Le traitement médiatique, dans la presse écrite, de la haine en tant que circonstance aggravante en matière de détermination de la peine  : Une étude de cas

3. La représentation de l'affaire Miloszewski dans la presse écrite

La première section du présent document a porté sur les comptes-rendus journalistiques de la circonstance aggravante aux fins de la détermination de la peine. En d'autres mots, quel était le contexte général dans lequel le sous-alinéa 718.2a)(i) et l'affaire Miloszewski ont été traités? Notre analyse se tourne maintenant vers la contextualisation du traitement médiatique en examinant comment la presse écrite a caractérisé l'événement dans son ensemble. La majorité des articles examinés ici ne portaient pas exclusivement sur le sous-alinéa 718.2a)(i), mais plutôt sur les liens qu'entretenaient les délinquants avec des groupes prônant la suprématie blanche, sur la nature de l'infraction et sur les procédures judiciaires. Il importe donc de comprendre le contexte général des articles, dans lequel la circonstance aggravante aux fins de la détermination de la peine a été traitée -le sous-alinéa 718.2a)(i) a été abordé dans le cadre de la couverture plus générale de l'affaire Miloszewski[8]. Comme le soutiennent Roberts et Doobs (1990, p. 452), [TRADUCTION] : « il faut apprécier le traitement médiatique de la détermination de la peine [et de la loi] dans le contexte de la couverture médiatique de la criminalité ».

L'analyse présentée dans cette dernière section révèle que les articles de journaux concernant l'affaire Miloszewski ont individualisé et pathologisé les cinq hommes qui ont été condamnés pour le crime. Les médias ont « justifié » l'événement par une aberration individuelle, et, ce faisant, ils ont éludé la question du racisme systémique. Nous exposerons également les implications de la pathologisation du crime et de la méconnaissance de la question du racisme. Nous commencerons tout d'abord par expliquer la couverture médiatique des événements reliés à la criminalité.

La couverture médiatique des incidents reliés à la criminalité

Les chercheurs qui étudient les médias ont bien établi que ces derniers rapportent souvent des comportements atypiques ou déviants (p. ex. : Cavender, 1981; Cohen et Young, 1981; Ericson et coll., 1991). Les consommateurs des médias sont donc exposés régulièrement à des nouvelles sensationnelles reliées à la criminalité. [TRADUCTION] « Les reportages concernant la criminalité, la loi et la justice constituent une part appréciable de ce qui est consommé et intégré à la vie quotidienne. La majorité des articles de nouvelles portent sur la criminalité et sur d'autres formes de transgression humaine » (Ericson, 1995, p. xi).

Les journalistes se fient régulièrement à des comptes­rendus individualistes ou unidimensionnels des affaires criminelles qu'ils couvrent. Lorsqu'ils interprètent un événement et tentent d'en expliquer le pourquoi et le comment -les médias ont souvent tendance à pathologiser le crime en tant qu'aberration individuelle. Dans son analyse relative au traitement médiatique du phénomène de la « dissuasion par la peur » (scared straight), Gray Cavender (1981, p. 431) soutient que les journalistes communiquent le message idéologique que la criminalité est [TRADUCTION] « […] un choix individuel qui a peu à voir avec aucune variable sociale. Les criminels sont dépeints de manière unidimensionnelle comme malfaisants, violents et à peine humains. »[9]

Cette individualisation de la criminalité a notamment comme conséquence que les médias « justifient » les incidents, plutôt que de les comprendre et d'en rendre compte dans leur contexte socioculturel plus général. Ericson et coll. (1991, p. 8) expliquent le processus et les conséquences des comptes-rendus médiatiques qui individualisent et pathologisent la criminalité et la déviance :

[TRADUCTION] Beaucoup de nouvelles sont composées de portraits moraux d'individus : de criminels démoniaques, d'autorités responsables, de politiciens corrompus, et ainsi de suite. L'importance accordée à la moralité individuelle constitue non seulement une technique dramatique permettant de présenter les nouvelles comme des séries narratives impliquant des acteurs principaux, mais aussi un moyen politique d'attribution des responsabilités relativement aux actes. En outre […], la personnalisation combinée à une approche axée sur l'événement «crée l'impression (ou la représentation collective) qu'il faut blâmer des individus problématiques plutôt que des structures sociales problématiques. Cela mystifie les racines sociales des problèmes dans une société qui est inégale sur le plan structurel » (Pfohl, 1985, p. 353). En individualisant les problèmes au cas par cas, les nouvelles […] [excluent] […] les analyses systémiques et structurelles qui seraient susceptibles de remettre en question l'autorité des valeurs culturelles, de l'État, des médias d'information et des institutions légales.

Les portraits moraux individuels, l'individualisation, la pathologisation et l'attribution de responsabilité constituent autant de processus auxquels la presse écrite a eu recours pour « justifier » l'affaire Miloszewski.

Pathologisation de Miloszewski ­Justification du crime

Les articles de journaux concernant l'affaire Miloszewski ont souvent rapporté l'association des cinq hommes à des groupes militant pour la suprématie blanche. Ce faisant, la presse écrite a attribué les actes des agresseurs à leur association à un élément marginal. En insistant sur la qualité de « skinhead » des agresseurs, les articles de journaux relatifs à l'affaire Miloszewski ont pathologisé et individualisé le crime, et ils ont éludé la question du rapport entre l'incident et les problèmes de racisme au Canada. Il importe de reconnaître et de dénoncer la gravité de l'affaire Miloszewki, cependant, il est aussi instructif de comprendre en quoi cette affaire reflète le racisme systémique et y est reliée. À cet égard, le racisme doit être examiné et compris comme :

[TRADUCTION] diversifié -en fait de type, de disposition, d'affect émotionnel, d'attention et de résultat. En outre, les racismes ne sont ni inhabituels ni anormaux. Au contraire, les manifestations du racisme sont normales dans notre culture, et elles se présentent non seulement dans des épithètes extrêmes, mais aussi dans des insinuations, dans des raisonnements et des représentations, bref, dans les microexpressions de la vie quotidienne. Le racisme n'est pas -ou, plus exactement, pas simplement ni uniquement -une manifestation de haine (Goldberg, 1997, p. 21, cité dans Kobayashi et Peake, 2000, p. 393).

À la suite de l'arrestation des cinq hommes, les journaux ont rapporté les propos de la police qui décrivait le crime comme une « attaque aveugle par des skinheads » (Charlottetown Guardiant, 23 avril 1999, p. B5). Un des articles parus peu après l'arrestation décrivait les cinq hommes comme ayant été [TRADUCTION] « […] reliés par la police à certains des groupes suprémacistes blancs les plus violents et les plus racistes en Amérique du Nord et en Europe » (Crenetig et Mata, Globe and Mail, 22 avril 1998, p. A1). D'autres déclarations faites par la police à des journalistes de la presse écrite indiquaient que [TRADUCTION] « l'on avait des raisons de croire que les homme appartiennent à White Power, un groupe de skinheads suprémacistes » (Lethbridge Herald, 28 mai 1999).

Les articles de journaux parus après l'arrestation des cinq hommes ont continué à insister sur leurs liens avec des groupes de skinheads et des groupes de suprémacistes blancs. Dans un des articles parus à la suite du plaidoyer de culpabilité (voir Sarah Papple, « Five skinheads guilty: Plea bargain sees thugs convicted of manslaughter », The Province (Vancouver), 28 mai 1999, p. A8), l'auteur soulignait que les cinq hommes étaient des « skinheads » et que l'audience de détermination de la peine révélerait peut-être des liens avec des groupes racistes organisés. [TRADUCTION] « Si l'on parvient à démontrer comment les groupes haineux fonctionnent, et quelles organisations sont impliquées, ce sera très instructif, a affirmé le porte-parole Harry Abrams [de la Ligue B'nai Brith des droits de la personne]. Je crois qu'on retrouvera des organisations d'hommes en complet-cravate à la tête de cet élément marginal » (voir aussi Sarah Papple, « Real supremacists wear business suits, say police in B.C. », The Edmonton Journal, 24 octobre 1999, p. A8). De même, d'autres articles ont associé les cinq hommes à White Power ainsi qu'à [TRADUCTION] « […] d'autres groupes suprémacistes blancs, notamment Northern Hammerskins, Aryan Nations et le Heritage Front » (Canadian Press, Calgary Herald, 28 mai 1999).

Les articles parus au moment du prononcé de la sentence réitéraient la qualité de « skinhead » des cinq tueurs de Nirmal Singh Gill. « skinhead case in judge's hands: Crown counsel issues warning of belated shows of empathy » (L'affaire des skinheads est entre les mains du juge : le procureur de la Couronne met en garde contre des manifestations tardives d'empathie), titrait un article paru tout juste avant le prononcé de la sentence (Moore, The Halifax Chronicle-Herald, 16 octobre 1999, p. A13). De même, des articles parus à la suite du prononcé de la sentence ont continué à souligner l'appartenance des cinq hommes au mouvement skinhead, comme le révèlent les titres suivants :

skinheads jailed in death of Sikh: 'Moronic' attack on caretaker called racially motivated (skinheads emprisonnés à la suite du décès d'un Sikh : Attaque « stupide » contre un gardien qualifiée de raciste) (Moore, The Toronto Star, 17 novembre 1999).

skinheads get prison terms in Sikh's killing: B.C. judge gives five men 12-to-15 year sentences for hate crime against temple caretaker (skinheads condamnés à des peines d'emprisonnement à la suite du décès d'un Sikh : un juge de la Colombie-Britannique inflige des peines de 12 à 15 ans pour un crime haineux perpétré contre le gardien d'un temple) (Armstrong, The Globe and Mail, 17 novembre 1999).

Five skinheads get hard time for beating death of Sikh (Cinq skinheads condamnés à des peines d'emprisonnement sévères pour avoir battu à mort un Sikh) (Jamieson, National Post, 17 novembre 1999, p. A4).

En général, plusieurs articles de journaux concernant l'affaire Miloszewski ont concentré leur attention sur l'association des cinq hommes avec des groupes de skinheads organisés. Ces articles portent à croire que, dès le départ, la presse écrite a tenté d'expliquer ou d'interpréter le crime par la qualité de « skinhead » des cinq agresseurs. Toutefois, en juxtaposition avec l'insistance sur cet élément, le tribunal a expliqué, au moment de prononcer la sentence, que les cinq ne constituaient d'aucune façon un groupe :

[TRADUCTION] « […] ces cinq jeunes hommes aux vues similaires, malgré leur vantardise et leurs fanfaronnades, ne constituaient nullement un gang organisé. Aucun des cinq ne peut, au vu de la preuve présentée au tribunal, être qualifié de chef. Il s'agit plutôt d'un groupe de mésadaptés sociaux qui se réunissaient pour boire de l'alcool et fantasmer sur l'établissement de sociétés suprémacistes blanches et, en bout de ligne, sur un monde où ces hommes craintifs à l'esprit étroit seraient au pouvoir » (Armstrong, Globe and Mail, 17 novembre 1999; voir aussi : Vancouver Sun, 18 novembre 1999, p. A23 -nos italiques).

Dangerosité et violence - encore de la pathologie

On trouve des preuves additionnelles de la tentative de la presse écrite de « justifier » ou de « pathologiser » l'affaire Miloszewski dans ses explications de ce qui « a mal tourné » ou de ce qui a causé le crime. Par exemple, pour expliquer les causes du crime, certains articles se sont penchés sur la situation familiale des cinq agresseurs (voir, par exemple, Armstrong, « Taught tolerance, Sikh slayer's parents say son of Polish immigrants had trouble fitting into multicultural society, schools, court told », The Globe and Mail, 7 octobre 1999). Daniel Miloszewski, qui avait immigré de la Pologne au Canada avec sa famille, [TRADUCTION] « […] a éprouvé dès le départ des difficultés à s'adapter à la société multiraciale du Canada. » «Rendu à l'âge de 19 ans, les problèmes d'adaptation de Daniel Miloszewski avaient pris une tournure sinistre. Il s'est rasé la tête, il a acheté ses bottes et sa veste de cuir et il a commencé à écouter de la musique aux paroles racistes » (Armstrong, 7 octobre 1999). En présentant les choses de cette façon, les médias donnent ouverture à la conclusion que le stress lié à la vie au sein de la société diversifiée du Canada a contribué d'une certaine façon au crime -que la diversité a causé de la division et a miné l'unité (cf. Li, 2001). Malheureusement, cette interprétation élude la question du racisme systémique et fournit seulement une « explication simpliste mais commode » (cf. Li, 2001) du fait que certains Canadiens commettent des actes de violence raciale.

Dans un effort persistant visant à « expliquer » le crime, un article citait la mère de Robert Klutch, qui attribuait le crime [TRADUCTION] « […] aux amis de son fils et au décès de son mari […] » (Bolan, Vancouver Sun, 15 octobre 1999, p. A9; voir aussi Moore, The Gazette, 15 octobre 1999, p. A10). Un autre article cite la mère d'un des cinq hommes, qui expliquait que son fils [TRADUCTION] « […] avait de la difficulté à socialiser avec d'autres enfants et qu'on avait diagnostiqué chez lui une hyperactivité avec déficit d'attention ainsi que 13 d'autres troubles d'apprentissage à l'école. Il a décroché de l'école à l'âge de 14 ans, alors qu'il était déjà accroché à la drogue et à l'alcool. »

Certains articles ont insisté sur la pathologie des cinq hommes en soulignant le « danger » qu'ils représentaient pour la collectivité. Sur un ton sensationnaliste, un article note : [TRADUCTION] « D'importantes mesures de sécurité avaient été prises dans la salle d'audience (p. ex., gardiens armés, guérite de sécurité et mur de verre séparant la tribune publique des cinq hommes, des avocats et du juge). Un des gardiens de sécurité portait un gilet pare-balles » (Matas, 28 septembre 1999).

Dans le même article, l'auteur rapportait que le procureur de la Couronne avait affirmé que les cinq hommes étaient [TRADUCTION] « des personnes exceptionnellement dangereuses, violentes et insensibles ».

D'autres articles évoquaient l'incapacité des cinq hommes à assumer la responsabilité de leurs actes comme preuve de leur dangerosité et de leur pathologie. Un article rapportait les propos suivants du procureur de la Couronne : « L'absence de remords et les attitudes affichées par ces cinq hommes […] sont effroyablement menaçants » (Matas, The Globe and Mail, 28 septembre 1999 -nos italiques). De même, on citait un des accusés, qui avait déclaré : « Je n'ai aucun remords » (Bolan, 30 septembre 1999, p. B1). Le message était que le crime pouvait s'expliquer par le caractère impitoyable et violent des cinq agresseurs.

Au cours de l'enquête policière, et pendant que les cinq hommes attendaient leur procès, la police a obtenu l'autorisation de faire de l'écoute électronique pour enregistrer des conversations entre les coaccusés et des agents secrets. Les médias ont rapporté ces conversations à moultes reprises pour dépeindre les cinq hommes comme malfaisants et pathologiquement hors de contrôle. Un article citait Robert Klutch (un des agresseurs), qui avait affirmé que ce serait une bonne idée d'assassiner 100 enfants indo-canadiens dans une école (Bolan, Vancouver Sun, 29 septembre 1999, p. B1). L'article mentionnait également le passé violent de Klutch, de même que les nombreux actes de violence haineuse qu'il avait posés. Par son ton général, l'article laissait entendre que l'incident pouvait s'expliquer par le comportement incontrôlable et extrêmement violent de cinq skinheads.

On relève un dernier exemple de la pathologisation des cinq agresseurs dans un article qui évoquait le dossier académique d'une des cinq hommes (voir Bolan, Kim, « skinhead killer won scholarship for marks earned while in prison », Vancouver Sun, 14 octobre 1999, p. A5). Dans son article, la journaliste se demandait comment il était possible de primer un des cinq « skinheads » pour son rendement académique alors qu'il était détenu en attendant de connaître sa sentence (l'individu avait gagné un prix pour ses réalisations académiques). L'article laissait entendre qu'il paraissait impossible, voire déplacé, de primer les réalisations académiques d'un tueur skinhead sauvage.

Miloszewski comme exemple de racisme

Les articles relatifs à l'affaire Miloszewski n'ont pas tous ignoré la question du racisme au sein de la société. Toutefois, ces reportages ont principalement décrit les motivations racistes des agresseurs, sans chercher à aborder le problème du racisme systémique. Dans un des articles, on citait les propos suivants du président du temple Guru Nanak, Balwant Singh Gill : [TRADUCTION] « […] la congrégation du temple est «très, très troublée» par le meurtre et le racisme. Ces personnes [les cinq accusés] sont tellement remplis de haine dans leurs esprits, a-t-il dit. « C'est très, très effrayant» » (Matas, The Globe and Mail, 28 septembre 1999).

Les avocats de la défense dans l'affaire Miloszewski ont également attiré l'attention sur la question plus générale du racisme, principalement en vue de convaincre le juge d'imposer une peine moins sévère que celle préconisée par la Couronne. L'avocat de la défense David Butcher a soutenu que [TRADUCTION] « ces délinquants ont hérité de certains très vieux préjugés […] Malheureusement, la réalité, c'est que le racisme et les crimes motivés par le racisme ne sont pas uniques » (Moore, Canadian Press Wire, 14 octobre 1999). Un autre article a cité les propos suivants du même avocat : [TRADUCTION] « à mon avis, il importe que vous [le juge] compreniez l'histoire du racisme dans cette communauté et dans ce pays […] [le racisme] […] est présent dans tous les aspects de notre société. »

L'avocat de la défense ajoutait : [TRADUCTION] « il est clair qu'une telle sentence ne fera rien pour enrayer le racisme dans cette communauté ou à l'échelle nationale » (Bolan, Vancouver Sun, 15 octobre 1999, p. A9; voir aussi : Moore, The Gazette, 15 octobre 1999, p. A10).

Un article du Vancouver Sun (Grewal, 12 octobre 1999, p. A19) déplorait qu'il y ait eu si peu d'analyses et d'éditoriaux [TRADUCTION] « exprimant de la répugnance et de l'indignation face à cette violence raciale ». L'article cite un militant des droits de la personne qui soutenait que, bien que [TRADUCTION] « les dirigeants des groupes prônant la suprématie blanche attirent une attention médiatique appréciable, beaucoup de crimes motivés par la haine sont commis par des personnes qui ne sont liés à aucun groupe haineux en particulier. Il est plus facile pour les gens d'écarter les suprémacistes blancs en les considérant comme pathologiquement instables ou fous. Il est plus difficile d'admettre que des gens ordinaires puissent commettre des actes de violence fondés sur la notion de supériorité. » Bien que cet article attire l'attention sur la question de la violence raciale, il ne traite pas l'affaire sous l'angle général du racisme systémique au sein de la société canadienne.