Incidence des changements familiaux, de la situation d’emploi et du revenu des parents sur le bien-être économique des enfants : perspective longitudinale

CONCLUSIONS

La collecte de données au sujet des mêmes enfants à des périodes différentes ouvre de nombreuses possibilités quant aux types de questions que l’on peut poser et à la manière de les aborder. Il est maintenant possible d’étudier les effets des changements familiaux à partir de la situation qui régnait avant que ces changements aient lieu, au lieu de se limiter à en étudier les conséquences. Cette première phase de recherche sur les conséquences que peuvent avoir les transitions des familles des parents sur le milieu familial et le bien-être économique des enfants a tiré parti de ces nouvelles possibilités en étudiant à fond trois sujets principaux : 1) le lien entre le type de famille, le revenu et l’apport de chaque parent au revenu familial, avec un accent spécial sur les conséquences de deux transitions familiales particulières : la séparation des parents et la formation d’une famille recomposée; 2) les effets des caractéristiques de la famille « intacte », comme le revenu ou la participation des parents au marché du travail, sur les décisions prises par les parents qui se séparent au sujet des modalités de garde et de la pension alimentaire; et 3) la nature évolutive de la garde, de la fréquence des contacts et des modalités relatives à la pension alimentaire, au fil du temps.

Les analyses confirment le lien étroit entre la structure familiale et les ressources financières disponibles pour l’éducation des enfants et illustrent clairement l’incidence de la formation ou de la dissolution d’un couple sur la situation financière de la famille. Elles mettent également en relief la relation entre le nombre de salariés potentiels dans une famille, le niveau de revenu et les stratégies qui s’offrent aux parents en ce qui a trait à l’équilibre entre l’activité rémunérée et les autres responsabilités familiales. Le revenu des familles intactes et la manière dont les parents organisent leurs horaires de travail influent fortement sur la manière dont ils partagent les responsabilités à l’égard des enfants lorsqu’ils se séparent : plus l’égalité entre les parents est grande (ou plus les rôles sont interchangeables entre eux) lorsqu’ils forment encore un couple, plus les responsabilités semblent partagées également lorsqu’ils se séparent. Néanmoins, comme le montrent les analyses finales, au cours des années qui suivent la séparation, la garde des enfants, la fréquence des contacts et la pension alimentaire subissent des changements importants, et notamment la garde partagée.

Quelles sont les répercussions de cette recherche sur les politiques sociales? Le message, peut-être le plus important, à retenir de la recherche sur les changements familiaux est la grande diversité de situations et de comportements des familles canadiennes quant au parcours de vie familiale, au revenu dont elles disposent et aux choix qu’elles font pour assurer l’équilibre entre l’activité rémunérée et les autres responsabilités familiales. Cependant, c’est cette diversité même qui présente l’un des défis les plus importants auxquels doivent faire face les décideurs, comme Joseph Heat l’a mentionné avec beaucoup d’à‑propos dans son discours-programme à la conférence « À vos marques, prêts, partez! » tenue à Ottawa (janvier 2000). Promouvoir la justice sociale dans une société qui compte la diversité et la liberté parmi ses valeurs fondamentales oblige à concilier la liberté de choix de l’individu et la nécessité de protéger les droits de ceux que ces choix pourraient toucher. Dans le cas qui nous occupe, le défi consiste à concilier la liberté de choix des parents en ce qui a trait à leur vie conjugale et aux responsabilités liées à la fonction parentale.

Notre analyse a mis en lumière une variation considérable de certains aspects des mesures prises par les couples pour équilibrer l’activité rémunérée et le temps consacré aux soins des enfants. Dans certaines familles, les parents choisissent de travailler tous les deux à temps plein ou sont parfois forcés de le faire. D’autres préfèrent que l’un reste à la maison à temps plein ou à temps partiel pour élever les enfants. Ces valeurs ne changent pas nécessairement lorsque les parents se séparent, bien que la liberté de vivre en harmonie avec ces valeurs puisse évoluer. La pauvreté peut forcer certaines mères (qui avaient choisi de rester à la maison avec les enfants) à travailler à l’extérieur, alors que d’autres, qui le faisaient déjà, peuvent sentir le besoin de réduire leurs heures de travail ou même de quitter leur emploi pour s’occuper des enfants. Idéalement, les politiques devraient en tenir compte et proposer des moyens de permettre aux parents séparés et à leurs enfants de bien s’adapter aux changements, et cela, de la manière qui correspond le mieux à leurs valeurs, à leur expérience et à leur éducation. Par exemple, avoir un travail peut ne pas être la solution la plus satisfaisante pour toutes les mères seules. Notre analyse a montré que les plus aisées d’entre elles participaient déjà pleinement au marché du travail avant leur séparation; ainsi, des services de garde appropriés peuvent certainement aider ces mères à rester sur le marché du travail après la séparation. Cependant, un travail mal rémunéré n’est pas nécessairement la meilleure solution pour certaines mères qui sont dépourvues de compétences et ont peu d’expérience sur le marché du travail et qui ont de jeunes enfants à la maison.

La garde partagée constitue un défi particulièrement important pour les décideurs, puisqu’un nombre croissant de couples qui se séparent décident de partager les responsabilités à l’égard des enfants. Les mères étant plus occupées hors du foyer familial, les pères y consacrent plus de temps et sont donc plus susceptibles de vouloir continuer à prendre part à la vie quotidienne de leurs enfants. Et, puisque la recherche d’une plus grande égalité du partage de la garde des enfants après la séparation est susceptible d’augmenter, il est essentiel de comprendre comment évoluent les modalités de la garde partagée et pourquoi beaucoup de couples décident ensuite d’y apporter des changements. Y mettent-ils fin pour des raisons négatives, à cause de difficultés d’organisation liées au fait d’avoir deux domiciles? Ou la garde partagée est-elle une étape importante du processus de séparation qui procure aux parents et aux enfants une période d’adaptation à la fin des contacts quotidiens mutuels et qui facilite le passage à un lieu unique de résidence? Les données de l’ELNEJ ne sont pas conçues pour répondre à ces questions. Il faut donc poursuivre la recherche qualitative auprès des familles qui ont fait l’expérience de la garde partagée, non seulement pour comprendre la dynamique de celle-ci, mais également pour élargir l’éventail des stratégies en matière de partage de la prise en charge des enfants. Les choix offerts aux parents qui se séparent devraient refléter de manière plus appropriée la diversité des besoins des familles canadiennes.

Les politiques sociales devraient également tenir compte des autres aspects de la nature fort changeante des modalités de garde et de pension alimentaire mis en lumière dans la section 4 du présent rapport. La vie familiale exige des ajustements constants quant au temps passé avec les enfants et aux investissements financiers qui s’y rapportent, même lorsque les deux parents habitent avec leurs enfants. Et s’ils n’habitent plus avec eux, les ajustements sont encore plus difficiles. Par exemple, dans une famille intacte, les parents prennent habituellement ensemble la décision d’avoir un autre enfant et sont donc prêts à accepter les ajustements que cela exige. Ce n’est de toute évidence pas le cas pour les parents séparés qui peuvent être contrariés par les investissements de temps et de ressources financières de « l’autre » parent à l’égard de nouveaux enfants, particulièrement si cela se traduit par une réduction de la part allouée à leurs propres enfants. En d’autres termes, il est essentiel de concevoir des politiques souples qui intègrent la notion même de changement. En effet, il n’existe aucune modalité de garde ou de pension alimentaire qui soit idéale pour tous les enfants et à tous moments. Ce qui peut être « l’intérêt supérieur » de l’enfant à un moment donné ne l’est pas nécessairement en d’autres temps. Les besoins des enfants changent et la famille ou la vie professionnelle du père ou de la mère peuvent évoluer de sorte que, pour être efficaces et utiles, les politiques doivent avant tout pouvoir épouser ces changements.

Les transitions familiales sont rarement sans conséquences importantes sur les ressources financières disponibles pour l’éducation des enfants. Tout simplement, le fait de passer d’une famille biparentale à une famille monoparentale réduit le revenu familial, et vice‑versa. La baisse relative du revenu dépend en grande partie du revenu familial et du modèle d’activité rémunérée avant la séparation : plus la contribution du parent « absent » du foyer familial était grande avant la séparation, plus la perte de revenu sera lourde à la suite de la séparation. Inversement, le revenu a également une incidence sur les transitions familiales, car il influe sur les ententes conclues par les parents qui se séparent au sujet de la prise en charge physique et du soutien financier des enfants. La présente recherche constitue la première étape d’un programme qui, à partir de la profusion de données offerte par les cycles consécutifs de l’ELNEJ, vise à mieux comprendre l’évolution de ces relations, à brosser un tableau de la nature changeante et complexe de la vie familiale des parents et des enfants et à cerner le mode d’adaptation des parents à ces changements quant au partage des responsabilités à l’égard des enfants. Enfin, ce programme vise à améliorer notre connaissance des facteurs qui peuvent faciliter la manière dont les enfants s’ajustent à ces changements ou, au contraire, qui peuvent les empêcher de le faire.