La diversité culturelle au Canada : La construction sociale des différences raciales
7. Conclusion
Selon les statistiques sur la diversité ethnique du Canada, la proportion de gens d'origine autre que britannique ou française s'est accrue entre le début du siècle et les années 1960. Un tel état de choses s'explique essentiellement par la venue au Canada, durant cette période, d'un plus grand nombre d'Européens d'origines autres que française et anglaise. En fait, plus de 96 pour cent de la population canadienne s'est constituée, durant une bonne partie du XXe siècle jusqu'en 1971, de gens d'origine européenne.
Depuis 1971, on n'a enregistré que des modifications minimes dans la proportion de gens d'origine autre que britannique ou française qui ont grossi les rangs de la diversité ethnique canadienne. Malgré le fait que les gens débarqués au pays depuis les années 1970 ont, par leur origine nationale, varié le profil de l'immigration, la population du Canada demeure essentiellement d'origine européenne. Cependant, la proportion accrue de membres issus des minorités visibles a modifié le profil de la « troisième force », à savoir le groupe de gens d'origine autre que britannique ou française. Ces changements s'expliquent en majeure partie par l'arrivée d'un plus grand nombre d'immigrants en provenance d'Asie, d'Afrique et d'autres régions non européennes après l'élimination, au cours des années 1960, du critère d'origine nationale dans le processus de sélection des immigrants. En 1991, les minorités visibles représentaient 9,4 pour cent de la population totale du Canada et, en 1996, 11,2 pour cent (Statistique Canada, 1998).
La croissance des groupes minoritaires visibles au Canada dans les années 1980 a engendré une nouvelle réalité démographique et politique et, du même coup, des préoccupations toujours plus vives à l'égard de la situation critique des minorités raciales, compte tenu des chances inégales qui leur ont été offertes dans notre société. Vers la même époque, le gouvernement modifiait sa politique de multiculturalisme pour l'orienter davantage vers les problèmes d'égalité et d'harmonie raciales. Il semble bien que, au moment même où l'émergence des minorités visibles au Canada favorisait la naissance d'un secteur politique favorisant une plus grande égalité raciale, le programme politique du rapatriement constitutionnel engendrait également un climat politique qui a amené l'État à appuyer la sensibilisation du public aux questions d'égalité raciale et de justice sociale.
Les différences raciales dans la société canadienne entraînent également dans leur sillage des chances de vie inégales de même que des valeurs normatives qui attribuent une moindre importance sociale aux personnes de couleur. Il existe des preuves solides qui démontrent que les gens issus des minorités visibles font l'objet d'un préjudice salarial sur le marché du travail au Canada en raison de leur origine non blanche.
Une autre dimension de la politique entourant les différences touche le débat sur le coût social de la diversité raciale. On présume souvent dans le discours public que la diversité raciale est une source de fractionnement et qu'elle coûte cher à la société canadienne. Une telle mentalité contribue à justifier, en retour, l'adoption de politiques gouvernementales pour contrôler le volet de l'immigration qui alimente, au-delà des moyens et de la capacité du Canada à absorber les différences, l'expansion désordonnée de la « diversité culturelle ». En résumé, la « diversité culturelle » et les « différences culturelles » deviennent des concepts codifiés qui illustrent les distinctions fondamentales entre les « races » et les conséquences préjudiciables que ces distinctions auraient sur le Canada qui, autrement, serait cohérent sur les plans social et culturel. Malgré l'absence de preuves scientifiques pouvant démontrer que la croissance des minorités visibles ait pu fragmenter la « cohérence » du Canada, les opinions défavorables exprimées dans les sondages d'opinion publique envers divers aspects des minorités visibles, de l'immigration et de l'intégration sont souvent mises en relief pour illustrer l'évidence même de la « fragmentation sociale » et de la « tension raciale ».
Par conséquent, le défi posé par la diversité culturelle ou raciale a moins à voir avec la menace que représentent les minorités visibles pour la « cohésion sociale » qu'avec la réticence du Canada à se considérer autrement qu'une société européenne classique, à se définir comme nation mondiale réunissant des cultures et peuples divers.
Par conséquent, le défi posé par la diversité culturelle ou raciale a moins à voir avec la menace que représentent les minorités visibles pour la « cohésion sociale » qu'avec la réticence du Canada à se considérer autrement qu'une société européenne classique, à se définir comme nation mondiale réunissant des cultures et peuples divers. En résumé, la diversité raciale découle moins des changements démographiques que de la reproduction d'un ordre normatif et économique qui accentue la différenciation sociale fondée sur la race et l'origine raciale.
Il ne fait aucun doute que la croissance des minorités visibles au Canada, bien qu'elles ne représentaient que 11,2 pour cent de la population en 1996, dessine pour l'avenir un nouveau défi démographique et politique. Les prévisions relatives au XXIe siècle indiquent que la croissance des minorités visibles au pays continuera à surpasser celle de la population totale, encore que le taux sera à la baisse (Dai et George, 1996, p. 27). Selon divers scénarios mis en ouvre pour illustrer la croissance de la population, les minorités visibles devraient atteindre, d'ici 2016, un taux variant entre 19,4 et 20,6 pour cent au sein de la population canadienne. La perspective d'un Canada dont le cinquième des individus ne seraient pas de race blanche devrait alarmer ceux qui ont déjà le sentiment que la tradition européenne et la structure sociale du Canada ont été sapées par la population actuelle qui n'est pas de race blanche, et qui défendent un ordre social et nominal qui accentue les différences « raciales ».
Le Canada, semble-t-il, peut choisir comme option politique de se conformer à l'étroite vision de domination culturelle fondée sur la race et les caractéristiques superficielles des gens que prônent les alarmistes, et continuer à élaborer des politiques qui reconnaissent implicitement l'importance sociale de la race. Il peut également abandonner son esprit de clocher culturel et considérer la diversité raciale et linguistique de la société canadienne comme une ressource potentielle grâce à laquelle faire progresser le commerce multilatéral, la diplomatie internationale et d'autres échanges mondiaux. Bref, en reconnaissant la valeur des différences culturelles et de la diversité raciale, le Canada se met également en meilleure position dans un contexte où l'économie et la culture se mondialisent de plus en plus. Le Canada s'était déjà engagé dans cette voie en enchâssant dans la Charte les principes d'égalité et de non-discrimination. La question qui se pose pour demain est de savoir comment combler le fossé entre ce à quoi il s'engage de droit et ce qu'il réalise de fait.
[E]n reconnaissant la valeur des différences culturelles et de la diversité raciale, le Canada se met également en meilleure position dans un contexte où l'économie et la culture se mondialisent de plus en plus. Le Canada s'était déjà engagé dans cette voie en enchâssant dans la Charte les principes d'égalité et de non-discrimination.
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