Discussion
Les survivantes qui ont participé à la recherche ont fourni des renseignements détaillés sur leur vie avant, pendant et après la traite de personnes. Chacune de leurs histoires est unique et montre qu’il n’y a pas deux expériences identiques. Il existe toutefois des similitudes dans la qualité de vie des participantes ou dans les difficultés personnelles qu’elles rencontrent lorsqu’elles sont victimes de la traite de personnes, dans les défis actuels qu’elles ont à relever et dans les soutiens qui les ont aidées et qui se sont avérés les plus efficaces.
Les mineurs risquent davantage d’être victimes de la traite de personnes
Chez les vingt-deux (22) survivants qui ont participé à cette recherche, la majorité a été victime de la traite de personnes pour la première fois entre l’âge de treize (13) et de dix-huit (18) ans. Les participantes décrivent une grande variété de relations avec leurs trafiquants et diverses situations par lesquelles elles sont devenues victimes de la traite de personnes dans cette tranche d’âge précise. Une (1) participante a révélé qu’elle avait treize (13) ans lorsqu’elle a quitté le domicile de sa famille violente et qu’elle avait besoin d’argent pour subvenir à ses besoins. Une autre participante raconte avoir été maltraitée à l’âge de seize (16) ans par un professeur du premier cycle d’une école secondaire, qui l’a ensuite soumise aux exactions d’autres personnes. Une participante âgée de quatorze (14) ans au moment où elle fait l’objet de la traite de personnes a déclaré que son amie en avait été victime et que son petit ami l’avait initiée à la traite de personnes.
Les trafiquants exploitent la vulnérabilité des mineurs, en particulier ceux qui n’ont pas le soutien nécessaire de la part de leur famille ou de leurs relations sociales. Lors de leurs entretiens, les participantes ont plusieurs fois souligné l’importance de soutenir les jeunes, et surtout ceux qui sont à risque, en leur dispensant une éducation axée sur la sensibilisation et la prévention, parce qu’elles ont elles-mêmes été des jeunes à risque. Ils sont passés entre les mailles du filet et veulent éviter que cela ne se reproduise.
La traite de personnes n’a pas de cause unique, mais un milieu familial instable ou négatif en constitue un facteur commun
Lorsqu’on leur a demandé quels étaient les défis, les obstacles et les influences négatives qu’elles affrontaient au moment où elles ont commencé à être victimes de la traite de personnes, plus de la moitié des participantes ont particulièrement mentionné un aspect négatif de leur vie familiale Cependant, les réponses des participantes indiquent que ce nombre est sans doute beaucoup plus élevé. Bien que toutes les participantes n’aient pas fait précisément référence à un milieu familial instable ou négatif, elles ont évoqué des facteurs tels que le sans-abrisme, des relations sociales négatives, leurs problèmes de santé mentale, leur consommation de drogues, le fait d’avoir quitté le domicile familial ou d’en avoir été chassées à un jeune âge, la consommation de drogues à la maison, les traumatismes et le fait de vivre avec un parent souffrant de problèmes de santé mentale.
Lorsqu’on les examine de plus près, tous ces facteurs indiquent que leur vie familiale n’a pas été un environnement nourrissant et sécuritaire où ils pouvaient évoluer en tant que personnes saines. Les problèmes de santé mentale et la consommation de drogues à un jeune âge attestent à eux seuls du recours à des stratégies d’adaptation pour l’autorégulation émotionnelle. Le sans-abrisme, le départ de la maison ou le fait d’en être chassé à un jeune âge illustrent de façon évidente que quelque chose n’allait pas à la maison.
Grandir dans un foyer où l’on consomme sur place de la drogue, par exemple, indique que les parents ou les tuteurs étaient eux-mêmes incapables de réguler correctement leurs émotions négatives, ce qui a entraîné un état émotionnel négatif persistant chez leurs enfants (Maté 2018). Cet environnement conduira très probablement à une dysrégulation émotionnelle chez le jeune, car les enfants dépendent des adultes pour les aider à concevoir des stratégies efficaces d’autorégulation lors des premières années de leur développement, à la fois sur le plan biologique et social, pour qu’ils puissent fonctionner sainement à l’âge adulte. Il en va de même pour les enfants qui vivent avec un parent souffrant de troubles mentaux : le besoin biologique et social de l’enfant d’avoir accès à un adulte émotionnellement mûr et capable d’autorégulation pour un sain développement cérébral n’est pas satisfait.
Fondamentalement, les facteurs que les participantes ont cernés comme les rendant vulnérables à la traite de personnes, tels qu’un milieu familial négatif, sont des circonstances qui ont probablement mené à un traumatisme dans la petite enfance. Certaines participantes ont utilisé ce terme lorsqu’elles ont répondu à la question sur les défis, les obstacles et les influences négatives qu’elles affrontaient au moment où elles ont été victimes de la traite de personnes. Les participantes ont décrit les circonstances très stressantes et chaotiques de leur enfance, où manquaient souvent la chaleur et la stabilité dont un enfant a besoin pour grandir en bonne santé mentale, émotionnelle et physique. Les effets d’une exposition continue à un environnement malsain et défavorable pendant l’enfance sont des traumatismes (Maté 2003; van der Kolk 2014), qui peuvent se manifester par des comportements à risque, de l’automutilation, un manque de jugement et une incapacité à établir des liens sains et significatifs avec les autres.
Des soins inspirés de l’expérience vécue et qui tiennent compte des traumatismes sont des soutiens essentiels pour les survivantes de la traite de personnes
Les survivantes ont répété tout au long de l’étude que les meilleurs soins dont elles avaient pu bénéficier avaient été prodigués par un personnel sensibilisé aux traumatismes et, en particulier, par un personnel ayant eu cette expérience de la traite de personnes. Les participantes ont également évoqué le fait d’avoir été regroupées dans des programmes ou des services, tels que les groupes de soutien aux victimes de violence domestique, où elles n’avaient pas leur place et ne pouvaient se reconnaître.
L’empathie et le fait de n’être pas jugé sont des éléments essentiels de la guérison. Les participantes ont parlé d’un sentiment d’isolement, de honte et du syndrome de l’imposteur. Le fait de recevoir le soutien d’une personne ayant vécu un traumatisme semblable assure une compréhension approfondie qui permet aux survivantes de se sentir enfin libres d’être eux-mêmes sans être jugés. Le fait de recevoir un soutien libre de tout jugement peut être transformateur, car les survivantes ont bénéficié d’un environnement sûr et sécurisé, d’une relation saine et d’un rapport d’entraide. Le membre du personnel ayant de l’expérience vécue agit comme un modèle qui devient une source d’inspiration et de pertinence pour les survivantes. Par conséquent, la relation elle-même devient thérapeutique.
Le stress financier exerce une pression importante dans la vie des survivantes quand elles s’en sont sorties, et peut les conduire à redevenir des travailleuses sexuelles et à s’exposer à une réexploitation
Même si les participantes ont réussi à échapper à la traite de personnes, leur vie reste marquée par le traumatisme causé par ces expériences. Les défis les plus courants et les plus importants auxquels les participantes sont actuellement confrontées sont les problèmes de santé mentale, les amitiés ou les relations saines, les finances et le traitement du traumatisme ou le fait de le revivre. Cette combinaison de facteurs crée un environnement qui exerce une influence négative sur les survivantes.
De nombreuses participantes ont évoqué une enfance difficile qui les a probablement empêchés de réguler leurs émotions, faute d’influences positives à la maison ou ailleurs pouvant soutenir ce développement. Le traumatisme lié à la traite de personnes ne fait qu’affaiblir cette compétence psychologique, ce qui hausse la probabilité d’abus de substances, de comportements à risque et d’une plus grande instabilité. Forger des relations et des liens sains dans le monde « normal » devient donc moins probable pour eux, ce qui compromet encore davantage leur capacité à se soutenir émotionnellement et financièrement ainsi qu’à y survivre. Certaines participantes ont également évoqué les difficultés qu’elles éprouvent à gérer les symptômes de traumatisme, tels que le TSPT, la récurrence, des cauchemars, des troubles du sommeil et de l’anxiété permanente. Ces facteurs ne font qu’ajouter aux défis apparemment insurmontables auxquels sont confrontées nombre de ces femmes.
La majorité des participantes ont indiqué que les finances ou la difficulté d’accéder à un emploi stable constituaient un défi ou un obstacle majeur. Les problèmes complexes qui confrontent ces femmes et la lutte qu’elles mènent pour subvenir à leurs besoins sans aide financière continuent de les exposer au risque d’exploitation. La majorité des participantes ont indiqué qu’elles s’étaient livrées à des activités sexuelles consensuelles après s’être affranchies de la traite de personnes, activités qu’elles ont décrites comme étant temporaires et intermittentes, et parfois attribuables à leur situation, par exemple en raison de pressions financières croissantes.
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