À six degrés de la libération : Besoins juridiques des femmes en matière pénale et autre
Chapitre 1 : Les besoins des accusées en matière d'aide juridique et d'autres services juridiques ( suite )
1.1 Statistiques ( suite )
1.1.3 Fraude de l’aide sociale
Le nombre de femmes poursuivies pour fraude de l’aide sociale a augmenté à mesure que les prestations d’aide sociale diminuaient et s’écartaient de plus en plus du niveau minimum de subsistance établi d’après le seuil de la pauvreté[44]. Malgré les options non carcérales possibles pour punir la fraude de l’aide sociale, le gouvernement de l’Ontario (considéré comme un meneur par son zèle à faire des exemples de personnes condamnées pour fraude de l’aide sociale) opte de plus en plus pour les peines d’emprisonnement :
| 2000-2001 | 1999-2000 | 1998-1999 | 1997-1998 | |||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| N bre Cas | % | N bre Cas | % | N bre Cas | % | N bre Cas | % | |
| Incarcération[45] | 7 737 | 43,6 | 7 139 | 45,5 | 5 747 | 33,95 | 3 136 | 21,2 |
Même si, la plupart des femmes emprisonnées pour fraude de l’aide sociale se voient imposer des peines inférieures à deux ans, le nombre de femmes qui se sont vu infliger une peine fédérale pour fraude a plus que quadruplé entre 1994-1995 et 1998-1999, passant de 4 à 18, soit près de 5 pour 100 de cette population[46].
Plusieurs points importants se dégagent de cette tendance gouvernementale vers une intensification des poursuites dans les cas de fraude de l’aide sociale.
Tout d’abord, la fraude de l’aide sociale est un problème très sexospécifique. L’expérience des femmes de la pauvreté est plus profonde et les conduit inévitablement à demander l’aide gouvernementale. Toutefois, à une époque où le ressentiment collectif envers ceux qui reçoivent de l’aide sociale est ouvertement encouragé, l’image de tricheur de l’aide sociale de plus en plus cultivée est celle d’une mère monoparentale irresponsable qui n’a ni emploi ni homme pour garantir un bon foyer à son enfant[47]. Ainsi que le mentionnait Erlee Carruthers en citant Linda Gordon :
[Traduction]
…pour toute femme, Noire ou Blanche, la nécessité de l’aide sociale dans la société industrielle découle avant tout de l’écart entre le mythe voulant que les femmes soient soutenues par les hommes et la simple réalité : un bon nombre ne le sont pas […] De plus en plus de femmes […] vivent dans la pauvreté en raison de leur incapacité de remplir leur rôle dans le mariage économique entre personne à charge et soutien de famille, que l’on présume être la norme familiale […][48]
De plus, rien ne prouve que la fraude soit aussi répandue que le laissent entendre les communiqués gouvernementaux. Ainsi, en 1992-1993, deux professeurs de sciences politiques de l’Université de Montréal ont étudié les visites surprises des enquêteurs québécois chez les bénéficiaires de l’aide sociale. Le gouvernement de la province a prétendu que la fraude de l’aide sociale lui coûtait jusqu’à 30 millions de dollars par an, mais d’après l’étude, la « descente » a permis au gouvernement d’économiser environ 3 millions de dollars. En 1992-1993, l’excédent identifié se situait à environ 30 dollars la visite[49]. Il y a plus de gens qui « trichent » sur leur déclaration de revenu et qui mentent sur leur magasinage outre-frontière que de fraudeurs du système d’aide sociale. La criminalité des entreprises, les fraudes des cols blancs et l’évasion fiscale en Ontario coûtent à la population davantage chaque année que le coût total du réseau de l’aide sociale[50]. D’après le vérificateur général de l’Ontario, les crimes des entreprises sur les impôts retenus à la source pour le régime d’assurance-maladie ont coûté au gouvernement 140 millions de dollars en 1992, soit beaucoup plus que les quelque 70 à 100 millions de dollars avancés comme perte attribuable à des demandes de prestations familiales frauduleuses. L’absence de sanction similaire pour les infractions commises par ces citoyens plus privilégiés montre bien que les riches et les pauvres ne sont pas traités de la même manière.
En second lieu, la sanction pénale ou l’imposition d’une amende ne constitue peut-être pas la conséquence la plus lourde pour la personne qui est poursuivie pour fraude de l’aide sociale. C’est plutôt l’interdiction à vie comme bénéficiaire des services sociaux, qui a maintenant force de loi en Ontario, qui peut avoir les conséquences les plus dévastatrices pour les bénéficiaires de l’aide sociale[51]. Cette interdiction comprend le refus de l’accès aux médicaments subventionnés et, dans plusieurs provinces, une interdiction d’accès à toute une gamme de services sociaux, notamment les foyers de transition et autres refuges pour les femmes victimes d’agression, auxquels le gouvernement verse des fonds[52].
1.1.4 Infractions en matière de drogue
Pour la plupart, les accusations en matière de drogue déposées contre des femmes découlent de la possession ou du trafic de marijuana. Toutefois, les contrevenantes ne jouent généralement pas un rôle important dans le trafic de drogue. Leurs condamnations ont plutôt souvent trait à l’usage de drogue et à leur rôle de passeur de drogue[53]. Dans les prisons américaines, les femmes ont déclaré avoir vendu des drogues illégales plus souvent que les hommes, mais il faut savoir que la moyenne des transactions était inférieure à 10 dollars[54].
1.1.5 Prostitution
La grande majorité des femmes arrêtées pour des infractions liées à la prostitution sont arrêtées pour ce que l’on appelle communément la sollicitation ou la « prostitution de rue »[55]. Si cette activité suscite l’attention de la police, c’est en raison de la pauvreté. Ce que certaines personnes font dans l’intimité de leur foyer, les personnes vivant dans la pauvreté le font dans des lieux publics, ce qui est plus susceptible d’attirer l’attention de la police[56]. De la sorte, leur comportement est plus souvent criminalisé et le visage de la pauvreté s’assimile au profil de la criminalité :
[Traduction]
Non pas que les personnes soient innocentes des crimes pour lesquels elles ont été condamnées, mais il y a en d’autres qui sont tout aussi dangereuses ou même plus dangereuses, tout aussi criminelles ou même plus... Le système de justice pénale travaille de façon systématique non pas pour punir et emprisonner les criminels et les personnes dangereuses, mais les pauvres qui sont dangereux et criminels[57].
La visibilité de la prostitution de rue fait que les femmes qui font commerce du sexe risquent plus d’être arrêtées pour d’autres crimes. Ainsi, les délits de vol sont souvent associés à des activités liées à la prostitution. Toutefois, les condamnations pour vol des prostituées sont le plus souvent le fait des femmes qui exigent de l’argent pour un service sexuel rendu et non pour un acte prémédité[58].
1.1.6 Non-paiement d’amendes
Les amendes les plus fréquentes visent la conduite avec facultés affaiblies ou des accusations touchant la moralité comme la sollicitation à des fins de prostitution[59]. En grande majorité, les personnes incarcérées pour non-paiement d’amende sont celles qui n’ont pas d’argent pour la payer et dans un nombre de cas disproportionné, ce sont des Autochtones[60].
Dans une étude sur les jeunes détenues, menée en 1989-1990, on constate que le non-paiement d’amendes a joué un rôle important dans leur incarcération, particulièrement dans le cas des femmes autochtones des provinces des Prairies[61]. Puisque les femmes sont les plus pauvres des pauvres, et qu’elles ont moins accès que les hommes aux débouchés d’emploi, certains auteurs ont soutenu que leur pauvreté relative est la raison du nombre exagéré d’emprisonnements pour non-paiement d’amendes[62]. La proportion de femmes emprisonnées pour non-paiement d’amendes était de 47 pour 100 en Saskatchewan, 39 pour 100 en Alberta, 30 pour 100 au Manitoba, 29 pour 100 en Ontario et 22 pour 100 au Québec. Les réalités qui compliquent la vie des femmes les amènent à ne pas payer leurs amendes :
[Traduction]
Il faut être relativement organisé pour payer une amende. Pour certaines femmes, cela est trop difficile, car d’autres choses vont mal dans leur vie. Ces autres difficultés sont souvent à l’origine de leur entrée dans le système (de justice pénale)[63].
Dans certaines provinces, la solution de rechange au paiement de l’amende est un programme de travaux communautaires. Par contre, il est rare que le programme comporte, pour les participants, des services de garde d’enfants. Le résultat est que les femmes, surtout celles qui sont surmenées, accusent un taux élevé d’échec dans ces programmes[64].
- [44] Ministère des Services à la collectivité, à la famille et à l’enfance, Gouvernement de l’Ontario, Rapport sur la lutte contre la fraude de l’aide sociale, 2000-2001, p. 1 :www.gov.on.ca/CSS/brochure/fraud01.html consulté le6 juin 2002. Les gouvernements de l’Alberta, de la Colombie-Britannique, de Terre-Neuve et du Québec se sont également lancés dans des programmes visant à réduire le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale.
- [45] Ibid.
- [46] Boe, Roger, Cindy Lee Olah et Colette Cousineau. Incarcération des femmes dans les établissements fédéraux : Tendances observées de 1994-1995 à 1998-1999, décembre 2000, Direction de la recherche, Service correctionnel du Canada, p. 15.
- [47] Carruthers, Errlee, "Prosecuting Women for Welfare Fraud in Ontario; implications for Equality", 1995, Revue des lois et des politiques sociales, p. 251.
- [48] Ibid., p. 251.
- [49] Sarick, Lila, "Cheating less prevalent than gossip has it, studies indicate." The Globe and Mail, le 21 janvier 1994, p. A8.
- [50] Ontario Social Safety Network, "Welfare Reform and Welfare Fraud: The Real Issues", Ontario Social Safety Network Backgrounder.
- [51] En Nouvelle-Écosse, selon l’information rapportée par Anne Derrick dans une allocution prononcée à la conférence de mars 2002 de l’Association nationale de la femme et du droit, une condamnation pour fraude de l’aide sociale entraîne une inadmissibilité de trois mois aux prestations d’aide sociale.
- [52] Entrevue téléphonique avec Mary De Wolfe, directrice du centre Chrysalis House, 16 et 17 mai 2002.
- [53] Hannah-Moffatt, Kelly et Margaret Shaw : Oser prendre des risques, 2001, p. 16.
- [54] Chesney-Lind, Meda, "Trends in Womens’ Crim"", p. 144.
- [55] Boritch, Helen, Fallen Women: Female Crime and Criminal Justice in Canada, 1996, Toronto, Nelson Publishing Company, p. 17.
- [56] Reiman, Jeffrey, The Rich Get Richer and the Poor Get Prison: Ideology, Class and Criminal Justice, Boston, Allyn & Bacon, 1998, p. 107.
- [57] Ibid., p. 134, et D. Martin, "Punishing Female Offenders and Perpetuating Gender Stereoptypes".
- [58] Hannah-Moffatt Kelly et Margaret Shaw : Oser prendre des risques, 2001, p. 51.
- [59] Conseil national du bien-être social, La justice et les pauvres, p. 75.
- [60] Ibid, p. 76.
- [61] Ibid., p. 76.
- [62] Martin, Dianne, "Punishing Female Offenders and Perpetuating Gender Stereotypes" p. 196. Conseil national du bien-être social, La justice et les pauvres, p. 65.
- [63] Lilburn, Sandra, Taken In – When Women with Dependent Children are Taken Into Custody.
- [64] Conseil national du bien-être social, La justice et les pauvres, p. 86.
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