Limites des données

L’invisibilité de la victimisation des personnes noires s’explique en grande partie par une approche fragmentée et institutionnellement prudente en matière de collecte et de déclaration de données sur les victimes ventilées selon la race. Depuis des décennies, le Canada peine à produire des données comparables à l’échelle nationale sur les victimes en raison des différences entre les provinces et les territoires dans les modèles de services, les définitions et les systèmes de déclaration. Chaque administration détermine elle-même qui est reconnu comme victime et quelles données sont consignées, ce qui rend difficile toute analyse comparative entre les administrations (McDonald, 2025). Malgré les progrès importants réalisés quant aux données déclarées par la police et aux données d’enquête, aucun ensemble de données national ne rend compte de la manière dont les victimes accèdent aux services ni de la façon dont leurs besoins sont pris en compte d’une administration à l’autre (AuCoin, 2025). À la suite de l’adoption de la Charte canadienne des droits des victimes en 2015, l’enquête pilote sur les indicateurs canadiens des services aux victimes de Statistique Canada est née des efforts déployés pour évaluer la mise en œuvre et la mesure des droits des victimes à l’échelle nationale. Le but de cette enquête pilote était d’évaluer la faisabilité de créer des indicateurs comparables à l’échelle nationale sur l’utilisation des services aux victimes et les résultats. Ce processus, qui s’est déroulé de l’automne 2015 à 2019, a révélé d’importants défis liés à l’absence d’uniformité des définitions, aux différences dans la façon dont les données sont recueillies et à la variation dans la prestation des services entre les administrations. Une publication plus récente portant sur les données nationales relatives aux victimes souligne certains progrès réalisés depuis l’enquête pilote, tout en indiquant que le caractère fortement exigeant en ressources de la collecte de données demeure un obstacle majeur à la production de données cohérentes et de grande qualité (McDonald, 2026).

Comme les systèmes de collecte de données ne ventilent pas les principales mesures selon la race, l’origine ethnique ou le type de violence, les victimes noires de la violence armée ou de la violence policière ne font pas partie de catégories facilement repérables dans les données administratives, ce qui a pour effet de masquer statistiquement les caractéristiques particulières de la victimisation auxquelles elles sont exposées. Le Programme de déclaration uniforme de la criminalité (DUC) de Statistique Canada ne déclare publiquement que quatre grandes catégories de classement, sans rendre compte des motifs propres à chaque dossier qui révéleraient des défaillances systémiques, et les établissements sont peu incités à recueillir ou à publier des données susceptibles de révéler leurs propres lacunes (Bureau de l’ombudsman fédéral des victimes d’actes criminels, 2025). L’élargissement à venir des données du Programme DUC visant à inclure des variables relatives à l’origine ethnique pour tous les crimes déclarés par la police constitue un jalon important (Statistique Canada, 2025), tout comme la recommandation du Groupe directeur externe de la Stratégie canadienne en matière de justice pour les personnes noires concernant la création d’une unité au sein de Statistique Canada chargée de coordonner un programme de collecte de données fondées sur la race à l’échelle du système de justice (Jeffers, 2023; Owusu-Bempah et Jeffers, 2021). Cette invisibilité est amplifiée lorsque plusieurs facteurs identitaires se recoupent. Comme les données fondées sur la race ne sont généralement pas recueillies conjointement avec des données relatives au genre, à l’âge, à la situation de handicap, au statut d’immigration ou à l’orientation sexuelle, il n’est actuellement pas possible de produire des ventilations démographiques fiables sur la façon dont le deuil lié aux homicides et la survie à la violence armée touche certains sous-groupes au sein des communautés noires du Canada. Cette lacune est en soi un problème de politique publique. Des données désagrégées permettant de rendre compte des expériences distinctes des femmes noires, des jeunes noirs, des personnes noires 2ELGBTQI+ et des personnes noires touchées par l’homicide et la violence armée en situation de handicap sont essentielles à la conception de services capables d’atteindre les groupes qui portent le plus lourd fardeau (Sharpe et coll., 2025; Jeffers, 2023; Owusu-Bempah et Jeffers, 2021). En l’absence de telles données, les disparités quant à l’accès passent inaperçues : Est-ce que les femmes noires endeuillées par un homicide recourent moins souvent aux services que les hommes noirs? Est-ce que les personnes noires touchées par l’homicide et la violence armée en situation de handicap sont systématiquement exclues par des processus d’admission inaccessibles? Ce sont là des questions auxquelles les données administratives actuelles ne permettent pas de répondre (AuCoin, 2025; Bureau de l’ombudsman fédéral des victimes d’actes criminels, 2025). Ces indicateurs positifs devront s’accompagner de pratiques uniformes de consignation des données, d’une plus grande harmonisation entre les administrations et d’une volonté réelle de s’attaquer aux inégalités structurelles que les données ne manqueront pas de mettre au jour.