3 Surreprésentation : réalités et causes

Au Canada, les personnes noires sont surreprésentées dans le système de justice pénale en tant qu’accusés et condamnés, ainsi qu’en tant que victimes et survivants d’actes criminels. La surreprésentation se produit à toutes les étapes du système – services policiers, tribunaux et services correctionnels – en nombre important par rapport au reste de la population canadienne. Par exemple, en 2022-2023, les personnes noires représentaient 9 % de la population totale des établissements correctionnels fédérauxNote de bas de page 17 alors qu’elles représentaient 4 % de la population canadienne totaleNote de bas de page 18.

L’exemple suivant ne porte que sur un seul aspect du comportement criminel et de la victimisationNote de bas de page 19, bien qu’il s’agisse d’un aspect très grave. Cela démontre la surreprésentation des personnes noires comme accusés et victimes. Les personnes noires sont surreprésentées en ce qui concerne les personnes accusées d’homicide et les victimes d’homicide. En 2021, 20 % de toutes les personnes accusées d’homicide ont été identifiées par la police comme étant noires. Le taux d’auteurs présumés d’homicide chez les personnes noires était près de six fois plus élevé que chez les personnes non racisées (8,17 auteurs présumés pour 100 000 habitants par rapport à 1,43 pour 100 000 habitants). Les taux de victimes d’homicide étaient également comparativement plus élevés selon les données de 2021. Le taux de victimes d’homicide identifiées comme noires était quatre fois plus élevé que chez les personnes non racisées (7,72 victimes pour 100 000 habitants par rapport à 1,81 pour 100 000 habitants)Note de bas de page 20. L’histoire derrière ces chiffres est complexe et elle est exposée ci-dessous.

Pourquoi les personnes noires sont-elles si largement surreprésentées dans le système de justice? Premièrement, il est essentiel de reconnaître que les personnes noires ne sont pas plus prédisposées aux activités criminelles que tout autre groupe de personnes, racisées ou non. Pourtant, comme le souligne Maynard, « [e]n ce qui concerne l’opinion publique, la population canadienne continue d’associer la race, et plus particulièrement les Noir.e.s, à la criminalitéNote de bas de page 21 ». Cette association est un héritage du racisme et de la discrimination envers les personnes noires qui existaient déjà bien avant la traite transatlantique des esclaves, comme il est décrit dans la section suivante.

Les experts soutiennent qu’il existe certains facteurs largement définis qui, combinés au fil des ans, ont affecté les contacts des personnes noires avec le système de justice pénale. Comme l’expliquent Owusu-Bempah et Jones (2024),

Les facteurs sociaux qui contribuent aux expériences des personnes noires dans le système de justice pénale peuvent être appelés les « déterminants de la justice ». Les déterminants sociaux de la justice comprennent le revenu, l’emploi, la stabilité du logement, l’éducation et la santé. Lorsque les données voulues sont disponibles, la recherche démontre que les personnes noires au Canada s’en tirent mal relativement à tous ces aspects, avec des revenus inférieurs à la moyenne, des taux de chômage plus élevés, un accès réduit à un logement sûr et stable, de moins bons résultats scolaires dans les écoles canadiennes et une moins bonne santé physique et de moins bons résultats en matière de santé physique et mentaleNote de bas de page 22.

Les auteurs poursuivent en disant ce qui suit :

Le racisme envers les personnes noires et la discrimination systémique sont souvent cités en tant que facteurs de ces résultats négatifs. Les difficultés liées à l’immigration et à l’établissement peuvent également exacerber les problèmes rencontrés par les personnes noires dans les sphères définies comme étant des déterminants sociaux de la justice. Soulignons que les inégalités du système de justice pénale, notamment la criminalisation et l’incarcération excessives des personnes noires, peuvent accroître les inégalités sociales globales qui constituent les déterminants sociaux de la justiceNote de bas de page 23.

Les sections suivantes du présent rapport portent sur les déterminants sociaux de la justice mentionnés ci-dessus. Cependant, la section qui suit immédiatement explique les débuts du racisme et de la discrimination flagrants envers les personnes noires au Canada.

3.1 Colonialisme et esclavage : le racisme envers les personnes noires

Nous ne pouvons pas comprendre le présent sans connaître le passé. Malheureusement, nous ne comprenons toujours pas suffisamment le passé ou le présent des personnes noires et de leurs communautés, et nous répétons souvent les erreurs du passé. Le colonialisme et l’esclavage ont eu des répercussions importantes qui continuent de se faire sentir aujourd’hui. Même si le visage du colonialisme a changé au fil du temps, passant des politiques flagrantes d’esclavage à d’autres formes de discrimination et de ségrégation, le fait que nos systèmes gouvernementaux aient été créés à une époque où ces pratiques existaient, et qu’ils englobent donc les mêmes attitudes, signifie que les personnes noires continuent de faire l’expérience de la marginalisation et de la surreprésentation dans le système judiciaire qui doivent être abordées. Selon trois universitaires qui ont témoigné par écrit pour la Cour d’appel de l’Ontario dans l’affaire d’un jeune homme noir,

[Traduction] La situation actuelle des Canadiens noirs a des racines historiques profondes. Les institutions de l’esclavage et de la ségrégation légalisée au Canada ont constitué le fondement de la relation initiale des Canadiens noirs avec l’État et son peuple. Si l’esclavage et la ségrégation ont servi de base aux premières structures économiques et politiques, les idées et les hypothèses sur lesquelles elles étaient fondées ont façonné la nature des relations socialesNote de bas de page 24.

La pratique de l’esclavage était courante en Amérique du Nord dès l’époque de sa colonisation initiale aux 17e et 18e siècles. Les esclaves, qui étaient africains et autochtones, étaient légalement considérés comme des biens meubles, appartenant à leurs propriétaires qui contrôlaient tous les aspects de leur vie, et n’avaient aucun droit fondamental ou légal. Si la plupart des esclaves noirs de l’époque étaient originaires d’Afrique, beaucoup sont arrivés via l’Europe avec leurs propriétaires colons. D’autres ont été achetés par des colons à des marchands d’esclaves de la Grande-Bretagne et d’autres pays européens. Durant la seconde moitié du 18e siècle, l’esclavage des personnes noires a commencé à décliner en Amérique du Nord britannique, la liberté étant offerte à certains, sous certaines conditions, comme le fait de combattre aux côtés des Britanniques pendant la guerre de l’Indépendance américaine. Cependant, un changement similaire ne s’est pas produit aux États-Unis. De nombreux esclaves ont réussi à fuir vers le Canada, notamment les 30 000 noirs qui ont emprunté le chemin de fer clandestin entre 1800 et 1865. Le mouvement abolitionniste a pris de l’ampleur en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord britannique et, en 1833, l’esclavage a été aboli dans ce qui allait devenir le Canada avec la Loi sur l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique. Même à ce moment-là, toutefois, les anciens esclaves au Canada ont été forcés de travailler gratuitement pour leurs anciens maîtres pendant plusieurs années en guise de dédommagement.

Pourtant, malgré ces changements juridiques, l’état d’esprit général de la majorité blanche n’a pas changé de manière significative. On a continué à considérer les personnes noires comme une race inférieure, sur la base de la même croyance qui avait servi à justifier et à maintenir l’esclavage des personnes noires pendant des siècles. L’esclavage était devenu illégal, mais on continuait à voir les personnes noires à travers un prisme raciste, en les considérant comme inférieures et désormais dangereuses dans leur liberté limitée. De ce fait, les personnes noires restaient soumises à des attitudes et à des politiques discriminatoires et ségrégationnistes, tant dans les sphères officielles qu’officieusesNote de bas de page 25. En 1910, par exemple, dans un premier cas de discrimination systémique, la Loi sur l’immigration visait les immigrants noirs qui étaient arbitrairement déclarés « inadaptés au climat ou aux exigences du Canada », bloquant ainsi l’entrée de la plupart des immigrants noirs, dont beaucoup venaient des États-Unis.

Un exemple de discrimination sous forme de ségrégation s’est produit en 1946, lorsque Viola Desmond, une femme d’affaires de Halifax, a été arrêtée pour avoir refusé de bouger de son siège dans la section « réservée aux Blancs » d’un cinéma. Ce n’est qu’en 2010 que le gouvernement de la Nouvelle-Écosse a présenté des excuses et accordé un pardon à titre posthume à Viola DesmondNote de bas de page 26.

3.2 Logement et communauté

À l’échelle communautaire, la marginalisation sociale et économique des personnes noires a entraîné des résultats négatifs disproportionnés dans divers domaines. Historiquement, le racisme envers les personnes noires a causé la concentration de la population noire dans des quartiers défavorisés, ce qui a ensuite permis au gouvernement, aux entreprises et à la communauté blanche d’ignorer leur pauvreté forcée et d’exploiter cette communauté en tant que main-d’œuvre bon marché en lui refusant l’accès à l’éducation et à des emplois qualifiés. Encore aujourd’hui, une fois que les communautés sont bien établies, les terrains sont souvent considérés comme précieux et propices au réaménagement. Les communautés sont alors démantelées et les habitants sont déplacés, n’ayant d’autre choix que de partir.

Africville en est un exempleNote de bas de page 27. Au 18e siècle, des centaines d’esclaves noirs vivaient en Nouvelle-Écosse; d’autres sont arrivés pendant la Révolution américaine et ont servi les riches loyalistes britanniques. Plus tard, le chemin de fer clandestin a conduit de nombreux Noirs des États-Unis vers la Nouvelle-Écosse. Au 19e siècle, des milliers d’esclaves noirs et, dans une moindre mesure, d’esclaves affranchis vivaient en Nouvelle-ÉcosseNote de bas de page 28. Comme on leur refusait l’accès au logement dans d’autres régions, beaucoup ont été contraints de s’installer dans un quartier d’Halifax qui fut par la suite appelée Africville. Les résidents d’Africville étaient en grande partie confinés à leur quartier et vivaient dans la pauvreté. Ils ont été victimes de racisme et de discrimination envers les personnes noires dans les domaines de l’éducation et de l’emploi, et ils ont fait les frais d’une mauvaise gestion de la part des autorités municipales. Les habitants d’Africville payaient des impôts à la ville, mais ne bénéficiaient pas de services comme l’eau courante, l’électricité, des routes pavées, l’éclairage public, la collecte des ordures ou la protection de la policeNote de bas de page 29. Les personnes noires ont continué d’être considérées comme inférieures et ne méritant pas une place dans la société dominante, sauf dans leur rôle d’esclaves et de serviteurs, affranchis ou non. De telles attitudes ont perduré jusqu’au 20e siècle. En 1962, Africville a été démoli par la Ville d’Halifax pour permettre la rénovation urbaine. Le plan était de faire place à la reconstruction dans ce quartier de la ville qui accueillerait alors des entreprises et des logements relativement riches.

Les habitants noirs d’Africville se sont dispersés et se sont installés où ils le pouvaient, dans l’espoir de gagner leur vie. Ce genre de cycle s’est produit non seulement à Halifax, mais dans d’autres régions du Canada où les personnes noires se sont établies aux 18e et 19e siècles : le sud de l’Ontario, l’Alberta et le Lower Mainland de la Colombie-Britannique. Les données historiques sont cohérentes : d’abord la négligence, puis le déplacement.

Le cycle de la négligence et du déplacement se poursuit dans les villes canadiennes. Deux exemples contemporains sont Regent Park, au centre-ville de Toronto, et Hogan’s Alley, à Vancouver.

Depuis la fin du 19e siècle, le quartier de Regent Park accueille de nouveaux arrivants et des populations de cultures diverses. Bien que les habitants aient été marginalisés sur le plan économique et dépendants des subventions gouvernementales pour leur logement, un fort sentiment d’appartenance à la communauté s’est développé. Malheureusement, les taux de criminalité, en particulier les crimes violents liés aux gangs, sont devenus plus élevés que dans le reste de la villeNote de bas de page 30, ce qui a fait de Regent Park un sujet de préoccupation pour Toronto.

En 2006, la ville a lancé un projet de réaménagement qui devait être unique en matière d’urbanisme sur la scène internationale. Regent Park a été repensé comme un mélange de logements sociaux et de condos et de maisons de ville haut de gamme, avec des possibilités pour toute la communauté d’interagir et de prendre des décisions communautaires ensemble. Il a fallu plusieurs années pour que le projet de réaménagement atteigne un point de viabilité et, entre-temps, les familles à faible revenu n’ont eu d’autre choix que de déménager. On leur avait dit qu’ils pourraient revenir et occuper un nouveau logement une fois le réaménagement terminé. Cependant, l’attente a été suffisamment longue pour que de nombreuses familles aient choisi de ne pas revenir dans leur ancien quartier de Regent Park parce qu’elles s’étaient installées dans des quartiers à faible revenu ailleurs à Toronto. En outre, seulement vingt-sept pour cent du parc de logements reconstruit a été subventionné, soit beaucoup moins que prévu. Par conséquent, le nombre de familles à faible revenu qui reviennent dans le quartier a diminué par rapport aux prévisions initialesNote de bas de page 31. Celles qui sont revenues se sont senties stigmatisées en tant que personnes noires vivant dans des logements subventionnés à côté de personnes aisées (principalement blanches) dans des logements relativement chers. Ces changements ont perturbé la composition culturelle antérieure de Regent Park, ainsi que les relations interculturelles étroites qui s’étaient développées au fil des ansNote de bas de page 32.

Hogan’s Alley, un quartier historique majoritairement noir de Vancouver, est un autre exemple d’une communauté dont les maisons ont été rasées, dans ce cas-ci pour faire place au viaduc Georgia (dans le cadre d’un réseau routier) en 1970.

En ce qui concerne les conditions de logement actuelles, le Groupe directeur externe de la Stratégie canadienne en matière de justice pour les personnes noires a déterminé que le manque continu d’accès à un logement sûr et stable est un déterminant social important de la justice. Ils expliquent que le racisme envers les personnes noires et la discrimination systémique peuvent être considérés comme des facteurs contribuant à des problèmes comme l’instabilité du logement et, en fin de compte, à des démêlés avec le système de justice pénaleNote de bas de page 33. La Loi sur la stratégie nationale sur le logement du Canada (2019) énonce que « le droit à un logement suffisant est un droit fondamental de la personne affirmé par le droit international ». Bien que la pénurie de logements soit actuellement un problème grave au Canada en général, certaines populations, dont les personnes noires, sont plus désavantagées que l’ensemble de la populationNote de bas de page 34.

L’Enquête canadienne sur le logement de 2018 fournit des données sur le logement des personnes noires par rapport à la population totale, démontrant clairement qu’elles sont désavantagées en ce qui a trait à l’accès à un logement sûr et stableNote de bas de page 35. Selon l’enquête, les personnes noires étaient plus susceptibles de vivre dans un logement loué (52 %) que la population totale (27 %) et étaient également plus susceptibles de vivre dans un logement locatif subventionné (14 %, comparativement à 3 % pour l’ensemble de la population). Les personnes noires étaient également beaucoup moins susceptibles de vivre dans un logement occupé par le propriétaire sans hypothèque, et moins susceptibles de vivre dans un logement adapté à la taille et à la composition du ménage, selon la Norme nationale d’occupationNote de bas de page 36. De plus, en ce qui concerne les « besoins impérieux en matière de logement », l’enquête a révélé ce qui suit :

On dit d’un ménage qu’il éprouve des besoins impérieux en matière de logement si ce dernier n’est pas conforme à au moins l’une des normes d’acceptabilité (abordabilité, taille et état) et si 30 % du revenu total avant impôt du ménage est insuffisant pour lui permettre de payer le loyer médian d’un logement similaire acceptable (répondant aux trois normes d’occupation) situé dans sa localité. Selon l’ECL de 2018, 15 % des personnes noires vivaient dans un ménage ayant des besoins impérieux en matière de logement, ce qui constitue une proportion supérieure aux 9 % de la population totale.

Les répercussions négatives sur la santé et la santé mentale ainsi que le stress intergénérationnel découlant du déplacement dans les quartiers, de l’insécurité du logement et de la pauvreté sont courants chez les familles noiresNote de bas de page 37. Pour les personnes noires vivant dans ces conditions, tout contact avec le système de justice pénale peut renforcer les stéréotypes et servir de justification à la discrimination et à la ségrégation continues de la part du public non racisé et du système de justice. Encore une fois, cette perception continue d’être fondée sur des hypothèses de longue date selon lesquelles les personnes noires sont plus enclines à s’adonner à des activités criminelles que les autres groupes raciaux, en particulier les Blancs. Cela est particulièrement difficile pour les jeunes Noirs, car ce sont les jeunes qui sont le plus souvent confrontés aux difficultés que représentent le stress intergénérationnel et les problèmes de santé mentale, comme nous le verrons ci-dessous.

3.3 Marginalisation socioéconomique

La marginalisation des personnes noires au Canada a une longue histoire enracinée dans le racisme envers les personnes noires et la discrimination systémique qui a entraîné des restrictions sociales et économiques. Les obstacles à l’accès à un emploi et à une éducation valorisants sont parmi les facteurs qui ont nui à la pleine participation des personnes noires à la société canadienne dominante et à leur bien-être économique.

L’analyse des données du Recensement de 2021 montre que « les conditions socioéconomiques de cette population, y compris les taux d’emploi et les gains, sont généralement moins favorables que celles de la population non autochtone et non racisée […]. Cette situation prévaut même en tenant compte des différences liées à l’âge et au niveau de scolaritéNote de bas de page 38 ».

Les taux de chômage sont plus élevés chez les hommes noirs (25 à 64 ans), les femmes noires (25 à 64 ans) et les jeunes noirs (15 à 24 ans) que les taux pour les mêmes catégories dans l’ensemble de la population. En 2023, les hommes noirs ont connu un taux de chômage de 9,2 %, contre 5,0 % des hommes dans l’ensemble de la population. Le taux de chômage des femmes noires était de 7,8 %, contre 4,7 % pour les femmes dans l’ensemble de la population. Pour les jeunes noirs, le taux de chômage était de 17,5 %, contre 11,3 % pour l’ensemble de la populationNote de bas de page 39Note de bas de page 40. Une étude basée sur le recensement de 2016 a conclu que sur treize catégories ethniques mesurées pour le chômage, les personnes noires avaient le deuxième taux le plus élevé, derrière le groupe ethnique arabeNote de bas de page 41.

Même pour ceux qui ont un niveau de scolarité plus élevé, ces écarts persistent. En 2020, le revenu médian des personnes noires titulaires d’un baccalauréat ou d’un diplôme supérieur était de 50 000 $, comparativement à 70 000 $ pour la population non racisée. Les personnes noires nées au Canada occupent généralement des emplois de niveau inférieur par rapport à leur niveau de scolarité et sont moins susceptibles d’avoir un emploi à temps plein toute l’année, comparativement à la population non racisée de troisième génération (tous les parents nés au Canada)Note de bas de page 42.

L’analyse des données du Recensement de 2021 indique ce qui suit :

Les […] populations noires ont fait face à des écarts salariaux supplémentaires qui ne pouvaient pas être attribués aux différences dans le groupe professionnel, les semaines travaillées, le travail à temps partiel ou à temps plein, le niveau de scolarité, la langue, la région du Canada ou la structure familiale. Ces écarts salariaux pourraient être liés à des facteurs non observés, qui peuvent comprendre des différences salariales au sein de la même profession, la durée de l’emploi, une profession précise et l’accès aux promotions.

Pour les hommes noirs, ces différences inexpliquées constituaient le facteur le plus important des écarts de revenus par rapport à la population de troisième génération ou plus non racisée. Les écarts négatifs variaient de 6 500 $ chez les hommes noirs d’origine africaine à plus de 8 000 $ chez les hommes noirs d’origine caribéenne et canadienne. Chez les femmes noires, ils variaient de 2 900 $ chez les femmes noires d’origine africaine à 4 100 $ chez les femmes noires d’origine caribéenneNote de bas de page 43.

Il est possible que les différences entre les taux d’emploi et les salaires des personnes noires et des personnes non racisées soient dues, du moins en partie, à un préjugé intrinsèque chez les employeurs. La Société John Howard de l’Ontario note ce qui suit :

[Traduction] Dans une étude menée en 2017 à Toronto auprès de personnes postulant aux mêmes emplois avec les mêmes qualifications, les candidats blancs ayant un casier judiciaire avaient un taux de rappel de 18,8 %, ce qui était supérieur au taux de rappel des candidats noirs sans casier judiciaire (10,9 %) et considérablement plus élevé que le taux de rappel des candidats noirs ayant un casier judiciaire (1,6 %)Note de bas de page 44.

Si ce préjugé est constant, il s’agit d’un autre exemple du racisme de longue date envers les personnes noires inhérent à la société canadienne.

La discrimination dans le domaine de l’éducation est un autre facteur important de marginalisation socioéconomique. La ségrégation dans les établissements d’enseignement existe depuis de nombreuses années. L’Ontario, le Québec et la Nouvelle-Écosse ont officiellement aboli la ségrégation dans les écoles publiques, et ce n’est qu’avec l’adoption de la Loi canadienne sur les droits de la personne en 1977 que des changements institutionnels ont commencé. Cependant, les changements ont été lents dans certains domaines. La dernière école ségréguée de l’Ontario, à Colchester, a fermé ses portes en 1965Note de bas de page 45, et la dernière école ségréguée au Canada, près de Halifax, a finalement fermé ses portes en 1983Note de bas de page 46. Pourtant, la ségrégation scolaire était courante, bien que moins officielle dans d’autres provinces canadiennes. Selon un rapport paru dans The Aeolian,

[Traduction] L’Ontario et la Nouvelle-Écosse ont été les seules provinces à légiférer sur la ségrégation raciale dans les écoles. Cependant, dans d’autres provinces, dont l’Alberta, la Saskatchewan, le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard, il était acceptable que les résidents blancs refusent aux familles noires l’accès aux écoles publiques locales. L’intimidation a été utilisée pour décourager les parents noirs d’envoyer leurs enfants dans les écoles publiques locales, ou pour forcer les familles noires à créer leurs propres écolesNote de bas de page 47.

The Aeolian note également que les établissements d’enseignement postsecondaire ont imposé la ségrégation jusqu’au XXe siècle, et même jusque dans les années 1960. L’Université McGill, l’Université Queen’s et l’Université de Toronto n’admettaient pas de candidats noirs dans leurs écoles de médecine, même si les candidats avaient les qualités académiques requises. L’une des raisons invoquées était que les patients ne voudraient pas être soignés par un médecin noir, ce qui constituait une manifestation évidente de racisme et de discrimination envers les personnes noiresNote de bas de page 48.

Comme il est indiqué ci-dessus, la discrimination et la ségrégation ont été et continuent d’être pratiquées en matière de logement, d’emploi et de scolarité. D’autres exemples de racisme et de discrimination envers les personnes noires sont présentés ci-dessous.

3.4 Pauvreté

La marginalisation socioéconomique mène à la pauvreté à un certain point. Selon le gouvernement du Canada, la pauvreté est « [l]a condition dans laquelle se trouve une personne qui est privée des ressources, des moyens, des choix et du pouvoir nécessaires pour atteindre et maintenir un niveau de vie de base et pour favoriser son intégration et sa participation à la société »Note de bas de page 49. En 2022, 48 % des personnes noires âgées de 15 ans et plus ont déclaré avoir eu de la difficulté à répondre aux besoins financiers du ménage, ce qui est encore une fois le deuxième groupe racialisé après les populations arabesNote de bas de page 50.

Le Canadian Poverty Institute a décrit l’ampleur de la pauvreté chez les personnes noires au Canada :

[Traduction] Partout au Canada, les Canadiens noirs sont représentés de façon disproportionnée parmi la population à faible revenu. Selon le Recensement de 2021, 12,4 % des Canadiens noirs vivaient dans des ménages pauvres, contre seulement 8,1 % de la population totaleNote de bas de page 51.

Il est important de comprendre que la pauvreté n’est pas simplement une condition économique. Encore une fois, selon le Canadian Poverty Institute,

[Traduction]… un examen de la pauvreté chez les Canadiens noirs doit aller au-delà du simple revenu. Le manque de pouvoir et d’accès aux possibilités est tout autant un aspect de la pauvreté que le manque de revenus. Le racisme, la discrimination et les stéréotypes persistants, qui se traduisent par des taux élevés de pauvreté pécuniaire pour certains, créent des conditions de pauvreté sociale et spirituelle pour un plus grand nombre de la population raciséeNote de bas de page 52.

La marginalisation socioéconomique est courante au Canada chez les populations racisées et non racisées. Cependant, la population noire du Canada subit des conditions liées à la pauvreté dans une plus grande mesure que la population blanche et les autres groupes racisés. Cette réalité est, en grande partie, un vestige du passé raciste, discriminatoire et ségrégationniste envers les personnes noires.

3.5 Difficultés pour les jeunes noirs

Les participants à une consultation menée dans six villes canadiennes en 2020-2021 ont relevé plusieurs facteurs qui augmentent la probabilité que les jeunes noirs aient des démêlés avec le système de justice pénale. « Parmi ces facteurs, mentionnons entre autres les interventions policières excessives, la pauvreté, l’exclusion du système d’éducation, les obstacles dans la recherche d’emploi et les obstacles auxquels sont confrontés les nouveaux arrivants qui tentent de s’intégrer à la société canadienneNote de bas de page 53 ». D’autres facteurs ont des effets négatifs sur les jeunes noirs : la surreprésentation des enfants noirs dans les cas de protection de l’enfance, les taux relativement élevés de maladie mentale chez les jeunes noirs et la pression exercée sur les jeunes hommes noirs pour qu’ils se présentent comme des personnes « dures », ce qui peut également augmenter leurs chances d’avoir des démêlés avec la policeNote de bas de page 54.

L’éducation est étroitement liée à l’emploi et aux revenus rémunérés et continue d’être difficile pour de nombreux jeunes noirs. Bien que les interactions hostiles des enseignants et des responsables scolaires envers les élèves noirs ne soient plus aussi manifestes qu’à l’époque de la ségrégation, la discrimination persiste au niveau systémique. Cette discrimination continue d’être enracinée dans des préjugés envers les personnes noires. Il arrive fréquemment que les étudiants noirs soient détournés des programmes académiques pour les programmes professionnels, quel que soit leur potentiel. Ce type de cloisonnement suppose que les jeunes noirs sont incapables sur le plan scolaire et sont généralement indisciplinés. Owusu-Bempah et Jeffers soutiennent que l’étiquetage négatif et le traitement discriminatoire mènent à l’exclusion. Selon eux, « [l]es jeunes peuvent subir cette exclusion lorsqu’ils sont traités comme des étrangers indésirables dans l’écoleNote de bas de page 55 ». Souvent, ils se désintéressent alors de l’école, se mettent à sécher les cours ou à quitter complètement l’école. Avec un diplôme de moindre valeur, ou même sans diplôme, trouver un emploi est beaucoup plus difficile pour de nombreux jeunes noirs que pour les jeunes blancs. Cette situation se produit même lorsque la scolarité est la même chez les uns comme chez les autres. En fin de compte, et en désespoir de cause, cette voie peut forcer les jeunes noirs à se tourner vers des sources de revenus illégales. Le résultat est souvent le « cheminement de l’école à la prisonNote de bas de page 56 ».

Les enfants noirs sont, souvent dès leur plus jeune âge, beaucoup plus souvent pris en charge par les sociétés d’aide à l’enfance que les enfants blancs. Là encore, cela s’explique en partie par la marginalisation socioéconomique de certaines familles parfois par l’éclatement des familles causé par les mêmes tensions liées à la marginalisation, ainsi que par les préjugés raciaux systémiquesNote de bas de page 57Note de bas de page 58. Le retrait des enfants de leur foyer se fait souvent inutilement, sans tenir compte des différences de situation ou de culture. Les enfants noirs vivant une situation familiale difficile reçoivent souvent un soutien physique et émotionnel de la part d’autres membres de la famille, d’amis ou de voisinsNote de bas de page 59. Cependant, les décisions de retrait d’un enfant peuvent être influencées par des préjugés raciaux entretenus par les autorités et le système dans son ensemble, et les mesures de soutien axées sur la culture ne sont pas prises en compte. Selon Owusu-Bempah, Sibblis et James, [traduction] « des niveaux disproportionnés de contact avec le système, combinés à l’absence de pratiques culturellement appropriées, augmentent l’effet criminogène des soins pour les Afro-CanadiensNote de bas de page 60 ». Autrement dit, l’exposition à un système de protection de l’enfance peut contribuer à la probabilité qu’un enfant noir ait, tôt ou tard, des démêlés avec le système de justice pénaleNote de bas de page 61.

3.6 Santé mentale

L’ampleur disproportionnée des problèmes de santé mentale chez les adultes et les jeunes noirs est liée à toutes les manifestations de marginalisation socioéconomique énoncées ci-dessus. Le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) a constaté que [traduction] « 95,1 % des personnes noires au Canada ont vécu au moins un événement traumatisant au cours de leur vieNote de bas de page 62 ».

Une enquête de Statistique Canada menée en 2019 a révélé que « près de la moitié (46 %) des Noirs de 15 ans et plus ont déclaré avoir été victimes d’au moins une forme de discrimination au cours des cinq années ayant précédé l’enquête, comparativement à 16 % de la population non autochtone n’appartenant pas à une minorité visibleNote de bas de page 63 ». De plus, la même étude a montré « qu’une proportion considérablement plus élevée de Noirs ont été victimes de discrimination en 2019 qu’en 2014 (46 % par rapport à 28 %)Note de bas de page 64 ».

Le CAMH (citant Cenat et coll., 2021) poursuit en disant :

[Traduction] De nombreuses études au fil des ans ont rapporté que la discrimination raciale quotidienne est liée à des problèmes de santé mentale. Par exemple, les personnes victimes d’un niveau élevé de discrimination raciale étaient plus de 36 fois plus susceptibles d’avoir des symptômes dépressifs graves que celles signalant un faible niveau de discriminationNote de bas de page 65.

De plus, CAMH souligne que [traduction] « selon une enquête de Statistique Canada menée en 2020, 32 % des personnes issues des communautés noires, contre 24 % de leurs homologues blancs, ont déclaré ressentir des symptômes d’anxiété (Commission de la santé mentale du Canada, 2021)Note de bas de page 66 ». Les auteurs notent que l’oppression, le colonialisme, le racisme et la ségrégation contribuent à l’inégalité en matière de santé mentale chez les personnes noires aujourd’hui.

Owusu-Bempah et Jones font référence à une enquête sur les contrôles de routine effectués par la police à Halifax, comme suit :

La recherche […] a établi un lien entre la concentration des activités de contrôle et de fouille par la police dans les quartiers et l’augmentation de la détresse psychologique et des problèmes de santé mentale chez les résidents, en particulier chez les hommes. Ces effets se manifestent par une nervosité accrue, un sentiment de dévalorisation et une détresse psychologique graveNote de bas de page 67.

Le stress mental résultant de la discrimination policière et des interactions négatives est une grave préoccupation qui peut avoir des effets considérables, y compris la méfiance à l’égard de la police et du système de justice en généralNote de bas de page 68.