Élaboration du bref questionnaire d'évaluation des risques en cas de violence conjugale (B-SAFER) : Outil à l'intention des professionnels de la justice pénale
2. Survol de l'évaluation du risque
La violence entre conjoints est encore de nos jours un problème grave au Canada, représentant au moins un quart de tous les crimes violents signalés à la police (Centre canadien de la statistique juridique, 2003). À la suite de nombreux homicides de conjoint hautement médiatisés, les agents d'application de la loi ont désormais la lourde tâche d'effectuer des évaluations systématiques afin de déterminer si les personnes accusées d'actes de violence sur leur conjoint posent un risque élevé de violence grave ou de violence constituant un danger de mort. Malheureusement, il existe peu d'outils efficaces et faciles d'usage dont les policiers et d'autres professionnels de la justice pénale peuvent se servir pour remplir ce nouveau mandat.
Trois modèles, ou méthodes, d'évaluation du risque de violence sont abordés dans la documentation spécialisée : la prise de décisions cliniques non structurée, la prise de décisions actuarielle et le jugement professionnel structuré. La prise de décisions cliniques non structurée demeure vraisemblablement l'approche la plus utilisée dans l'évaluation du risque de violence conjugale (Campbell et coll., 2001; Dutton et Kropp, 2000). Il s'agit d'une méthode qui n'impose aucune contrainte ni ligne directrice à l'évaluateur, dont les décisions sont fondées sur l'exercice d'un discernement professionnel et sur les compétences et l'expérience de l'évaluateur. Cette approche a fait l'objet de critiques à plusieurs égards dans la documentation spécialisée sur la violence; on a dénoncé son manque de fiabilité, de validité et de responsabilité (Litwack et Schlesinger, 1999; Quinsey et coll., 1998) et elle a même été qualifiée [Traduction] " d'informelle, de subjective, [et] d'impressionniste " (Grove et Meehl, 1996, p. 293). L'un des avantages traditionnels de la prise de décisions cliniques non structurée réside dans le fait qu'elle permet une analyse idiographique - ou axée sur l'individu - du comportement de l'auteur des voies de fait ainsi que l'élaboration d'un modèle sur mesure de gestion du risque et de stratégies de prévention de la violence en fonction des circonstances. Cependant, compte tenu du fait que l'approche dépend dans une grande mesure du discernement professionnel, le risque est plus grand de passer outre à des facteurs importants requérant une intervention. Ainsi, les recommandations de stratégie de gestion - lorsqu'elles sont formulées - sont vraisemblablement fondées avant tout sur la formation, les préférences et la partialité de l'évaluateur plutôt que sur : (1) une étude bien raisonnée des facteurs de risque dynamiques et criminogènes (c. à d. qui incitent à la criminalité) et (2) des stratégies d'intervention qui sont soit valides du point de vue empirique, soit reconnues dans le milieu. À la lumière des nombreuses critiques à l'égard de cette approche, les professionnels qui doivent intervenir auprès d'auteurs de voies de fait à l'endroit de leur partenaire et de leurs victimes abandonnent peu à peu cette pratique (Campbell, 1995; Dutton et Kropp, 2000; Hilton, Harris, Rice, Lang, et Cormier, sous presse). À tout le moins, les intervenants devraient évaluer les facteurs de risque qui sont reconnus dans la documentation spécialisée empirique ou clinique.
L'approche actuarielle d'évaluation du risque est fortement associée au paradigme de prédiction abondamment utilisé dans la documentation spécialisée sur la violence (consulter Heilbrun, 1997). Ce type de méthode vise à prévoir des comportements spécifiques dans une période de temps donnée. Le but reconnu de la méthode actuarielle consiste à prévoir la violence dans : (1) un sens relatif, en comparant une personne à un groupe de référence basé sur la norme et (2) un sens absolu, en procédant à un estimé précis et probabiliste des risques de violence à venir. Grove et Meehl (1996, p. 293) ont qualifié cette approche de [Traduction] " mécanique et d'algorithmique ". Le principal avantage de cette approche réside dans le fait qu'elle est plus fiable et valide que les évaluations cliniques non structurées (Grove et Meehl, 1996; Litwack, 2001; Quinsey et coll., 1998). L'approche actuarielle aide l'évaluateur à déterminer, dans un sens relatif, le risque que représente une personne sur une période de temps donnée, en la comparant à un groupe de référence. Dans ce sens, il peut être utile de créer et de mettre à l'essai des outils actuariels pour les évaluations du risque de violence conjugale. En fait, plusieurs tentatives ont démontré des corrélations entre l'approche actuarielle - soit l'addition des facteurs de risque pour arriver à une " note " illustrant le risque que représente le sujet - et diverses mesures du comportement violent et la validité conceptuelle (Campbell, 1995; Grann et Wedin, 2002; Hanson et Wallace-Capretta, 2000; Kropp et Hart, 2000; McFarlane, Campbell, et Watson, 2002). Au Canada, cette approche a été utilisée par la Police provinciale de l'Ontario pour mettre sur pied l'Évaluation du risque de violence familiale en Ontario (ERVFO) (Hilton et coll., sous presse).
L'approche actuarielle est critiquée en raison de son manque d'utilité pratique (Douglas et Kropp, 2002; Hart, 1998; Litwack, 2001). On peut donc dire qu'il existe une divergence d'opinion entre la science et la pratique. Les intervenants sont réticents à utiliser des méthodes qui ne font pas appel au discernement professionnel. Cette réticence est peut-être attribuable au fait qu'ils croient que leur rôle consiste à prévenir la violence, et non à la prévoir (Douglas et Kropp, 2002; Heilbrun, 1997). Au chapitre de la prévention de la violence, les méthodes actuarielles peuvent nous informer sur le niveau global de gestion du risque qui pourrait se révéler nécessaire (c.-à-d. qu'il faudra affecter les ressources correspondant au niveau de risque). En revanche, elles sont peu utiles pour nous renseigner sur des stratégies précises de prévention de la violence. Heilbrun (1997) distinguait les modèles de gestion du risque qui servaient à prédire le niveau de risque de ceux qui servaient à gérer le risque en tant que tel, affirmant que le modèle de prédiction avait vraisemblablement peu d'incidence sur la gestion, notamment en raison d'une certaine insensibilité au changement. Pour appliquer l'approche actuarielle de façon utile, l'évaluateur doit examiner un ensemble fixe de facteurs et ne peut tenir compte de variables uniques, inhabituelles ou spécifiques à une situation pouvant nécessiter une intervention (Hart, 1998). En outre, les outils actuariels sont parfois difficilement compatibles avec les programmes de traitement des contrevenants : il y a une incongruité entre les objectifs visés par les programmes de prévention de la violence comme les " attitudes menant à la violence " ou le " déni et la minimisation " et les outils d'évaluation du risque qui ne tiennent pas compte de ces aspects. Somme toute, si l'approche actuarielle donne une impression d'objectivité et de précision, elle établit très peu de corrélation avec la violence (Douglas, Cox et Webster, 1999), sans compter qu'elle est assujettie à des contraintes, comme un rétrécissement statistique [1] et une erreur de mesure. De plus, les intervenants peuvent avoir l'impression de ne pas aller au fond des choses en n'évaluant le risque que d'un point de vue, passant outre aux exigences légales, éthiques et professionnelles selon lesquelles il faut examiner, sous tous les angles, toute l'information connue (American Psychological Association, 2002). Il faudra donc assister à des changements profonds dans la loi et la pratique professionnelle avant de voir les professionnels abandonner le discernement en faveur de méthodes actuarielles strictes. Dans l'intervalle, et en admettant que de tels changements se produisent, les professionnels doivent trouver le juste équilibre entre la rigueur scientifique et le respect du caractère unique de chaque cas. La météorologie offre à cet égard une analogie intéressante : même si les tableaux climatiques et les modèles informatiques sont très efficaces pour prédire la température, il est toujours avisé de regarder dehors avant de décider quoi porter.
Le jugement professionnel structuré est une approche d'évaluation du risque qui tente de faire le lien entre l'approche actuarielle et l'approche clinique non structurée (Douglas et Kropp, 2002; Hart, 1998). Le terme " professionnel " (Kropp et Hart, 2000) vise à reconnaître la réalité selon laquelle des professionnels non cliniques (comme des policiers, des agents de probation et les fournisseurs de services aux victimes) sont appelés à effectuer des évaluations du risque de violence. La méthode a également été appelée " approche clinique guidée " par Hanson (1998, p. 52). Selon cette approche, l'évaluateur doit procéder à une évaluation en suivant des lignes directrices fondées sur les connaissances théoriques, professionnelles et empiriques sur la violence connues à ce jour. Ces lignes directrices établissent les principaux facteurs de risque à prendre en considération dans chaque cas et comprennent pour la plupart des recommandations sur la manière de rassembler l'information (p. ex., la consultation de plusieurs sources et l'utilisation de nombreuses méthodes), de communiquer des opinions et de mettre en œuvre des stratégies de prévention de la violence. Cette méthode est sans conteste plus répandue que l'approche clinique non structurée, tout en offrant une marge de manœuvre beaucoup plus grande que la méthode actuarielle. Le jugement professionnel structuré est exempt de toute contrainte en ce qui a trait à la prise en considération, à l'évaluation ou à la combinaison de facteurs de risque. Dans l'ensemble toutefois, cette approche est beaucoup plus structurée que la prédiction clinique traditionnelle; elle guide l'évaluateur quant aux facteurs de risque à prendre en considération et aux définitions opérationnelles à utiliser dans l'analyse des facteurs. Pour ce qui est du caractère souple de l'approche, il est particulièrement évident à la dernière étape de l'approche, qui consiste à combiner les facteurs de risque d'une manière qui n'est pas fondée sur des algorithmes. Sans porter atteinte à la responsabilité et au discernement professionnel de l'évaluateur, l'approche du jugement professionnel structuré vise à améliorer la cohérence et la visibilité des évaluations du risque. Au Canada, cette approche a été utilisée par le British Columbia Institute Against Family Violence (BCIFV) dans le cadre de l'élaboration du Spousal Assault Risk Assessment Guide (SARA) (Kropp, Hart, Webster et Eaves, 1994, 1995, 1999).
Le but principal de l'approche professionnelle structurée à l'évaluation du risque consiste à prévenir la violence (Douglas et Kropp, 2002). En mettant en lumière systématiquement les facteurs de risque - particulièrement les facteurs de risque dynamiques ou évolutifs - pertinents au cas sous étude, il est possible d'élaborer des stratégies de gestion adaptées pour prévenir la violence. Cette approche est populaire auprès des intervenants des services correctionnels depuis quelque temps déjà puisqu'elle est relativement efficace à prévenir la récidive criminelle en général (Andrews et Bonta, 2003). En fait, la documentation spécialisée des services correctionnels reconnaît depuis longtemps l'importance de mettre en lumière les facteurs de risque et de besoin chez les sujets afin de gérer de manière efficace leur comportement. Il convient également de noter que l'approche professionnelle structurée s'apparente sur plusieurs points aux paramètres de la pratique clinique communément utilisés en médecine (Kapp et Mossman, 1996). Non seulement l'approche professionnelle structurée permet d'établir un lien logique, visible et systématique entre les facteurs de risque et l'intervention, mais elle permet également d'identifier les personnes représentant un risque de violence élevé ou, à l'opposé, faible. Elle est la cible de certaines des critiques reprochées à l'approche clinique non structurée compte tenu du fait qu'elle repose elle aussi en grande partie sur le discernement professionnel. Il existe néanmoins des preuves de la fiabilité et de la validité des lignes directrices s'appliquant au jugement professionnel structuré, comme le SARA (Douglas et Kropp, 2002). À titre d'exemple, un certain nombre d'études réalisées en Amérique du Nord et en Europe démontrent que la fidélité varie de bonne à excellente pour les jugements professionnels portant sur la présence de facteurs de risque chez une personne et les niveaux de risque globaux (p. ex., Belfrage, 1997; Kropp et Hart, 2000). En outre, la validité des jugements professionnels des risques est reconnue : les jugements établissent des corrélations importantes avec les analyses des mesures actuarielles (Douglas et Webster, 1999; Kropp et Hart, 2000), ils permettent de distinguer de façon efficace les groupes connus de récidivistes et de non récidivistes dans la recherche rétrospective (Hanson et Morton-Bourgon, 2004; Grann et Wedin, 2002; Kropp et Hart, 2000), et ils prédisent le récidivisme dans la recherche prospective (Belfrage, Fransson et Strand, 2000; Watterworth et coll., 2001).
[1] Par " rétrécissement statistique ", on entend la répétition incomplète pendant la contre validation dans les nouvelles populations.
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