker et McFarlane (1991) ont constaté que le dépistage de routine de la violence familiale augmente les chances d’en découvrir quand ce dépistage se fait en tête-à -tête. Les femmes peuvent être peu disposées à révéler de la violence parce qu’elles croient que la violence n’est pas pertinente ou qu’elles se ne sentent pas en sécurité à l’idée d’en parler (Stith, Rosen, Barasch et Wilson, 1991). Les effets d’un traumatisme peuvent influer sur la quantité de renseignements qu’une femme dévoile au début, sa capacité à se rappeler les faits, la cohérence dans les détails de son récit et ses émotions (Neilson, 2013). Par ailleurs, l’interprétation et l’application des lois sur la famille et le divorce semblent souvent supposer que la garde partagée sert toujours l’intérêt supérieur de l’enfant. Cela peut décourager les mères de faire des allégations de violence, car celles-ci seront peut-être interprétées par les juges et les avocats comme une tentative de limiter l’accès du père à leurs enfants (Dragiewicz, 2014). Â
Dans le domaine juridique, d’autres indices appuient l’usage de mesures de dépistage de la violence familiale au cours de la médiation. Ballard, et coll. (2011) ont constaté que de la violence conjugale physique a été signalée dans 66,7 % des cas de médiation avec un dépistage ciblant des comportements précis (comprenant des questions comme « votre partenaire vous a-t-il déjà frappé avec les mains ou les pieds? »), tandis que les médiateurs utilisant l’outil de dépistage ordinaire de la clinique (qui examine les dossiers judiciaires et questionne sur l’histoire du conflit et les sentiments face à la médiation) ne signalent de la violence conjugale que dans 21,3 % des cas. Alors que le dépistage de violence familiale est une intervention secondaire pour les femmes violentées, il peut aussi être considéré comme une intervention primaire parce qu’il crée un espace pour discuter et sensibiliser à la violence familiale (Jory, 2004; McFarlane, Greenberg, Weltge et Watson, 1995; Thurston, Tutty et Eisener, 2004), et peut donc avoir des conséquences positives inattendues (p. ex. une femme utilise l’information sur les ressources et l’orientation ultérieurement ou pour aider une autre femme) (Contra Costa County Health Services, 1995; Sherman et coll., 2017)Note de bas de page 10.
Présentés plus en détail ci-dessous, un certain nombre de protocoles de dépistage décrivent des procédures pour faire du dépistage de violence familiale dans les domaines de la santé et du droit. Ces protocoles fournissent des instructions pertinentes sur la manière d’envisager et d’aborder le dépistage, qui vont au-delà des questions à poser à la cliente. Par exemple, le comité sur la violence conjugale de la section de droit familial du barreau de l’État du Minnesota (2013) donne une liste de conseils aux praticiens du droit familial pour qu’ils abordent le processus d’entrevue dans une perspective de violence familiale.
La recherche sur le dépistage de la violence familiale montre invariablement que les praticiens (dans les domaines de la santé, de la protection de l’enfance et du droit) craignent que leurs questions sur la violence familiale soient interprétées comme indiscrètes ou offensantes. Cependant, la recherche menée sur les expériences des femmes soumises à un dépistage de la violence familiale montre que la plupart d’entre elles sont d’accord avec cette procédure (Magen et coll., 1997; Sethi, Watts, Zwi, Watson, McCarthy, 2004; Todahl et Walters, 2011) et affirment qu’elles se sentent plus aptes à protéger leurs enfants et elles-mêmes du fait qu’elles ont été questionnées sur leurs expériences de violence (Magen et coll., 1997). Une méconnaissance de la violence familiale et un malaise à en discuter ou à utiliser un outil de dépistage, ainsi qu’une incompréhension de l’importance de dépister la violence familiale, sont des obstacles au dépistage de routine de la violence familiale qui sont souvent mentionnés, surtout dans le domaine de la santé (p. ex. Furbee et coll., 1997; Sherman et coll., 2017; Thurston et coll., 2004).
L’information fournie ci-dessous vise à guider l’élaboration d’un outil de dépistage pour les praticiens du DF en soulignant des enjeux clés et des considérations importantes dans la documentation sur le dépistage de la violence familiale. Â
1. But de l’outil de dépistage
Différents outils de dépistage procurent aux praticiens différents types d’information. Même si, par définition, ils visent tous à mieux comprendre l’histoire de violence familiale d’une cliente, le but précis des outils varie en fonction du type d’information qu’ils demandent aux clientes. Par exemple, les outils conçus à des fins de recherche et de surveillance (p. ex. CTS-2, Straus et coll., 1996; CAS, Hegarty et coll., 1999; SES, Koss et coll., 2007) n’ont pas été mis au point spécialement pour un usage clinique, même s’ils sont souvent utilisés dans la pratique clinique. D’autres outils, comme HARK (Sohal et coll., 2007), HITS (Sherin et coll., 1998), AAS (Parker et McFarlane, 1991), OAS (Weiss et coll., 2003), et DOVE (Ellis et Stuckless, 2006), parmi beaucoup d’autres, ont été créés spécialement pour déceler la violence familiale chez les patientes ou les clientes. Par suite, les questions dans l’outil, comme les instructions et les procédures associées, peuvent varier.
a) Présence de violence
Certains outils, particulièrement ceux qui sont courts, visent typiquement à répondre à la question : « Ma cliente est-elle violentée par son partenaire intime? » (p. ex. AAS, Parker et McFarlane, 1991; HARK, Sohal et coll., 2007; Intimate Justice Scale, Jory, 2004; Multi-Door Screen, Rossi et coll., 2015). D’autres outils, particulièrement ceux qui vont en profondeur et incluent des questions ouvertes, peuvent fournir des réponses à des questions additionnelles comme : « La violence est-elle actuelle ou passée? », « Depuis combien de temps y a-t-il de la violence? », « Quelle est la fréquence de la violence? », « Quelles sont les types précis de violence subie par ma cliente? » et « Quels sont les effets de la violence? » (p. ex. DOORS, McIntosh et coll., 2016; HITS, Sherin et coll., 1998; IPV-SAT, Todahl et Walters, 2005; tous des outils conçus pour la médiation).
b) Contexte et effet de la violence
Certains outils, comme l’IPV-SAT (Todahl et Walters, 2009), comprennent une évaluation à plusieurs étapes qui dépiste d’abord la présence de violence dans la vie de la cliente (c.-à -d. « Ma cliente a-t-elle subi de la violence? ») puis fait une évaluation plus détaillée pour déterminer si la violence peut être un facteur. Cette seconde étape contient entre autres les questions suivantes : « Qu’arrive-t-il ou qu’est-il arrivé? », « Quand cela est-il arrivé? », « Quel est l’effet de ce comportement? » et « Où la violence est-elle située sur un continuum de coercition et de contrôle? ».
Le Battered Women’s Justice Project (Davis et coll., 2015) offre un autre exemple d’une évaluation à plusieurs étapes au moyen d’un cadre pour repérer, comprendre et expliquer la violence, conçu spécialement pour le contexte du droit familial. Comme dans l’outil de Todahl and Walters (2009), la première étape du cadre est de déterminer si le cas présente de la violence. Davis et ses collègues soutiennent que repérer la violence est une première étape importante, mais qu’il faut comprendre sa nature et son contexte pour prendre des décisions et mener des actions éclairées. En droit familial, il est particulièrement important de comprendre comment la violence est en relation avec le rôle parental, le bien-être et la sécurité des enfants et du parent victime de violence.
2. Structure et forme de l’outil de dépistage
a) Oral ou écrit (par le praticien ou par la cliente)
La recherche antérieure a comparé les questionnaires oraux (où les questions sont posées par le praticien) aux questionnaires écrits (où la patiente ou cliente s’autoévalue). De manière générale, la recherche sur le dépistage de violence familiale dans le contexte des soins de santé présente des résultats mitigés quant à l’efficacité des outils d’auto-évaluation pour détecter la violence familiale (Decker et coll., 2017; Sherman et coll., 2017). Par exemple, le dépistage oral donne des taux de divulgation plus élevés chez les femmes enceintes ayant répondu à l’AAS (29 % comparativement à 7 %) (Trabold, 2007). Cependant, il a été montré que moins d’information manque à l’issue d’un dépistage écrit en auto-évalution que d’un dépistage oral (en tête-à -tête) (MacMillan et coll., 2006). MacMillan et ses collègues (2006) ont aussi rapporté que l’approche en tête-à -tête était moins appréciée par les clientes dans un contexte de soins de santé comparativement aux approches d’auto-évaluation par écrit ou par ordinateur. Des études ont montré que les dépistages par écrit ou par ordinateur sont aussi efficaces que des entrevues par un clinicien en fait de divulgation, de confort et de durée du dépistage (Chen et coll., 2007; Glass, Dearwater et Campbell, 2001).
Il ne semble pas exister de recherche sur la différence d’efficacité entre le dépistage de violence familiale effectué par un praticien ou par la cliente en contexte de droit familial. Toutefois, parmi les protocoles et outils de dépistage inclus dans cet examen qui ont été conçus spécialement pour un usage dans le domaine juridique, plusieurs sont mis en Å“uvre par le praticien parce qu’ils sont intégrés dans le processus d’accueil ou d’entrevue. Le Centre de services de justice familiale de la Colombie-Britannique (Ministère de la Justice de Colombie-Britannique, 2013) adopte une approche hybride où le processus d’accueil et d’évaluation est mené par le conseiller en justice familiale, mais où la cliente doit remplir le formulaire d’évaluation, qui inclut des questions sur les dynamiques et la violence familiales, avant la rencontre d’accueil.
b) Longueur de l’outil de dépistage
En général, les outils à question unique ne permettent pas de déceler la violence familiale (Sohal et coll., 2007). La violence est complexe et multidimensionnelle, et une question unique risque de ne pas être assez délicate pour la détecter. Par exemple, si la question porte sur la violence physique, mais que la femme a vécu de la violence émotionnelle, celle-ci peut ne pas être détectée par l’outil. Néanmoins, il faut trouver un équilibre entre la longueur de l’outil et sa capacité à déceler efficacement la violence familiale. Des outils de dépistage plus courts (p. ex. avec peu de questions) peuvent ne pas couvrir une gamme assez large de comportements violents pour détecter la violence familiale. Bien que des outils plus longs et plus complets puissent avoir une validité, une fiabilité et une efficacité accrues, ils peuvent aussi être moins utiles quand le temps est limité (p. ex., Straus et coll., 1996; Hinsliff-Smith et McGarry, 2017). Comme nous l’avons déjà dit, le but de l’outil influera en fin de compte sur sa longueur. Les outils et les protocoles qui visent une compréhension profonde et nuancée de l’expérience de violence d’une cliente seront en définitive plus longs et complexes que ceux qui visent simplement à déterminer si la violence est un facteur dans la vie de la cliente.
c) Degré de standardisation
Les protocoles et outils de dépistage de la violence familiale sont standardisés à un degré variable. La « standardisation » désigne la présence d’instructions et de procédures de notation uniformes et l’inclusion d’analyses statistiques qui vérifient la fiabilité et la validité de l’outil, et sa capacité à bien détecter la violence familiale. Notre examen des outils de dépistage et de la documentation pertinente suggère que les protocoles de dépistage de la violence familiale, qui incluent des questions de dépistage, mais adoptent une approche plus globale, se trouvent plus souvent dans les domaines du droit et de la médiation que celui de la santé, et ils sont habituellement moins standardisés que les questionnaires de dépistage courts. Par exemple, le protocole du Centre de services de justice familiale de la Colombie-Britannique précise que les conseillers procédant à l’évaluation (qui comprend le dépistage de violence familiale sans s’y limiter) :
se fieront à leur jugement professionnel, à leur capacité d’analyse et à leur pensée critique ainsi qu’à l’observation de signes non verbaux. Par exemple, il est possible que la cliente donne aux questions sur la violence familiale des réponses se situant en bas de l’échelle, mais que vous détectiez un malaise dans ses commentaires ou son langage corporel qui vous fasse penser autrement. Naturellement, vous sonderez davantage cette question (ministère de la Justice de Colombie-Britannique, 2013).
La Consumer Rights for Domestic Violence Survivors Initiative (initiative des droits des consommateurs pour les survivantes de violence conjugale) destinée aux avocats en droit des consommateurs (Sussman et Carter, 2007) fournit une liste de questions de dépistage possibles, mais rappelle qu’il ne s’agit pas d’un mode d’emploi et ne recommande pas de poser toutes les questions de la liste. Les avocats sont plutôt invités à faire preuve de jugement et de perspicacité en entrevue pour trouver la manière d’insérer ces questions de dépistage dans leur pratique.
En revanche, les ODVF élaborés avant tout pour la recherche (p. ex. CTS-2, Straus et coll., 1996; CAS, Hegarty et coll., 1999; SES, Koss et coll., 2007) et les outils de dépistage courts utilisés normalement dans les milieux de la santé (p. ex. HARK, Sohal et coll., 2007) incluent typiquement des critères seuils pour aider les praticiens à classer les femmes dans la catégorie des victimes de violence familiale. Les critères seuils sont plus appropriés pour les outils de dépistage qui ont été standardisés et évalués pour la fiabilité et la validité.
d) Langue non genrée
Des études révèlent que des expressions non genrées, comme « violence entre partenaires intimes », sont employées pendant le dépistage pour que les personnes dans des relations non hétérosexuelles ne se sentent pas marginalisées (p. ex. Contra Costa County Health Services, 1995). Certaines échelles, comme l’Intimate Justice Scale (Jory, 2004), emploient volontairement une langue non genrée pour que l’outil puisse convenir aux couples homosexuels. Bien sûr, l’usage d’une langue non genrée permet aussi d’utiliser l’outil avec les victimes masculines de violence dans une relation hétérosexuelle. L’Association du barreau des États-Unis (s.d.) recommande aux avocats dépistant la violence familiale d’être conscients que, même si la plupart des victimes de violence familiale sont des femmes, les hommes peuvent aussi être des victimes et que la violence familiale peut se produire dans tous les types de relations.
e) Conceptualisation de la violence familiale
La recherche révèle que les ODVF détaillés, ciblant les comportements et comprenant plus de questions sur divers comportements violents, donnent lieu à des taux de violence plus élevés que les outils plus généraux comportant moins d’éléments (Rossi et coll., 2015). Les éléments axés sur les comportements peuvent servir à informer les clientes sur les aspects comportementaux de la violence et les aider à reconceptualiser leurs propres expériences (Jory, 2004). La collecte de renseignements sur des comportements précis peut aussi être utile pour les dossiers de police et les procédures judiciaires (Jory, 2004). Cependant, les actes précis de violence physique ne définissent pas à eux seuls la violence familiale et ne permettent pas de dégager des cycles de violence (Hegarty, Bush et Sheehan, 2005). De plus, la recherche sur la violence familiale démontre que la violence physique est souvent la moins dommageable aux femmes, et que c’est plutôt la violence psychologique et le contrôle coercitif qui leur font le plus de mal (Hegarty et coll., 2005).
Bien que la violence dans les relations intimes puisse être mutuelle, il est amplement démontré que la violence familiale est un phénomène genré. La recherche suggère que, du moins en contexte clinique, questionner les femmes sur leurs propres comportements agressifs (comme le fait le CTS-2) ou insinuer que la violence peut être mutuelle d’une quelconque manière peut conduire les femmes à rester dans des situations violentes (Jory et Anderson, 2000; Jory, 2004). À l’heure actuelle, nous avons peu de connaissances sur la violence mutuelle dans le contexte du droit familial (Kelly et Johnson, 2008) ou sur l’effet des questions au sujet de violence mutuelle sur les femmes aidées par un praticien du DF. Du point de vue du praticien, il a été suggéré qu’il peut y avoir divergence entre les clientes quant au degré de réciprocité de la violence et que cela doit être pris en considération pour décider d’une ligne de conduite (Bickerdike, 2007).
3. Approche du dépistage par le praticien
a) L’importance d’être attentif au contexte et de connaître les dynamiques de violence
Dépister la violence familiale est un processus plus complexe que de simplement poser une série de questions. Dans le domaine juridique, il a été recommandé que le dépistage ait lieu dans le contexte d’une conversation avec la cliente (Barreau de l’État du Minnesota, 2013; Sussman et Carter, 2007). Un certain nombre de protocolesapprofondis pour le dépistage de la violence familiale (qui incluent les questions de dépistage) mettent en lumière des considérations supplémentaires pour le processus. Par exemple, le protocole des services de santé du comté de Contra Costa (1995) contient une section sur le travail auprès de populations hétérogènes qui incite les médecins à tenir compte, entre autres facteurs, des problèmes d’oppression raciale, des barrières linguistiques, des valeurs familiales et communautaires, du rôle de la honte, du langage corporel et de l’âge des femmes, du statut de personne handicapée, de l’orientation sexuelle et des antécédents de toxicomanie comme des facteurs dans l’expérience de violence des femmes et sa divulgation.
L’incapacité à être attentif aux facteurs contextuels comme ceux qui ont été mentionnés ou à établir un lien avec la patiente ou la cliente peut réduire l’efficacité du dépistage, car la femme ne se sentira pas en sécurité et ne voudra pas se confier (Services de santé du comté de Contra Costa, 1995; Barreau de l’État du Minnesota, 2013). La recherche menée par l’Association des maisons de transition de la Nouvelle-Écosse (2000) a démontré que les femmes évitent souvent de dire aux médiateurs qu’elles sont violentées parce qu’elles ne se sentent pas à l’aise.
Le comité sur la violence conjugale de la section de droit familial du barreau de l’État du Minnesota (2013) et le Centre de services de justice familiale de la Colombie-Britannique (ministère de la Justice de Colombie-Britannique, 2013) reconnaissent en outre à quel point il est important de tenir compte du contexte lorsqu’on examine des actes de violence dans les relations intimes, notamment : 1) l’intention de l’agresseur; 2) le sens de la violence pour la victime; et 3) l’effet de la violence sur la victime (tiré de la recherche de Frederick et Tilley, 2001).
Ils soulignent aussi l’importance d’autres facteurs pertinents, y compris les détails de l’épisode violent, et la quantité de violence, de coercition ou d’intimidation l’accompagnant, car cela influera sur les actions de l’avocat et la suite de l’affaire. Sussman et Carter (2007), dans leur protocole de dépistage pour les avocats de droit de la consommation, suggèrent de façon similaire que « le contexte est essentiel » et que les avocats doivent prêter attention à la situation individuelle et sociale (p. ex. âge, classe économique, sexualité) de leur cliente. Il faut donc que les praticiens, en particulier dans le domaine juridique, aient une connaissance suffisante de la violence familiale pour appliquer efficacement des procédures de dépistage. L’importance des connaissances du praticien sur la violence (p. ex. les différents types de violence, dont la coercition, le contrôle et la violence émotionnelle) a été démontrée dans une étude sur le dépistage de la violence par les médiateurs réalisée en l’an 2000 par l’Association des maisons de transition de la Nouvelle-Écosse (THANS, 2000).
b) Présentation du dépistage comme une mesure universelle courante
Dans le domaine de la santé, l’accent est mis sur le caractère routinier et universel du dépistage de la violence familiale. Nombre de protocoles et d’outils de dépistage examinés contiennent une déclaration préliminaire informant les femmes que le dépistage de la violence familiale est une procédure courante suivie par toutes les patientes (p. ex. ACOG, 2012; Services de santé du comté de Contra Costa, 1995).
c) Langage utilisé par le praticien
Le langage utilisé pendant le dépistage est important. Dans le domaine de la santé, le Collège américain des obstétriciens et gynécologues (ACOG, 2012) recommande aux praticiens d’éviter les mots qui peuvent stigmatiser la personne, comme « violence », « viol », « battue ». Le barreau de l’État du Minnesota (2013) conseille de même de ne pas employer l’expression « violence conjugale » parce que les clientes peuvent ne pas se sentir concernées par cette expression. Dans un contexte juridique, il est important par ailleurs d’éviter le jargon et les acronymes (Barreau de l’État du Minnesota, 2013). De plus, l’ACOG (2012) recommande l’usage d’un langage pertinent sur le plan culturel.
d) Approche directe, sûre et délicate du dépistage
La manière d’aborder le sujet de la violence familiale et de poser les questions de dépistage est importante. Il a été recommandé que le dépistage soit abordé d’une manière directe et factuelle (King County, 2015). Par exemple, le protocole de dépistage présenté par les services de santé du comté de Contra Costa conseille aux professionnels de la santé de poser à la patiente des questions directes sur la violence familiale d’une manière non menaçante et de la regarder droit dans les yeux quand ils parlent de violence (si c’est approprié d’un point de vue culturel). Les chercheurs et les organisations professionnelles de la santé conseillent en outre aux praticiens d’aborder le dépistage d’une manière qui n’exprime aucun jugement ou aucune incrédulité (ACOG, 2012; Furbee et coll., 1999). Les praticiens reçoivent aussi la consigne d’encourager la patiente ou la cliente à répondre aux questions de dépistage, mais pas de la harceler, en reconnaissant que les victimes de violence parleront de leurs expériences au moment et de la manière qui leur convient, et qu’il faut d’abord établir un certain lien de confiance (Services de santé du comté de Contra Costa, 1995; Barreau de l’État du Minnesota, 2013; Sussman et Carter, 2007).
Reconnaissant elles aussi que les femmes peuvent ne pas révéler la violence familiale à la première rencontre ou entrevue, plusieurs organisations recommandent que les fournisseurs de services dans différents domaines pratiquent le dépistage de la violence familiale auprès des femmes périodiquement (p. ex. ACOG, 2012; Davis et coll., 2015; King County, 2015; Cour suprême du Michigan, 2006; Barreau de l’État du Minnesota, 2013; Cour suprême du Dakota du Nord, 2017). De plus, les femmes ayant reçu des services de la même organisation dans le passé devraient passer à nouveau par le dépistage pour que le praticien dispose des renseignements les plus récents et exacts sur la situation de la cliente (King County, 2015).
Certains outils de dépistage adoptent une approche graduée pour poser des questions sur la violence. Par exemple, le Domestic Violence Questionnaire (Magen et coll., 1997) passe de questions sur les conflits « normaux » dans une relation à des questions sur les comportements violents. L’outil Family Civil Intake Screen (Salem, Kulak et Deutsch, 2007) commence par les questions les plus factuelles, donc les moins susceptibles de provoquer une réaction de défense (p. ex. l’information sur les parties).
Il a été recommandé que les praticiens s’assurent de favoriser la divulgation sécuritaire et éclairée de renseignements sur la violence conjugale (Davis et coll., 2015). Les praticiens du DF devraient expliquer le but du dépistage de la violence familiale (pourquoi ils posent des questions sur la violence), comment ils utiliseront l’information recueillie, qui y aura accès, et comment elle pourrait servir devant un tribunal de la famille (Davis et coll., 2015). Des recommandations semblables ont été faites pour le dépistage de la violence familiale en contexte de soins de santé (p. ex. Todahl et Walters, 2009).
4. Pratiques recommandées en cas de résultat positif
La documentation révèle trois pratiques recommandées suivant un résultat positif au dépistage : 1) l’évaluation du risque et la planification de sécurité; 2) l’offre de ressources et d’orientation; et 3) la confirmation et la validation.
Si de la violence familiale est détectée, la majeure partie de la documentation recommande que le praticien évalue immédiatement le niveau de risque que court la cliente et élabore un plan de sécurité pour elle et ses enfants (p. ex. CDC, 2007; Futures without Violence, 2004).
Une pratique souvent recommandée consiste à fournir des ressources d’information et de l’orientation vers des services pertinents, dont les agences et les refuges pour les victimes de violence conjugale, les centres juridiques et les services en santé mentale.    Certaines agences et organisations, comme les services de santé du comté de Contra Costa (1995), recommandent que les professionnels de la santé offrent à la femme de la mettre en contact direct avec des services pour victimes de violence conjugale et, si elle refuse, lui donnent des ressources d’information. D’autres organisations, comme l’ACOG (2012), soulignent l’importance de ne pas forcer une femme à accepter des ressources et une orientation.
Selon certains ODVF, en plus d’évaluer les risques, planifier la sécurité et fournir des ressources et une orientation, les praticiens devraient confirmer et valider les révélations des femmes. Par exemple, après un résultat positif, le Protocole d’évaluation du conflit conseille aux médiateurs d’énoncer des affirmations comme « Je sais que c’est difficile de parler de cela. Je suis content que vous m’en ayez parlé, parce que je suis maintenant mieux capable de vous aider », et « Je veux vous dire que cela n’aurait pas dû vous arriver et que vous n’êtes pas responsable » (Girdner, 1999, p. 3). Dans le même ordre d’idées, mais plutôt limité au contexte juridique, l’Association du barreau des États-Unis (s.d.) fait ressortir l’importance de disposer de toute l’information pertinente pour que les avocats puissent représenter le plus efficacement leurs clientes, et recommande que les praticiens insistent sur ce point pendant le dépistage pour encourager la divulgation.
5. Élaboration d’un outil de dépistage
Une pratique courante préconisée dans la documentation examinée consiste à élaborer un ODVF en consultant des experts interprofessionnels, parmi lesquels des experts-conseils, chercheurs ou praticiens locaux, nationaux et internationaux (Brief Inpatient Screen, Laurie et coll., 2012; Département d’enquête sur la santé de New South Wales, Ramdsen et Bonner, 2002; DOORS, McIntosh et coll., 2016). L’élaboration d’ODVF dans le domaine du droit prévoyait aussi des consultations spécifiques d’avocats de droit familial, de juges et d’autres professionnels du droit (p. ex. Salem et coll., 2007; Barreau de l’État du Minnesota, 2003). Les femmes victimes de violence ou non représentent un autre groupe d’intervenantes qui peuvent participer à l’élaboration d’ODVF (p. ex. Relationship Chart, Wasson et coll., 2000; Département d’enquête sur la santé de New South Wales, Ramdsen et Bonner, 2002).
Il est important de mettre à l’essai et d’évaluer les nouveaux outils de dépistage pour s’assurer qu’ils sont appropriés, fiables, valides et efficaces. Par exemple, les concepteurs de l’outil Intimate Justice Scale (Jory, 2004) ont réalisé une étude préliminaire auprès de thérapeutes matrimoniaux et familiaux qui a servi à rédiger les questions de dépistage. Les thérapeutes ont ensuite évalué chaque question extraite des entrevues selon les critères suivants : Permet-il de bien prédire la violence physique ou psychologique? S’applique-t-il à certains de leurs clients, à tous ou à aucun?
- Date de modification :