Procédures juridiques concurrentes dans les affaires de violence familiale : Point de vue de la protection des enfants

VI. Pratiques prometteuses

Nous exposerons, dans cette partie, un certain nombre de mesures législatives, systémiques et individuelles qui pourraient être prises en réponse aux problèmes que soulèvent les procédures concurrentes. Cette liste n’a rien d’exhaustif. Bon nombre des idées mises en avant ici n’ont pas encore fait l’objet d’une évaluation et si nous en faisons état, ce n’est pas parce que nous les recommandons sans réserve, mais simplement parce qu’elles méritent d’être étudiées sérieusement.

1. Dispositions législatives

Plusieurs lois provinciales contiennent des dispositions applicables aux difficultés que soulèvent les procédures concurrentes engagées dans des affaires de violence entre conjoints. Citons à cet égard :

Citons, parmi les autres dispositions législatives susceptibles d’améliorer l’issue de procédures concurrentes :

2. Systèmes d’archivage

Base de données où seraient archivées les affaires, les ordonnances et les conditions imposées

Il serait extrêmement utile à l’ensemble des acteurs du système de pouvoir disposer d’une base de données informatisée dans laquelle seraient archivées les accusations, les requêtes, les procédures judiciaires, les ordonnances et les conditions imposées. Y auraient accès le ministère public, la police, les agents de protection de l’enfance, les juges et les avocats. S’il est clair que certains types d’information doivent être protégés derrière des « pare-feux », il arrive à l’heure actuelle que même des renseignements « publics » ne soient pas communiqués. Les policiers et les agents de protection de l’enfance devraient avoir connaissance de toutes les ordonnances actuellement en vigueur et susceptibles d’affecter la famille; cela éviterait que les tribunaux prononcent des ordonnances incompatibles; et les comparutions devant le tribunal devraient elles aussi être coordonnées afin d’éviter aux familles des démarches inutiles. Un tel système a été instauré dans certains ressorts, (tels que l’État de New York). Il serait souhaitable de mettre en place un système d’alertes qui permettrait d’informer toutes les parties concernées des changements intervenus à propos des ordonnances ou des procédures (tels que le retrait d’une accusation, les modifications apportées aux conditions imposées et les décisions constatant qu’un enfant a besoin d’être protégé).

3. Structure et procédure des tribunaux

Tribunaux unifiés de la famille

Les tribunaux unifiés de la famille remplacent les cours provinciales et supérieures par un seul tribunal, dont les compétences s’étendent à toute instance en matière familiale. Les instances en matière de protection de l’enfance, de divorce, de partage de la propriété, de garde des enfants et d’accès sont maintenant toutes portées devant le même tribunal, où elles peuvent être jointes et entendues en même temps et par le même juge si le tribunal a adopté le système de gestion d’instance permettant à l’affaire d’être confiée à un même juge, et mis en place un mécanisme permettant de signaler les procédures connexes. Cela réduit sensiblement les difficultés qu’entraîne pour les familles la multiplicité des procédures, contribue à un emploi plus efficace des ressources de la cour, évite que l’on se base, dans les diverses procédures, sur des renseignements contradictoires, ou que certains renseignements ne soient pas communiqués, et permet en outre d’éviter que soient prononcées des ordonnances contradictoires ou fixées des conditions incompatibles. Plusieurs rapports ont récemment recommandé que des tribunaux unifiés de la famille soient instaurés dans tous les ressorts où cela serait faisable, et que cela s’accompagne d’une spécialisation des juges avec des services de soutien adaptésNote de bas de la page138.

Gestion de cas

Il est assez généralement admis que la gestion de cas, où chaque affaire est intégralement confiée à un juge qui se charge du dossier, de la première comparution jusqu’à la conférence de règlement, même si un second juge peut présider à l’audience, est essentielle au règlement efficace des instances en matière familiale. Le fait que les instances engagées en matière de violence entre conjoints et en matière de protection de l’enfance soient toutes deux entendues par un seul juge peut être particulièrement utile dans les affaires de violence familiale car cela réduit le risque de voir prononcer des ordonnances contradictoires, ou de ne pas avoir accès à certains renseignements car, dans ce dernier cas, la cour peut difficilement évaluer correctement les risques qui se posent. La gestion de cas réduit en outre les possibilités d’abus de procédure et permet au juge chargé de la gestion de l’instance de se familiariser avec les complexités de la dynamique propre à ce genre d’affaire. Le système de gestion de cas qui confie chaque affaire à un seul juge a d’autres avantages encore, notamment ceux de diminuer les retards et d’augmenter la proportion de dossiers qui aboutissent à une entente.

Tribunaux intégrés pour l’instruction des causes de violence familiale

La Cour de justice de l’Ontario a mis en place à Toronto un projet pilote de tribunal intégré pour l’instruction des causes de violence familiale (TIICVF). Ce tribunal est chargé des procédures pénales ainsi que des procédures relatives à la garde ou au droit d’accès concernant une même famille. À l’heure actuelle, ce tribunal n’est pas saisi d’affaires de protection de l’enfance et il n’a eu jusqu’ici à traiter que quelques dossiers, la participation à ce projet étant actuellement volontaire. On s’attend cependant à une augmentation du nombre de dossiers traités par ce tribunal car à partir du mois d’avril 2013, toutes les accusations pénales portées dans des affaires de violence entre conjoints pour des infractions punissables sur déclaration de culpabilité par procédure sommaire seront portées devant les deux tribunaux de Toronto, dans les affaires où l’accusé n’est pas en détention et qu’il est partie à un dossier de garde d’enfant, de droit d’accès ou de pension alimentaire relevant des compétences de la Cour de justice de l’Ontario. Le TIICVF peut être saisi de toute question en rapport avec l’une ou l’autre de ces procédures, y compris les procès courtsNote de bas de la page139. Les affaires seront entendues le même jour, dans la même salle d’audience, par un juge spécialisé qui va également pouvoir suivre où en est la famille, ce qui va peut‑être responsabiliser davantage l’accusé et améliorer la sécurité de l’auteur de la plainte. Au départ, le TIICVF disposait d’un coordinateur des ressources communautaires chargé d’aider les parties à trouver les ressources et services qui leur étaient nécessairesNote de bas de la page140, mais ce poste a été depuis supprimé. Le but d’une [traduction] « approche holistique et intégrée des familles éprouvant de la violence entre conjoints, est d’assurer une plus grande cohérence entre les ordonnances prononcées d’une part par le tribunal de la famille, et d’autre part par un tribunal pénal, et, en outre, parvenir plus rapidement à un règlement des procédures judiciairesNote de bas de la page141 ».

Le TIICVF de l’Ontario s’inspire d’un même tribunal établi dans l’État de New York, où 24 tribunaux sont chargés à la fois d’instances en matière familiale et d’instances pénales, y compris, dans certains ressorts, de dossiers de protection de l’enfance. Le juge présidant à l’audience décide si telle et telle affaire va être confiée au TIICVFNote de bas de la page142. Voici les objectifs que se sont fixés les TIICVF de New York :

Notons qu’à New York, où le TIICVF relève des cours supérieures, les affaires pénales et les instances en matière familiale peuvent être entendues par un même juge. Le TIICVF de Toronto fait partie de la Cour de justice de l’Ontario, la cour provinciale, et les procédures engagées en vertu de la Loi sur le divorce ne peuvent donc pas être portées devant le TIICVF puisqu’elles relèvent des compétences de la Cour supérieure.

Il serait utile de procéder à une évaluation complète des résultats obtenus dans le cadre du TIICVF de Toronto, et il conviendrait aussi d’envisager l’élargissement de ses compétences afin d’y englober les affaires de protection de l’enfance. Il y aurait par ailleurs lieu de trouver moyen d’élargir aux procédures pénales les compétences de ces tribunaux dans les cas où des instances en matière familiale ou des procédures de protection de l’enfance sont engagées à des paliers différents de la cour, ainsi que dans les ressorts où les instances en matière familiale sont entendues par le Tribunal unifié de la famille.

Tribunaux spécialisés chargés des affaires pénales de violence familiale

Il y a, dans la plupart des provinces et territoires, des tribunaux spécialisés chargés des affaires pénales de violence familiale qui traitent de nombreuses poursuites pénales intentées dans des affaires de violence entre conjoints. Ces tribunaux ne possèdent pas leurs propres locaux et, en général, les juges y sont affectés par roulement. Les personnels et procureurs suivent une formation spécialisée, ce qui permet au ministère public, à la police, aux services d’aide aux victimes, aux programmes d’aide psychosociale aux agresseurs et autres services de mieux coordonner leurs actions et les mesures de sécurité, notamment à l’étape de l’audience de cautionnement, et de prévoir que la peine comprenne, le cas échéant, des mesures de réadaptation. Le modèle adopté varie d’un ressort à l’autre et il y aurait lieu de procéder à une évaluation globale de ces tribunaux afin de voir quel est le modèle le plus efficace. La plupart des tribunaux pour l’instruction des causes de violence conjugale n’ont affaire qu’à des délinquants primaires. Au Yukon, par contre, le tribunal pour l’instruction des causes de violence conjugale peut également se prononcer sur le cas de récidivistes, ce qui est peut-être une manière plus efficace de procéder étant donné que, dans ces cas-là, l’accusé risque plus gros et va peut-être plus volontiers reconnaître la gravité des problèmes qu’il éprouveNote de bas de la page144.

Les organismes de protection de l’enfance sont appelés à participer à l’action de certains de ces tribunaux. C’est ainsi que le Tribunal avec option d’atténuation de la peine pour violence familiale du Yukon compte, au sein de son groupe de travail, un représentant de l’organisme local de protection de l’enfance qui lui fait bénéficier de ses conseils en matière opérationnelle. Il a adopté un protocole en vertu duquel certains renseignements sont communiqués aux organismes de protection de l’enfance qui peuvent aussi être invités à prendre part au dossier. Les dates d’audience sont fixées de manière à permettre aux agents de protection de l’enfance d’y assisterNote de bas de la page145. Les auxiliaires de justice du tribunal chargé des causes de violence familiale de Calgary assurent, le cas échéant, la liaison avec les organismes de protection de l’enfance. Précisons cependant que, selon une évaluation du fonctionnement de ce tribunal, plusieurs personnes intéressées estiment que le tribunal serait plus efficace si les agents de protection de l’enfance étaient intégrés au personnel de la courNote de bas de la page146.

Étant donné le nombre de cas de maladie mentale constatés dans les affaires de violence entre conjoints – et en particulier dans les affaires où il y a risque de mort – il serait utile que les tribunaux et l’ensemble des professionnels qui contribuent à leur action puissent avoir un accès plus large aux professionnels de la santé mentale.

Il est fréquent que ces tribunaux spécialisés imposent aux contrevenants de suivre certains programmes approuvés par la province tels que, en Ontario, le Programme d’intervention auprès des partenaires violents. Encore une fois, une évaluation globale de l’efficacité de ces programmes permettrait d’assurer qu’ils répondent effectivement aux problèmes éprouvés par les familles. Il conviendrait également de prévoir d’autres types de programmes à l’intention des parents accusés qui ont affaire aux services de protection de l’enfance étant donné que les interventions de ces services peuvent très bien être tout aussi efficaces, sinon plus, que les programmes relevant du système judiciaire. On devrait par ailleurs admettre les programmes particulièrement adaptés aux contrevenants autochtones dans la mesure où ils sont recommandés par les organismes de protection de l’enfance. Les individus concernés n’auraient ainsi plus à suivre un programme imposé dans le cadre de la procédure pénale, qui vient s’ajouter à un autre programme auquel ils sont tenus de participer dans le cadre de la procédure de protection de l’enfance. Précisons toutefois que les programmes axés sur la compétence parentale, tels que le programme Caring Dads, ne sauraient se substituer aux programmes essentiellement axés sur la violence envers les femmesNote de bas de la page147).

Tous les ressorts devraient envisager l’instauration de tribunaux spécialisés fondés sur des modèles qui ont fait la preuve de leur efficacité. De tels modèles prévoient la participation des agents de protection de l’enfance et l’obligation explicite de prendre en compte les incidences d’un engagement concurrent de procédures de protection de l’enfance et d’instances en matière familiale.

Communication judiciaire

Faute de tribunaux intégrés, une solution prometteuse consisterait à adopter des protocoles de communication entre tribunaux saisis d’instances concurrentes concernant une même famille.

L’honorable Donna Martinson, qui a pris sa retraite en 2012, a été juge de la Cour provinciale de la Colombie-Britannique avant d’être nommée à la Cour suprême de cette même province. Elle défend énergiquement l’idée d’une communication directe entre juges en cas d’instances concurrentes engagées dans des affaires de violence familialeNote de bas de la page148. Elle fait remarquer que la communication directe entre juges existe déjà dans le cadre des litiges transfrontaliers, souvent dans des affaires relevant de la Convention de La Haye sur l’enlèvement des enfants, mais également dans le cadre de recours collectifs et dans des affaires d’insolvabilité transfrontalières. Certains tribunaux ont adopté des règles et des lignes directrices applicables à ce type de communicationNote de bas de la page149.

Le Réseau canadien de juges-ressources facilite les demandes en matière de situations relevant de la Convention de La Haye. Ce réseau est constitué de juges de première instance de chacune des cours supérieures autorisés à contribuer à la constitution d’un réseau judiciaire et à la collaboration entre juges dans les affaires d’enlèvement ou de garde d’enfants. Ce Réseau a élaboré des directives applicables à la communication entre tribunaux canadiens, mais aussi avec des tribunaux d’autres pays. Ces communications sont assurées par des conférences téléphoniques ou des vidéoconférences avec les avocats et les parties directement intéressées. La teneur de ces communications est consignée au dossierNote de bas de la page150. Ainsi que la juge Martinson l’a proposé, l’actuel cadre de communication judiciaire pourrait être adapté aux affaires de violence familiale donnant lieu à l’engagement de procédures concurrentes.

Conférence commune de règlement

Lorsqu’ont été engagées des procédures distinctes mais en rapport l’une avec l’autre, il y aurait lieu d’envisager la tenue d’une conférence commune de règlement réunissant les juges des deux instances, l’ensemble des parties ainsi que divers organismes intéressés, dont les procureurs de la Couronne et avocats de la défense, les avocats de la famille, les agents de protection de l’enfance, les services d’aide aux victimes et, éventuellement, les services de santé mentale. Cela permettrait aux parties et aux divers intervenants de mieux comprendre comment le système concurrent peut les aider à régler les problèmes auxquels fait face la famille, et aboutir à des résultats qui ne seraient pas contradictoires.

Dans les cas, par exemple, où l’agresseur collabore de manière satisfaisante avec l’organisme de protection de l’enfance, et où cet organisme et le juge du tribunal de protection de l’enfance n’hésitent pas à favoriser la réunification du parent et de l’enfant, cela peut aider le ministère public à décider s’il convient, dans l’intérêt de l’enfant et du parent, de suspendre les procédures, d’accepter une négociation de plaidoyer et de ne pas rechercher une peine d’emprisonnement. Dans les affaires où il est clair qu’un risque sensible existe tant pour l’enfant que pour le parent agressé, l’intervention de la cour pourra être en faveur de poursuites pénales. Les condamnations pénales peuvent être coordonnées avec les ordonnances de protection de l’enfance et de garde, et les juges peuvent décider, dans l’hypothèse où un ou plusieurs procès s’imposent, quelle sera la procédure à privilégier à propos du calendrier des audiences. Ces conférences communes de règlement peuvent également faciliter le règlement des problèmes qui se posent sur le plan de la communication des renseignements (voir ci-après) ou de la divulgation de certaines informations, et éviter d’inutiles requêtes aux fins de production.

Les conférences communes de règlement posent deux principales difficultés. La première est liée à la question des compétences. Dans certains ressorts, et selon la nature de l’accusation portée, les instances en matière familiale et les procédures pénales relèvent du même échelon (cour provinciale ou cour supérieure). Dans d’autres ressorts, la procédure pénale peut relever de la cour supérieure, alors que la procédure de protection de l’enfance ou de garde relève de la cour provinciale. Parfois, c’est l’inverse qui est vrai. Cela étant, la coordination des procédures peut se révéler difficile.

La seconde difficulté se pose en ce qui a trait à la fixation des dates d’audience. Il est déjà assez difficile de fixer des dates d’audience dans les affaires où deux avocats s’opposent devant un seul juge. Si s’ajoutent à ce nombre plusieurs autres avocats ainsi que divers organismes, on peut aboutir à d’importants retards. Dans la plupart des ressorts, on ne voit guère de conférences de règlement judiciaire en matière pénale; la conférence préparatoire est brève et les négociations ont souvent lieu le jour même du procès.

Certaines pratiques que pourraient adopter les juges de cours pénales et le personnel des tribunaux

Voici certaines pratiques qui pourraient être utiles aux organismes de protection de l’enfance intervenant auprès de familles impliquées dans des procédures pénales concurrentes :

Certaines pratiques que pourraient adopter les juges de protection de l’enfance et le personnel des tribunaux :

Une liste de contrôle telle que celle qui suit permet d’assurer que le tribunal a bien en main tous les renseignements nécessaires :

LISTE DE CONTRÔLE À L’INTENTION DES JUGES DE PROTECTION DE L’ENFANCE DANS LES AFFAIRES DE VIOLENCE FAMILIALE

Y a-t-il effectivement eu, en l’occurrence, des actes de violence familiale?

Des accusations pénales ont-elles été portées?

Une instance en matière civile est-elle engagée, ou une requête en ordonnance civile de protection a-t-elle été déposée? – Si la réponse est « On ne sait pas », demandez à l’avocat spécialiste des questions de protection de l’enfance de vous le préciser. Est-on en présence de conditions de cautionnement ou de probation quant à l’accès à l’enfant ou à l’autre parent? Si ces conditions peuvent avoir une incidence sur la décision du tribunal d’accorder ou non un droit d’accès ou d’exiger des interventions, quelles mesures convient-il de prendre? Transmettre au ministère public les conditions que l’on envisage de fixer à l’exercice du droit d’accès; communiquer avec le tribunal pénal; demander à l’avocat de l’OPE de communiquer avec le ministère public et éventuellement avec l’avocat de la défense.

Dans le cadre de la procédure pénale, des interventions ont-elles été ordonnées qui pourraient avoir une incidence en matière de protection de l’enfance?

Comment le tribunal va-t-il se tenir au courant du déroulement de la procédure pénale? Par exemple, en prévoyant dans l’ordonnance de surveillance que l’agent de l’OPE soit informé; un engagement de l’avocat chargé de la protection de l’enfance; communiquer avec le juge du tribunal pénal.

Serait-il utile en l’occurrence de s’enquérir auprès de la police ou du ministère public?

Une conférence commune sur le règlement serait-elle utile, et possible en l’espèce?

4. Pratiques recommandées aux fournisseurs de services

Renforcer la communication : Il y aurait plusieurs moyens d’améliorer la communication et la collaboration entre les fournisseurs de services et les acteurs du système judiciaire, y compris les procureurs de la Couronne et les avocats de la famille ainsi que les avocats de la protection de l’enfance. En voici quelques-uns :

La communication régulière peut faciliter ce qui suit :

Intégration, collaboration et coordination : De nombreux organismes ont renforcé la collaboration et la coordination et sont, dans certains cas, parvenus à une intégration des services dans le cadre d’affaires de violence familiale. L’Ontario Association of Children’s Aid Societies a organisé, en 2009, une conférence sur le thème « Critical Connections: Where Woman Abuse and Child Safety Intersect »Note de bas de la page154, où ont été exposées un certain nombre d’initiatives en cours de développement en Ontario pour améliorer la communication et la collaboration interorganismes. Citons à cet égard les équipes d’intervention différentielle et, dans la région de Waterloo, le Family Violence Project (voir ci-dessous). Calgary a mis sur pied un Intimate Partner Violence Collective, afin de coordonner l’action de 50 organismes, (y compris les organismes de protection de l’enfance et la police) dans les affaires de violence entre conjointsNote de bas de la page155.La Colombie-Britannique a créé un Provincial Office of Domestic Violence, qui, parmi d’autres responsabilités, est chargé d’assurer une formation en matière d’échange de l’information, d’organiser des colloques provinciaux de consultation, de déceler les points forts et les lacunes de la législation, des politiques, des programmes, des services et des comités dans le domaine de la violence entre conjoints, et de créer un site Internet permettant aux intervenants de s’échanger des informations au sujet des politiques, des services et des initiatives prises dans les divers secteurs.

Installation des divers services sur un même site : Un des moyens les plus efficaces d’assurer l’échange des informations et la collaboration semblerait être l’instauration de services à guichet unique, les agents de protection de l’enfance, les policiers, les employés de refuges et autres agents au service des familles devant faire face à des actes de violence travaillant tous dans le même immeuble. Il y a à cela de nombreux avantages, y compris l’échange de renseignements dès que la famille entre en contact avec la justice, l’accès aux divers services en une seule démarche et les nouvelles politiques qui peuvent surgir de cette mise en commun des enseignements tirés par les divers professionnels.

En Ontario, le Family Violence Project of WaterlooNote de bas de la page156, lancé en 2006, est le premier organisme de ce genre au Canada. Sous le même toit – sous la dénomination d’organisme de services communautaires – on trouve les équipes de protection de l’enfance contre la violence entre conjoints, le service de police chargé des enquêtes sur la violence entre conjoints, une équipe d’intervention en matière de maltraitance de personnes âgées, un bureau du procureur de la Couronne, des représentants du Programme d’aide aux témoins victimes, des équipes de consultation médicale et psychosociale à l’intention des personnes victimes de violence sexuelle ou de violence entre conjoints, tels que les services de réinstallation des victimes, des services de proximité à l’intention des immigrants et des conseillers en matière de crédit. Ces divers services orientent les familles en fonction de leurs besoins, et le fait que tous les services se trouvent dans un même immeuble leur permet de coordonner les mesures prises en réponse aux changements intervenus dans la situation de la famille. Ainsi, le bureau du procureur de la Couronne consulte l’équipe de protection de l’enfance au sujet des conditions de mise en liberté sous caution et le ministère public communique avec les services judiciaires afin de mieux coordonner les instances en matière familiale et les procédures pénales. Il y a en outre une équipe préposée aux affaires qui présentent un risque élevé, en mesure d’intervenir sur le plan multiservices afin d’éviter toute lacune relativement à la communication. L’intégration sur un même site de ces divers services réduit considérablement le stress du parent qui doit s’adresser à eux, améliore la fiabilité des évaluations du risque et permet d’apporter aux personnes qui en ont besoin une aide globale et immédiate. Depuis l’ouverture de ce centre, on a constaté une augmentation sensible du nombre d’incidents de violence entre conjoints qui sont signalés et qui donnent lieu à une accusation pénaleNote de bas de la page157.

Protocoles : Les protocoles officiels entre les divers organismes contribuent par ailleurs à un meilleur échange de l’information et permettent d’éviter que soient prononcées des ordonnances contradictoires. De nombreux services policiers et organismes de protection de l’enfance ont signé des protocoles en vertu desquels on procède à une enquête conjointe lorsque le parent est accusé d’avoir maltraité un enfant, mais plus rares sont les protocoles applicables aux situations où un enfant n’est pas directement victime de maltraitance. Ajoutons que certaines normes provinciales tendent actuellement à s’écarter du modèle traditionnel de l’enquête structurée, où l’action des divers organismes est dictée par les protocoles en vigueur, en faveur d’un mode de réponse plus souple et plus adapté à la diversité des situations, qui ne suit pas nécessairement ce que prévoit le protocoleNote de bas de la page158.

Pratiques prometteuses tant pour les procureurs de la Couronne que pour la police

Même sans installer les divers services sous un même toit, ni adopter des protocoles officiels ou autres mesures institutionnelles, les professionnels intervenant dans ce genre d’affaires peuvent, individuellement, modifier leurs pratiques afin de réagir plus efficacement à certaines des difficultés que soulèvent les procédures concurrentes. Citons à cet égard :

Pratiques prometteuses pour les avocats spécialistes de la protection de l’enfance et les agents des organismes œuvrant dans ce domaine :

Selon les OPE qui ont adopté cette approche de réponse différentielle, cela donne des résultats bien supérieurs du point de vue des familles et des enfants, et réduit sensiblement le nombre des requêtes portées devant la Cour, ainsi que le nombre de cas où les enfants sont retirés à leur familleNote de bas de la page161. Cela dit, cette nouvelle approche n’a jusqu’ici pas fait l’objet d’une évaluation globale, même si l’on dispose de plusieurs évaluations du programme Caring Dads. Les rapports dont on dispose portent cependant à penser que cette approche devrait permettre de réduire la violence, d’apporter une meilleure aide aux familles et d’éviter certaines des difficultés auxquelles donnent lieu les procédures concurrentes.

On a souvent reproché aux tribunaux spécialisés dans les affaires de violence entre conjoints (et cela vaudrait aussi pour ce type d’approche en matière de protection de l’enfance) que cela sous-entend que la violence familiale mérite moins d’être sanctionnée par les tribunaux que les autres types de violence ou de maltraitance des enfants. Il est à craindre, en effet, que la réponse différentielle porte les OPE à ne pas intervenir assez énergiquement dans des affaires pourtant graves. Les organismes qui ont opté pour cette approche doivent, par conséquent, s’assurer que les faits de violence grave ou les dossiers présentant un risque de mort entraînent les mesures nécessaires et que les femmes n’aient pas l’impression que, dans l’intérêt des enfants, on les pousse à la réunification, ou à retirer leurs plaintes.

5. Engagement concurrent d’une procédure de protection de l’enfance et d’une instance en matière familiale

Dynamique complexe propre aux affaires très conflictuelles

Lorsqu’il est question de maltraitance ou de violence dans le contexte d’une séparation, et que les allégations paraissent soit non fondées soit notablement exagérées, et surtout lorsque l’OPE a déjà enquêté sur de multiples allégations qui se sont révélées sans fondement, l’organisme de protection de l’enfance peut avoir à intervenir auprès de la famille en raison du risque de maux affectifs découlant de la séparation conflictuelle. S’agissant d’un différend très conflictuel opposant les parents, selon l’évolution de la situation, l’OPE peut changer de position et reporter sur un parent le soutien qu’il avait jusque-là accordé à l’autre, au fur et à mesure que l’organisme parvient à mieux comprendre la dynamique de l’affaire, ou au fur et à mesure qu’évoluent les comportements parentauxNote de bas de la page162. Ce changement de position de la part de l’OPE peut très bien se justifier, mais il peut aussi compliquer les contacts entre l’organisme et les parents.

Dans certains cas de séparation très conflictuelle qui posent un risque de maux affectifs, mais où aucun acte de violence entre conjoints n’est avéré, il se peut que l’organisme ne puisse pas vraiment dire lequel des deux parents est le mieux à même de s’occuper des enfants, et ne produise que peu de preuves dans la procédure de protection de l’enfance, laissant aux parents le soin de livrer la plupart des témoignagesNote de bas de la page163. Dans d’autres affaires, l’OPE peut avoir une opinion très ferme quant au parent qui semble le mieux en mesure de s’occuper de l’enfant, mais néanmoins laisser aux parents le soin de régler la question dans le cadre d’une instance familiale, se contentant de permettre à ses agents d’être cités comme témoins. On suppose que dans de telles affaires, l’organisme de protection de l’enfance estime que les faits ne permettent pas de conclure que l’enfant a subi des « maux affectifs » ou qu’il risque d’en subir. Mais, dans certaines autres affaires, il se peut aussi que malgré les inquiétudes qu’il éprouve, l’organisme ne présente pas de requête en protection de l’enfance en raison du niveau de ses ressources ou pour divers autres motifs.

Il est désormais plus fréquent que les organismes de protection de l’enfance soient appelés à intervenir dans le cadre de séparations très conflictuelles car ce genre d’affaires crée souvent un risque pour le bien-être émotionnel des enfants, et parfois même pour sa sécurité physique. L’OPE peut alors jouer un rôle important en enquêtant sur les allégations et en assurant divers services à la famille. Comme c’est le cas d’autres organismes appelés à intervenir dans des affaires très conflictuelles, l’organisme de protection de l’enfance a souvent essentiellement pour rôle d’aider les parents à régler leurs différends en fonction des intérêts de l’enfant. Dans d’autres affaires, cependant, l’organisme devrait jouer un rôle actif dans le litige familial.

Pratiques prometteuses à l’intention des juges d’un tribunal de la famille et du personnel de la cour :

Pratiques prometteuses à l’intention des avocats représentant les parents dans des instances en matière familiale

Certaines pratiques que pourraient adopter les organismes de protection de l’enfance et les autres fournisseurs de services :

Formation interdisciplinaire

L’éducation et la formation sont essentielles à une action efficace dans les affaires de violence entre conjoints ou de séparation très conflictuelle. La formation commune des policiers et des agents de protection de l’enfance, et une formation conjointe des procureurs de la Couronne et des avocats spécialistes de la protection de l’enfance permettraient de créer, entre les divers acteurs, des liens leur permettant d’harmoniser les diverses manières de comprendre la dynamique propre à la violence familiale et d’y répondre de manière efficace. Cela ferait beaucoup pour réduire les tensions qui, dans de nombreux ressorts, se manifestent entre les deux systèmes. En Ontario, le Centre for Research and Education on Violence Against Women and Children et leurs partenaires ont lancé plusieurs programmes de formation communeNote de bas de la page167.

Des forums tels que le Critical Connections Forum en Ontario offrent les moyens d’étudier les programmes novateurs lancés par divers organismes. Une activité nationale, semblable au symposium du ministère de la Justice du Canada sur la violence familiale organisé en 2009 mais axée davantage sur les procédures de protection de l’enfance, permettrait de porter de telles innovations à l’attention d’un public beaucoup plus large.

Souvent, les professionnels appelés à intervenir dans le cadre d’affaires de violence entre conjoints ou de situations très conflictuelles sont des professionnels indépendants du secteur privé, même s’ils sont membres de professions réglementées. Les établissements d’enseignement devraient offrir aux avocats, aux travailleurs sociaux, aux psychologues et aux médiateurs les outils pédagogiques et la formation les préparant à intervenir, dans ces affaires difficiles, par des moyens efficaces et interdisciplinaires. Les organisations interdisciplinaires, telles que les High Conflict Forums de Toronto et d’Ottawa et l’Association of Family & Conciliation Courts, s’attachent à assurer ce genre d’éducation et à améliorer la communication entre les divers groupes professionnels.

L’Institut national de la magistrature continue d’assurer à l’intention des juges des séances de formation sur les procédures concurrentes. On trouve exposés dans une de ses publications, la Résolution de problèmes dans les salles d’audience du Canada – La justice thérapeutique : Un guide,les moyens d’éviter les ordonnances contradictoires, et de favoriser les mesures multisectorielles efficaces. Notons que dans un certain nombre de provinces, les audiences de mise en liberté provisoire par voie judiciaire sont présidées par un juge de paix à qui un complément de formation dans ce domaine difficile serait utile.