La diversité culturelle au Canada : La construction sociale des différences raciales

3. Évolution de l'immigration et émergence des « minorités visibles »

Le Canada a longtemps compté sur l'Europe occidentale, en particulier sur la Grande-Bretagne, comme principale source d'immigration. Dans les deux décennies qui ont suivi la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le Canada a maintenu sa politique favorisant l'immigration en provenance des États-Unis, du Royaume-Uni et des autres pays d'Europe. Toutefois, dans les années 1960, il y a eu d'importants changements dans la politique d'immigration du Canada, mettant ainsi l'accent sur la scolarité et les compétences des immigrants, en tant que critères de sélection des immigrants, bien que les immigrants parrainés, admis en vue de la réunification des familles et de l'établissement des réfugiés, soient restés une importante composante de l'immigration.

La modification de la réglementation relative à l'immigration, en 1967, a donné lieu à l'adoption d'un système universel de points permettant d'évaluer les immigrants potentiels sans tenir compte du pays d'origine ni de la race (P.C., 1967, p. 1616). Le règlement de 1967 reflétait les efforts déployés par le Canada pour attirer des compétences de partout au monde. Cela sans négliger les autres facteurs en présence (Li, 1992a).

L'incidence du règlement de 1967 sur l'immigration est assez manifeste dans les statistiques (Li, 1992a, p. 153 à 157). De 1954 à 1967, le Canada a perdu 60 230 professionnels, techniciens, administrateurs et entrepreneurs au profit des États-Unis, tandis qu'il en accueillait 33 119 en provenance de ce pays. En insistant davantage sur le capital humain comme critère de choix, le règlement de 1967 a eu pour conséquence de renverser cette tendance. Pendant les dix-huit années allant de 1968 à 1986, le Canada a fait un gain net de 16 349 professionnels, techniciens, administrateurs et entrepreneurs en provenance des États-Unis (Li, 1992a).

De 1954 à 1967, le Canada a perdu 60 230 professionnels, techniciens, administrateurs et entrepreneurs au profit des États-Unis, tandis qu'il en accueillait 33 119 en provenance de ce pays. En insistant davantage sur le capital humain comme critère de choix, le règlement de 1967 a eu pour conséquence de renverser cette tendance. Pendant les dix-huit années allant de 1968 à 1986, le Canada a fait un gain net de 16 349 professionnels, techniciens, administrateurs et entrepreneurs en provenance des États-Unis (Li, 1992a).

Si les immigrants européens constituaient la majeure partie du flux migratoire vers le Canada après la guerre, l'importance de leur effectif par rapport à la population totale des immigrants admis a diminué à partir de 1967. Dans les années 1940 et 1950, l'immigration vers le Canada se faisait presque exclusivement depuis l'Europe. Ainsi, de 1946 à 1953, donc après la guerre, leCanada a admis un peu moins d'un million d'immigrants, dont environ 96 pour cent venaient d'Europe; les immigrants d'origine britannique représentaient à eux seuls 35 pour cent de ce flot (Statistique Canada, 1965). Entre 1954 et 1988, le Canada a accueilli 4,8 millions d'immigrants, dont 56 pour cent venaient d'Europe et 20 pour cent du Royaume-Uni[2]. Ces pourcentages relativement élevés d'immigration européenne pendant la période d'après-guerre résultaient largement de la quasi-exclusivité de cette source avant 1967. De 1968 à 1988, par contre, le nombre d'immigrants européens au Canada a diminué, atteignant 1,1 million ou 38 pour cent de l'effectif total des immigrants au Canada. Le pourcentage d'immigrants britanniques est passé de 28 pour cent de 1954 à 1967 à 14 pour cent pour la période allant de 1968 à 1988. Il ne fait aucun doute que la modification de la réglementation sur l'immigration dans les années 1960 a permis au Canada d'abandonner le critère de la nationalité et d'accueillir des immigrants de partout au monde.

Depuis les années 1970, la présence de minorités visibles dans la société canadienne s'est faite plus marquante, bien que le Canada eut auparavant admis quelques vagues de travailleurs orientaux pour développer de vastes industries et exécuter d'énormes travaux dans l'Ouest du pays (Li, 1998a). Le terme « minorité visible » a été officiellement sanctionné en 1984, quand la commissaire Rosalie S. Abella a nommé ainsi l'un des quatre groupes désignés dans le rapport de la Commission d'enquête sur l'égalité en matière d'emploi, conformément au mandat de la Commission (Canada, Commission d'enquête sur l'égalité en matière d'emploi, 1984). La Loi sur l'équité en matière d'emploi, adoptée en 1986, incluait explicitement les « personnes que leur race ou leur couleur place parmi les minorités visibles du Canada » dans les groupes désignés, en faveur desquels les entreprises de compétence fédérale ou les sociétés d'État fédérales étaient tenues de prendre des mesures afin d'améliorer leurs possibilités d'emploi (S.C., 1986, c. 31, art. 3)[3]. Pour le Recensement du Canada de 1986, Statistique Canada s'est servi de la catégorie « minorité visible », en y englobant dix groupes : Noirs, Indo-Pakistanais, Chinois, Coréens, Japonais, Asiatiques du Sud-Est, Philippins, habitants des autres îles du Pacifique, Asiatiques de l'Ouest et Arabes ainsi que Latino-Américains, à l'exception des Argentins et des Chiliens (Statistique Canada, 1990, p. 71-72).

En 1986, les membres des minorités visibles comptaient pour 6,3 pour cent de la population canadienne; en 1991, leur représentation s'était élevée à 9,4 pour cent, pour atteindre 11,2 pour cent en 1996 (Statistique Canada, 1998). Parmi les 3,2 millions de personnes qui se sont déclarées membres d'une minorité visible en 1996, les Chinois comptaient pour 27 pour cent, les Sud-Asiatiques, pour 21 pour cent, et les Noirs, pour 18 pour cent (Statistique Canada, 1998).

L'immigration subséquente aux années 1970 est à n'en pas douter le facteur le plus significatif de l'accroissement de la minorité visible au Canada. L'élimination de l'obstacle que la race ou la nationalité dressait devant les immigrants en 1967 a favorisé l'immigration depuis l'Asie, l'Afrique et d'autres groupes, dont la venue au Canada était limitée.

Les statistiques sur l'immigration après 1967 font état d'une augmentation de la proportion d'immigrants venus d'Asie et d'Afrique et d'une diminution correspondante du pourcentage des immigrants venus d'Europe (Tableau 2). Dans les cinq années qui ont suivi la modification du règlement, soit de 1968 à 1971, le Canada a accueilli 737 124 immigrants, dont un peu plus de la moitié venait d'Europe, 15,5 pour cent venaient des États-Unis, et 15 pour cent d'Asie. La proportion des immigrants venus d'Europe a ensuite continué de décliner, passant de 38 pour cent du flux migratoire pour 1973 à 1977 à 22,6 pour cent pour 1988 à 1992. En revanche, les immigrants en provenance d'Asie sont devenus proportionnellement plus nombreux, leur représentation passant de 25,4 pour cent pour la période allant de 1973 à 1977 à 40 pour cent entre 1978 et 1982, puis à 51,8 pour cent entre 1988 et 1992. De même les immigrants africains, qui ne comptaient que pour 5 pour cent du flux total entre 1973 et 1977 représentaient 6,7 pour cent de l'ensemble entre 1988 et 1992.

Durant la période de 28 ans qui s'étend de 1968 à 1995, le Canada a accepté 4,4 millions d'immigrants, dont 39,5 pour cent venaient d'Asie, 5,1 pour cent d'Afrique et 7,1 pour cent des Antilles. Si les immigrants de ces régions avaient été comptés comme membres des minorités visibles au sein de la société canadienne, alors, environ 51,7 pour cent des 4,4 millions d'immigrants entrés au Canada entre 1968 et 1995 auraient été membres des minorités visibles. En outre, si certains des immigrants d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud avaient aussi été comptés comme membres de minorités raciales, la proportion de membres des minorités parmi les immigrants entrés au Canada entre 1968 et 1995 aurait été de 58,7 pour cent. Au cours de la même période, les immigrants européens formaient 31,5 pour cent de tous les immigrants au Canada, et les immigrants des États-Unis, 8 pour cent. (Tableau 2).

Tableau 2 : Arrivées des immigrants par pays du dernier lieu de résidence permanente, 1967-1991

Ces statistiques sur l'immigration suggèrent qu'environ 2,3 à 2,6 millions de membres des minorités visibles se sont ajoutés à la population canadienne entre 1968 et 1995. Étant donné que les minorités visibles comptaient 1,6 million de personnes au recensement de 1986, 2,6 millions au recensement de 1991 et 3,2 millions au recensement de 1996 (Statistique Canada, 1998), il apparaît évident que l'immigration entre les années 1970 et les années 1990 seulement pourrait largement expliquer l'émergence de la population composée de minorités visibles. La tendance de l'immigration signifie également que la plupart des membres des minorités visibles sont des immigrants de la première génération nés à l'extérieur du Canada, contrairement à la plupart des Canado-Européens qui, en raison d'une politique d'immigration historiquement favorable, tendent à être nés au Canada.

La tendance de l'immigration signifie également que la plupart des membres des minorités visibles sont des immigrants de la première génération nés à l'extérieur du Canada, contrairement à la plupart des Canado-Européens qui, en raison d'une politique d'immigration historiquement favorable, tendent à être nés au Canada.