Gouvernance raciale après l’émancipation et ségrégation institutionnelle

À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, les loyalistes noirs affranchis et les réfugiés de la guerre de 1812, à qui l’on avait promis des terres et l’égalité en reconnaissance de leur service militaire, ont plutôt été confrontés à des concessions foncières réduites, au non-versement de salaires et à des violences perpétrées par des Blancs, dont l’émeute de Shelburne de 1784 constitue un exemple marquant (Maynard, 2025). Après l’abolition de l’esclavage, la hiérarchie raciale est demeurée largement intacte : les personnes noires pouvaient certes travailler comme ouvriers, sans avoir pour autant le droit de participer pleinement à la vie civique, d’où la méfiance persistante envers les institutions publiques observée chez leurs descendants ainsi que chez les personnes noires établies plus tard au Canada (Sharpe, Aqil et coll., 2024). Le système scolaire fondé sur la ségrégation, rendue légalement possible par l’Acte d’Union de 1840 et consolidée par la Common Schools Act de l’Ontario de 1850, a perduré dans certaines régions du Canada jusque tard au XXe siècle (Howard et Smith, 2011)Note de bas de page 1.

Les restrictions relatives à la tombée de la nuit, les règlements municipaux et les pratiques commerciales interdisaient la présence des personnes noires dans les logements et les espaces publics. La police faisait respecter la barrière raciale, soit la frontière juridique et sociale imposée qui déterminait où les personnes noires pouvaient vivre, travailler, se déplacer et se rassembler par rapport aux personnes blanches (Howard et Smith, 2011), comme l’illustre l’arrestation de Viola Desmond en 1946 (Reynolds, 2016). Ces dispositions ont légitimé des restrictions systématiques à la liberté de circulation des personnes noires et à leur accès à la vie publique, des conditions que les études associent directement aux inégalités contemporaines en matière d’exposition aux préjudices. Les personnes noires touchées par la violence armée et les celles endeuillées par un homicide continuent de subir les effets de ces modèles historiques lorsqu’elles cherchent à obtenir de l’aide, notamment dans leurs interactions avec des services policiers marqués par le profilage racial et la méfiance envers les institutions (Wortley et Owusu-Bempah, 2022; Sharpe, 2015); dans les procédures judiciaires qui remettent en question la crédibilité des victimes noires et minimisent leurs pertes (Owusu-Bempah et Jeffers, 2021; Saghbini et Paquin-Marseille, 2023); ainsi que dans leurs démarches auprès des services aux victimes. Les services aux victimes comprennent des programmes gouvernementaux, des services de soutien offerts par les corps policiers et les tribunaux, ainsi que des organismes communautaires œuvrant dans les provinces et les territoires, en plus des régimes provinciaux d’indemnisation des victimes qui offrent une aide financière aux personnes admissibles touchées par des actes criminels violents. Pour un aperçu comparatif des structures de services aux victimes, des critères d’admissibilité, des régimes d’indemnisation et des modèles de prestation des services dans les différentes administrations canadiennes, consultez le rapport de 2024 sur les services aux victimes au Canada (https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/jr/savc-vsc/index.html), qui fait état de l’importante variation de l’offre de services d’une province et d’un territoire à l’autre (ministère de la Justice du Canada, 2024). Ces obstacles ne constituent pas des expériences isolées; ils ont été documentés dans le cadre de consultations communautaires et de recherches centrées sur les personnes touchées par l’homicide et la violence armée menées partout au Canada (Jeffers, 2023; Sharpe, Aqil et coll., 2024; Sharpe et coll., 2025). Les sections qui suivent examinent chacun de ces obstacles de manière plus approfondie, en s’appuyant sur des données probantes concernant les deux populations afin de montrer comment les mécanismes d’exclusion passés continuent de façonner l’expérience des personnes noires touchées par les homicides et la violence armée qui doivent composer avec des systèmes qui ne répondent pas à leurs besoins.