ÉVOLUTION DE LA CRIMINALITÉ : ÉTAT DE LA RECHERCHE
- 6.1 Résumé et analyse : conception des méthodes
- 6.3 Analyse comparative internationale
- 6.4 Reproduction au Canada des recherches menées à l'étranger
6. DISCUSSION ET ANALYSE
6.1 Résumé et analyse : conception des méthodes
La présente partie résume les méthodes de recherche et d'analyse utilisées pour établir des séries de tendances relatives à la criminalité et pour faire des prévisions sur l'évolution de la criminalité. Cette analyse examine également les forces et les faiblesses des méthodes et des conclusions de recherche ainsi que des prévisions elles-mêmes.
La formulation de prévisions quant à l'évolution de la criminalité est de plus en plus en vogue comme en témoigne le nombre d'études sur le sujet publiées dans les années 90 par comparaison avec les décennies précédentes. Or, malgré le perfectionnement continuel des méthodes prévisionnelles, lesquelles sont de plus en plus scientifiques, il demeurera sans doute extrêmement difficile de formuler des prévisions à long terme exactes sur la nature et la portée de la criminalité.
Bien qu'il soit impossible de formuler des prévisions absolument certaines, il est tout de même possible de proposer un éventail de possibilités au moyen de méthodes et d'outils analytiques éprouvés. Les outils auxquels ont recours les spécialistes en prospective expérimentés sont, selon Cole (1995) : une méthodologie éprouvée, une bonne compréhension de l'histoire et de la théorie, une connaissance des données concrètes et la capacité d'étudier la criminalité dans le contexte de tendances sociales, politiques, technologiques et économiques plus vastes. Les sources de données ainsi que les méthodes utilisées pour formuler des prévisions comprennent les statistiques sur les crimes; les sondages auprès de spécialistes, de praticiens et du grand public; l'examen des publications; l'élaboration de scénarios; et l'établissement de modèles statistiques par séries chronologiques qui font des extrapolations à partir des tendances criminelles.
Dans le domaine des prévisions en matière de criminalité, on suit souvent l'adage voulant que le passé soit le garant de l'avenir et on extrapole à partir des tendances historiques et contemporaines. Les modèles mathématiques qui décrivent le comportement des valeurs observées dans le passé peuvent être utilisés pour prévoir les tendances futures relatives à la criminalité en projetant dans l'avenir une analyse chronologique des tendances relatives à la criminalité. De façon générale, la source des prévisions quantitatives chronologiques sont les forces policières et les statistiques sur les crimes rapportés par les victimes. La modélisation consiste à décrire la séquence causale des variables et à prévoir leurs interactions. Tout modèle de prévision cherche à établir une relation entre certaines variables indépendantes (variables explicatives) et une variable dépendante (p. ex., le critère sur lequel portent les prévisions).
Il est universellement reconnu qu'il ne suffit pas pour prédire l'avenir de simplement faire des extrapolations à partir des tendances passées. Pour que les prévisions sur la criminalité soient les plus exactes possibles, les modèles chronologiques doivent prendre en compte les facteurs sociaux, économiques, politiques et technologiques qui influent sur la criminalité. Pour qu'ils puissent aboutir à des prévisions exactes, ces modèles doivent cerner et prédire la portée et la nature de plusieurs facteurs qui influeront sur la criminalité et la victimisation dans l'avenir. En effet, bon nombre des modèles chronologiques mentionnés dans cette étude se fondent sur l'établissement d'une corrélation entre les tendances relatives à la criminalité et les principales variables prévisionnelles, et en particulier les variables que constituent la vigueur de l'économie et la démographie, notamment la taille du groupe d'âge où la tendance à la criminalité est la plus élevée.
La principale force des modèles quantitatifs en ce qui touche les prévisions qualitatives est que la description des taux de criminalité futurs est beaucoup plus précise bien qu'elle ne soit pas nécessairement plus exacte. En extrapolant à partir des tendances relatives à la criminalité et en adaptant celles-ci en fonction des variables pertinentes, il est possible de formuler des prévisions ayant une validité empirique beaucoup plus poussée qu'en utilisant les seules méthodes qualitatives.
La plus importante faiblesse des aspects prévisionnels de ces modèles est le fait qu'il est difficile de cerner, d'anticiper et de prendre en compte l'incidence des variables devant influer sur l'évolution de la criminalité. Les modèles quantitatifs mentionnés dans cette recherche ne prenaient pas en compte, et ne pouvaient sans doute pas prendre en compte, le vaste éventail de variables susceptibles d'influer sur la criminalité : la plupart du temps, les modèles chronologiques servant à formuler des prévisions relativement aux taux de criminalité futurs ne prenaient en compte qu'une ou deux variables clés (facteurs démographiques et facteurs macro-économiques). Bien que l'incidence de ces variables sur le taux de criminalité soit largement démontrée, la principale raison pour laquelle elles sont prises en compte dans les prévisions sur la criminalité est que leur incidence peut aussi être évaluée quantitativement et donc servir à faire des extrapolations. Ces modèles mathématiques ne font cependant aucune place aux variables importantes plus difficiles à quantifier au moyen de séries chronologiques historiques comme la technologie, les changements dans les modes de vie, les initiatives du système de justice pénale et les efforts déployés par le public pour accroître la sécurité des personnes et pour prévenir la criminalité.
Enfin, les modèles quantitatifs ne peuvent pas anticiper les événements futurs imprévisibles comme les progrès technologiques inattendus, les vicissitudes économiques, les tendances sociales et les progrès enregistrés dans la technologie de répression de la criminalité et de la sécurité personnelle. Le problème inhérent qui se pose lorsqu'il s'agit d'établir un lien entre la criminalité et les facteurs déterminants est qu'il faut aussi nécessairement tenter de prédire, avec tous les risques que cela comporte, comment leur évolution influera sur la criminalité. Malgré ces difficultés, les extrapolations à partir des tendances passées présentent toujours de l'intérêt parce qu'elles permettent de décrire certaines des pressions sous-jacentes qui s'exercent sur la criminalité et parce qu'elles peuvent, si on les interprète soigneusement, servir de fondement à la formulation de prévisions (Dhiri et coll., 1999). De façon idéale, les prévisions à partir de séries chronologiques devraient proposer une gamme de prévisions en fonction de divers modèles optionnels portant sur l'évolution des variables exogènes et de l'incidence de chacune sur la criminalité.
Les prévisions sur lesquelles portent cette recherche vont d'une diminution de la criminalité à une augmentation de celle-ci. Elles se fondent généralement sur des hypothèses divergentes et reflètent les marges d'erreur inhérentes à l'utilisation de modèles mathématiques. Ainsi, le modèle mathématique de Dhiri et coll. (1999) aboutit à des prévisions sur la criminalité qui diffèrent sensiblement les unes des autres. Ainsi, ce modèle permet aux chercheurs de prédire que le nombre de cambriolages et de vols enregistré en 1999 et 2000 diminuera dans une proportion de 40 p. 100 par rapport à 1997. Par ailleurs, ils prédisent aussi que le nombre des cambriolages pourrait être inférieur à ce qu'il était en 1997. Abrahamse (1996) offre des prévisions sur les taux d'arrestation pour homicides en Californie jusqu'en 2021 en fonction d'hypothèses pessimistes, neutres et optimistes. L'hypothèse pessimiste suppose que d'ici 2021, les taux d'arrestation pour homicide doubleront presque par rapport aux taux de 1994; l'hypothèse neutre, que ces taux seront de 28 p. 100 plus élevés en 2021 qu'en 1994; et l'hypothèse optimiste, qu'ils seront, en 2021, environ 14 p. 100 inférieurs à ce qu'ils étaient en 1994.
L'analyse des tendances relatives à la criminalité ainsi que la modélisation statistique sont susceptibles de constituer un moyen d'estimer les taux de criminalité futurs. Il est cependant nécessaire d'établir de façon rationnelle les nouvelles cibles de l'activité criminelle qui reflètent l'évolution dans les mœurs sociales et l'innovation technologique. Ce sont les méthodes qualitatives qui conviennent le mieux pour ce genre de prévisions. La principale faiblesse des modèles qualitatifs est qu'ils se limitent souvent à des généralités; toute tentative en vue de prédire les taux de criminalité réels repose sur le flair professionnel des spécialistes.
Voici certaines des méthodes qualitatives utilisées pour formuler des prévisions sur la criminalité :
- Analyse de l'environnement
- Dans le domaine des prévisions, l'analyse de l'environnement constitue un effort systématique en vue de prévoir le cours des événements (les tendances ou les faits) qui pourraient plausiblement survenir au cours de l'horizon prévisionnel visé et qui pourraient modifier sensiblement un environnement donné. Ces événements pourraient survenir dans plusieurs domaines comme les conditions économiques, la démographie, les politiques gouvernementales et les ressources consacrées à la répression de la criminalité, la conjoncture internationale, les attitudes sociales et les progrès technologiques. En gros, l'analyse de l'environnement vise à établir les événements futurs qui pourraient survenir et l'incidence qu'ils sont susceptibles d'avoir sur le phénomène à l'étude. Les spécialistes de la prospective s'intéressent tout particulièrement aux événements - que la probabilité qu'ils surviennent soit faible ou élevée - susceptibles d'avoir la plus grande incidence sur la question à l'étude. L'analyse de l'environnement fait le plus souvent appel à deux méthodes : l'examen et la synthèse des publications dans les disciplines liées à la question à l'étude et la consultation des spécialistes au moyen de techniques comme les groupes Delphi (Cole, 1995, p. 7).
- Groupe nominal et technique Delphi
- La consultation de spécialistes dans le but de solliciter leur avis sur le cours futur des événements est une composante de l'analyse de l'environnement; elle est aussi utilisée pour obtenir des prévisions directes sur l'avenir. On peut recourir à diverses techniques dont les questionnaires, les conférences téléphoniques ainsi que les discussions en groupe pour solliciter l'avis des spécialistes et pour favoriser la discussion et la recherche d'un consensus. Le processus Delphi est fréquemment utilisé à cette fin. La technique Delphi - qui tire son nom de l'oracle de la Grèce antique - est une technique qui suppose que des spécialistes se réunissent pour étudier et débattre l'incidence possible d'une série d'événements futurs. Le programme Foresight(2000b) s'est largement appuyé sur les réponses fournies à un questionnaire Delphi conçu pour recueillir de l'information sur les liens entre l'évolution de la technologie et l'évolution de la criminalité. On a demandé à 80 spécialistes provenant de plusieurs disciplines pertinentes, y compris la répression de la criminalité, les assurances, le règlement de sinistres, l'enseignement universitaire, les sciences et l'industrie informatique de remplir deux questionnaires visant à établir leur avis quant à la possibilité que les innovations futures stimulent l'activité criminelle. À titre d'exemple, voici l'une des questions qui a été posée aux spécialistes :
« Quelle est la probabilité que certaines entreprises volent leurs clients en leur vendant des biens par l'entremise d'Internet? - Aucune, peu probable, probable, très probable, certitude »
. Des entrevues ont aussi été menées auprès de spécialistes choisis pour obtenir plus d'information à ce sujet grâce à la technique Delphi. - Élaboration de scénarios
- L'élaboration de scénarios cherche à décrire comment les conditions courantes sont susceptibles d'évoluer dans l'avenir. Il s'agit d'un mécanisme par lequel il est possible d'étudier l'incidence sur la question à l'étude d'événements futurs cernés par l'analyse de l'environnement. De nombreux résultats peuvent ainsi être obtenus et une bonne application de cette technique vise à faire ressortir la gamme de conditions susceptibles de se produire compte tenu des forces et des événements jugés possibles. Les scénarios ne constituent pas des prévisions en eux-mêmes; ils décrivent les événements et les tendances susceptibles de se produire. Différents scénarios peuvent être élaborés pour illustrer les conséquences de diverses hypothèses au sujet des tendances et des événements futurs, le moment où ils sont susceptibles de se produire ainsi que leurs conséquences. Les prévisions sur la criminalité, par exemple, peuvent reposer sur l'élaboration de plusieurs scénarios formulant diverses hypothèses au sujet notamment du taux des naissances, de la population, des conditions économiques et de l'innovation technologique. Chaque scénario s'appuie sur les mêmes variables, mais le résultat obtenu différera selon les liens dynamiques entre celles-ci. On peut aussi obtenir différents ensembles de scénarios en changeant une ou plusieurs hypothèses clés. Ainsi, un premier scénario peut prévoir une croissance économique faible, un deuxième, une croissance modérée et un troisième, une croissance élevée (Cole, 1995, p. 7-11). Chaque scénario peut donner lieu à des prévisions différentes relatives aux taux de criminalité futurs.
En résumé, on peut recourir à plusieurs méthodes quantitatives et qualitatives pour formuler des prévisions sur la criminalité. L'une des grandes faiblesses des méthodes utilisées dans les études examinées dans ce rapport est le fait qu'elles reposent sur un type ou l'autre de méthodes. La plupart, sinon toutes les études prises en compte se fondent sur des modèles quantitatifs ou des modèles qualitatifs, mais pas sur les deux. Il s'agit d'une faiblesse importante parce que comme nous le faisons valoir ci-dessus, ces deux types de méthodes sont complémentaires. Si une analyse quantitative est utile pour faire des extrapolations sur les tendances criminelles, les méthodes qualitatives comme l'analyse de l'environnement ou l'élaboration de scénarios permettent de cerner les variables qui influeront sur les taux de criminalité. Ce genre d'analyse établit les fluctuations possibles de ces variables, lesquelles peuvent ensuite servir à élaborer toute une gamme de modèles quantitatifs.
6.2 Exactitudes des prévisions passées sur la criminalité
Toute prévision, quel que soit le sujet sur laquelle elle porte, est évidemment susceptible d'être erronée. C'est également le cas en ce qui touche les prévisions sur la criminalité, et l'examen des prévisions passées sur les taux de criminalité anticipés révèle d'ailleurs que ces prévisions n'ont pas toujours été justes.
Le modèle chronologique de Field (1978) fait état d'une réduction générale dans la tendance à la hausse des taux de criminalité durant les années 80 et une augmentation de celle-ci au cours des années 90. Fox a aussi prédit que le taux de crimes avec violence diminuerait dans les années 80 avant d'augmenter de nouveau dans les années 90. Fox a prédit avec justesse la stabilisation du taux de criminalité dans les années 80, mais s'est trompé quant à son augmentation dans les années 90.
Les modèles chronologiques conçus par Field (1990; 1998) qui établissent une corrélation entre la croissance macro-économique et les dépenses à la consommation et la croissance dans les crimes contre les biens au Royaume-Uni, prévoient une augmentation des taux de criminalité de 1999 à 2003. Or, cette augmentation ne se reflète pas dans le nombre de crimes signalés par la police ou les victimes en 1999 et en 2000; au contraire, les chiffres indiqueraient que la criminalité a continué à diminuer au Royaume-Uni pendant ces années où l'économie a pris de l'ampleur.
Les divergences profondes entre les prévisions, malgré qu'elles reposent sur les mêmes données et modèles analytiques, traduisent aussi la difficulté que pose la formulation de prévisions justes sur la criminalité. Ainsi, bien que Dhiri et coll. (1999) et Deadman (2000) se soient servis des mêmes données et modèles statistiques, les premiers ont prédit une augmentation du taux de la criminalité au Royaume-Uni et le second a prévu une diminution de ce taux. Cette divergence ne découle pas du fait que les données utilisées n'étaient pas les mêmes, mais du recours à des techniques analytiques différentes.
6.3 Analyse comparative internationale
Dans le cadre d'une analyse comparative internationale pour laquelle le pays de référence serait le Canada, la faiblesse la plus importante dans le domaine des prévisions sur la criminalité est le peu de recherches mené sur le sujet au pays.
Comme on pouvait s'y attendre, c'est aux États-Unis et en Grande-Bretagne et, dans une moindre mesure, en Australie que les chercheurs se sont surtout intéressés jusqu'ici aux prévisions sur la criminalité. Ces dernières années, le gouvernement britannique a été le plus actif dans ce domaine en finançant directement au moins trois études menées par le Home Office qui se fondaient sur des modèles économétriques (Field, 1990; Field, 1998; Dhiri et coll., 1999). En outre, le gouvernement britannique a créé, au sein du Department of Trade and Industry, la Foresight Directorate dont le rôle est d'anticiper les tendances futures, y compris les tendances relatives à la criminalité et à la prévention de la criminalité. Les initiatives menées par ces deux services sont complémentaires, du moins du point de vue méthodologique, étant donné qu'elles se fondent sur des méthodes quantitatives et qualitatives respectivement. À ces initiatives gouvernementales s'ajoutent des initiatives privées - en particulier celles de la British Insurers Association -, lesquelles visent aussi à formuler des prévisions sur la criminalité. Il n'est donc pas surprenant que parmi les pays étudiés dans ce rapport, ce soit la Grande-Bretagne qui possède les plus vastes connaissances sur l'évolution de la criminalité. L'accent mis par le Home Office sur le perfectionnement continu des modèles chronologiques utilisés pour établir des liens entre les tendances relatives à la criminalité et les fluctuations des variables déterminantes est particulièrement prometteur. Ces modèles sont dignes d'intérêt par ce qu'ils cernent les facteurs influant sur la criminalité, utilisent des techniques de modélisation rigoureuses et permettent d'élaborer une gamme de prévisions en matière de crimina lité en fonction des fluctuations des variables déterminantes. Le programme Foresight est aussi impressionnant parce qu'il tente de façon ambitieuse d'anticiper l'avenir, fait appel à la participation d'un grand nombre de spécialistes ainsi qu'à celle du public et, en ce qui touche la criminalité en particulier, vise à étudier simultanément l'évolution de la criminalité ainsi que de sa répression.
Par opposition, nous n'avons pas trouvé, dans le cadre de nos recherches, d'études canadiennes menées au cours de la dernière décennie sur le sujet des prévisions sur l'évolution de la criminalité au cours du 21e siècle. En fait, nous n'avons pu trouver que très peu d'études portant sur le sujet menées au cours des trois dernières décennies. La situation est en partie attribuable au fait que les criminologues sont beaucoup moins nombreux au Canada qu'en Grande-Bretagne ou qu'aux États-Unis, de même qu'au fait que le gouvernement ne commande ou ne finance que très peu de recherches de ce genre. Le gouvernement australien ainsi que le Australian Institute of Criminology, en particulier, ont pour leur part financé des recherches portant sur l'évolution de la criminalité en Australie.
Bien qu'elles dépassent largement la portée de cette étude, la plupart des tentatives en vue de formuler des prévisions relatives à la criminalité au Canada s'inscrivaient dans des études en vue d'établir l'évolution des services policiers (Leighton et Normandeau, 1990; Rossmo et Saville, 1991; Bayley, 1991; GRC, 1998; Groupe de prospective policière[3]) ainsi que la taille des populations de détenus dans les installations correctionnelles fédérales (Service correctionnel du Canada, 1982). Bien qu'il aille de soi que les prévisions sur l'évolution des services policiers et des populations carcérales se fondent sur l'évolution des taux de criminalité, aucun des organismes susmentionnés ne semble prendre en compte ces facteurs.
6.4 Reproduction au Canada des recherches menées à l'étranger
Cette section s'interroge sur la possibilité que les recherches et les modèles analytiques étrangers dont traite cette étude soit reproduits au Canada. Nous nous demandons en particulier s'il existe à cette fin suffisamment de données au pays puisque c'est le facteur déterminant à cet égard (ce qui ne revient pas à faire fi d'autres facteurs importants comme le financement de la recherche et l'existence des compétences voulues).
Les données nécessaires pour l'établissement de modèles quantitatifs sur l'évolution de la criminalité se divisent en deux catégories : les statistiques de base sur les crimes et les données statistiques sur les variables explicatives, en particulier sur la production économique, les dépenses à la consommation et les caractéristiques démographiques de la population canadienne (une attention particulière étant accordée à la taille de certains groupes d'âge).
Une connaissance superficielle des sources de données canadiennes indique que rien ne s'oppose vraiment à ce que les structures et les modèles conçus ailleurs soient reproduits ici. Nous disposons au Canada de données quantitatives de base sur la plupart des crimes contre les biens et des crimes avec violence. Statistique Canada, en particulier, possède les connaissances, les ressources, les méthodes ainsi que plus de 40 ans d'expérience en ce qui touche la collecte de données quantitatives sur les incidents de nature criminelle à l'échelle nationale, ce qui comprend les statistiques nationales et historiques sur les crimes déclarés par la police ainsi que les résultats des sondages nationaux menés auprès des victimes de crime. En s'appuyant sur des méthodes uniformes de collecte des données sur le crime qui sont utilisées depuis plus de 40 ans, Statistique Canada procède aussi à des analyses historiques en série chronologique dont les résultats sont publiés chaque année. Grâce à l'adoption du DUC2, système de rapport sur les incidents de nature criminelle, des statistiques sur les crimes déclarés par la police beaucoup plus complètes sont maintenant établies[4]. Comme la plupart des autres pays, le Canada manque cependant de données quantitatives nationales sur les autres incidents de nature criminelle importants (criminalité organisée) comme la fraude, le blanchiment d'argent et le trafic de drogues.
Statistique Canada recueille aussi des données sur les « principaux facteurs liés à l'environnement » qui influent sur la criminalité et qui peuvent être utilisés pour établir des liens avec les données reliées au crime afin de procéder à des analyses chronologiques, formuler des prévisions et effectuer des évaluations d'impact. Parmi les statistiques pertinentes, mentionnons le taux de chômage parmi les jeunes hommes (Enquête sur la population active); le produit national brut (Comptes publics); le nombre de particuliers, de familles et d'enfants dont le revenu est inférieur aux seuils de faible revenu (Recensement, Enquête sur les finances des consommateurs); et les groupes d'âge dans la population (Recensement).
Bien que Statistique Canada recueille et analyse des données quantitatives dans le cadre d'analyses historiques chronologiques et malgré le fait que cet organisme rassemble aussi des données sur les facteurs environnementaux pertinents, cette étude n'a pas permis de constater que Statistique Canada ou aucun autre organisme ou chercheur ait mis à profit ces données pour tenter de faire des prévisions sur l'évolution de la criminalité. Abstraction faite des difficultés inhérentes à ce genre de prévisions, ce vide doit être considéré comme une grave faiblesse de la recherche appliquée portant sur la criminalité ainsi que de l'analyse de cette recherche au Canada. Les chercheurs du domaine de la justice pénale et des milieux universitaires n'ont pas vraiment concerté leurs efforts pour anticiper l'évolution de la criminalité, sans parler de l'élaboration de politiques ou de programmes en vue d'atténuer l'incidence de la criminalité dans l'avenir. Ce manque de clairvoyance continuera de compromettre la capacité du système de justice pénale et de la société dans son ensemble de contrer les crimes, lesquels seront de plus en plus complexes et axés sur la technologie et de plus en plus le fait d'organisations criminelles organisées.
- [3] www.policefutures.org/
- [4] Dans les systèmes de rapport sur les incidents de nature criminelle, les organismes d'application de la loi consignent des détails concernant les crimes qui leur sont déclarés. Il peut notamment s'agir du lieu où s'est produit l'incident de nature criminelle ou des renseignements de base sur le(s) délinquant(s), la(les) victime(s) ou le(s) bien(s).
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