Réaction des victimes au traumatisme et conséquences sur les interventions : étude et synthèse de la documentation

2. Examen de la documentation ( suite )

2 Examen de la documentation (suite)

2.3 Effets du traitement cognitif des traumatismes

Jusqu'à maintenant, très peu de recherches ont été consacrées à l'examen des changements cognitifs liés à la victimisation découlant du crime. On aimerait disposer de recherches sur la manière dont les processus cognitifs comme la mémoire (à court terme et à long terme), la perception, la résolution de problèmes, la prise de décisions, etc. peuvent se modifier à mesure que l'individu passe de l'état précédant la victimisation aux effets immédiats de l'acte criminel et à la période post-victimisation. Cependant, la plupart des travaux portent sur la symptomatologie spécifique et les stratégies d'adaptation se rapportant à la victimisation. Ces sujets concernent bien les changements cognitifs, mais ne traitent pas précisément de la manière dont la victimisation influe sur la structure cognitive de l'individu. Pourtant, l'adaptation et les symptômes sont tout aussi importants, car ils nous permettent d'extrapoler certains changements cognitifs sous-jacents. La présente section adopte une perspective conservatrice de ce qu'on entend par changement cognitif. Le changement cognitif désigne plus particulièrement un changement dans la perception, l'interprétation, la résolution de problèmes et la prise de décisions qui est lié à la victimisation découlant du crime. Les réactions d'adaptation servent d'exutoire aux changements cognitifs.

L'étude à plusieurs méthodes réalisée par Greenberg et Ruback (1992), probablement l'une des recherches les plus utiles sur ce sujet, examine spécifiquement les changements cognitifs liés à la victimisation. À l'aide d'enquêtes, de données officielles et de méthodes quasi expérimentales, ces chercheurs ont examiné les réactions d'individus à la victimisation, en subdivisant les crimes en vol, vol avec effraction, voies de fait et agression sexuelle. Ils se sont servis de plusieurs variables de résultats pour étudier les processus cognitifs sous-jacents associés à la victimisation. Les résultats utilisés étaient les suivants : décision de déclarer le crime, susceptibilité à l'influence et incidence des émotions sur la prise de décisions. Tout d'abord, en ce qui concerne la décision de déclarer le crime, ils ont constaté que ce sont les victimes qui, généralement, déclarent le crime (Greenberg et Ruback, 1992). Même si cette constatation peut paraître simple, elle a des incidences importantes. En effet, si le processus de prise de décisions est déstabilisé après la victimisation, la victime risque de ne pas être dans le meilleur état pour décider de la meilleure manière d'agir. En examinant les déclarations des crimes, les auteurs ont observé que le pourcentage des victimes qui avaient décidé de déclarer le crime pouvait varier de seulement 24 p. 100 dans le cas des femmes battues jusqu'à 96 p. 100 dans le cas des victimes d'une agression sexuelle (Greenberg et Ruback, 1992). En cherchant à comprendre pourquoi les victimes avaient déclaré le crime aux autorités, ils ont constaté que le crime et les variables circonstancielles étaient plus importants que les variables personnelles. Cette observation est conforme aux résultats de recherche sur les agressions sexuelles, qui montrent que le fait de connaître l'agresseur (agression sexuelle par une connaissance, un ami ou le conjoint) diminue le taux de déclaration et dissuade la victime de requérir de l'aide (Ullman, 1999). Selon Campbell et coll. (1999), le fait que les victimes connaissent leur agresseur non seulement les dissuade directement de déclarer le crime, mais leur cause aussi des difficultés lorsqu'elles veulent obtenir des services et peut les exposer davantage à des réactions négatives comme le blâme. On peut comprendre que les victimes hésitent à déclarer le crime si elles craignent cette réaction, surtout si elles demandent l'avis de personnes proches qui ne compatissent pas avec elles (Greenberg et Ruback, 1992; Nolen-Hoeksema et Davis, 1999). Les caractéristiques du crime et les variables circonstancielles semblent donc des facteurs dont la victime tient compte pour déterminer si elle va déclarer ou non le crime, mais l'opinion des autres semble aussi jouer un rôle très important.

Lorsque les caractéristiques du crime et les circonstances demeurent constantes, les victimes sont très sensibles aux influences sociales quand il s'agit de déclarer le crime (Greenberg et Ruback, 1992). À la suite de leurs enquêtes, ils ont constaté que la plupart des victimes, avant de communiquer avec les autorités, discutaient avec d'autres personnes pour prendre leur avis et obtenir leur soutien. Au moyen d'une enquête quasi expérimentale sur le terrain au cours de laquelle on a « volé » le paiement versé à des participants non informés, les auteurs ont constaté que 58 p. 100 des « victimes » avaient suivi les conseils de complices pour décider si elles devaient ou non déclarer le crime. Les victimes n'ayant pas déclaré le crime avaient suivi les conseils des complices dans 77 p. 100 des cas et celles qui ont déclaré le crime avaient suivi les conseils des complices dans 50 p. 100 des cas (Greenberg et Ruback, 1992). Les auteurs soulignent que ces résultats sont particulièrement intéressants si l'on considère que les conseils venaient de parfaits étrangers. Ils ont toutefois constaté aussi que si l'étranger était également une « covictime » (un complice des chercheurs qui s'était fait voler son argent lui aussi), il y avait plus de chances que la victime suive son avis. En d'autres termes, si la « covictime » minimisait l'importance du crime et disait qu'elle n'allait pas le déclarer, la victime se rangeait généralement à son avis. En ce qui concerne les différences dans les déclarations, l'enquête a montré que 85 p. 100 des vols avec effraction, 88 p. 100 des vols et 90 p. 100 des agressions sexuelles avaient été signalés. L'opinion des autres semble aussi avoir une incidence sur le degré d'activité de la victime dans le processus de justice pénale à long terme (Greenberg et Ruback, 1992).

L'une des raisons qui peuvent expliquer pourquoi les victimes sollicitent et suivent l'avis des autres, c'est qu'elles reconnaissent qu'elles subissent un stress susceptible d'altérer leur fonctionnement cognitif normal et de leur faire prendre une mauvaise décision (stade de victimisation et de désorganisation de Casarez-Levison). En ayant recours à plusieurs méthodes et études, Greenberg et Ruback (1992) ont constaté que la peur et la colère étaient les réactions émotives les plus courantes à la victimisation. Ces émotions peuvent avoir un effet sur les aptitudes cognitives. La colère semble associée au sentiment ou à la certitude qu'on a été lésé et la peur est associée au sentiment ou à la certitude qu'on est vulnérable. De plus, ces émotions et ces certitudes étaient liées au comportement. La colère était plus susceptible de se manifester chez les victimes de crimes contre les biens et était directement liée à la déclaration du crime (autrement dit, plus la victime était en colère, plus il y avait de chances qu'elle déclare le crime). Par conséquent, la perception d'avoir été lésée peut accroître la probabilité que la victime déclare le crime. La peur, par contre, était davantage associée aux agressions sexuelles. Greenberg et Ruback (1992) notent toutefois qu'il existe une différence entre les hommes et les femmes; en effet, les femmes sont généralement plus susceptibles que les hommes de reconnaître leur peur, même dans le cas des crimes contre les biens (Greenberg et Ruback, 1992). Deux raisons peuvent expliquer cette différence selon les sexes : soit que les femmes éprouvent plus souvent de la peur quand elles sont victimes d'un crime, soit que les hommes hésitent davantage à reconnaître qu'ils éprouvent de la peur, même quand c'est le cas (peut-être à cause des convenances sociales). Quoi qu'il en soit, tout indique que la peur du crime ou la peur liée à l'hypersensibilité relative à une éventuelle victimisation sont une réaction courante.

En ce qui concerne la perception, Greenberg et Ruback (1992) ont constaté que les victimes d'un crime donnent généralement un signalement plus juste du délinquant s'il est de la même race qu'elles et que l'exactitude et la fiabilité autodéclarée ne sont pas fortement liées. Ils ont toutefois constaté que le signalement du voleur donné par les victimes dans un premier temps demeurait exact. De plus, dans un suivi de deux mois, ils ont aussi constaté que les victimes ayant déclaré le crime faisaient preuve, dans leur description du délinquant et des détails particuliers du vol, d'une plus grande exactitude et d'une plus grande confiance que les victimes n'ayant pas déclaré le crime. En ce qui concerne l'exactitude des déclarations, Stillwell et Baumeister (1997) ont demandé à des étudiants choisis au hasard de jouer le rôle d'une victime, d'un délinquant ou d'un observateur neutre (aux fins de contrôle) dans une histoire portant sur le manquement à une promesse d'aider un autre étudiant dans ses études. Après un intervalle de trois à cinq jours, ils ont observé des déformations dans la manière de raconter les circonstances initiales de l'histoire. Ils ont constaté que les victimes et les délinquants racontaient l'histoire de manière à se donner le rôle le plus sympathique. Plus précisément, les délinquants avaient tendance à insister sur des circonstances atténuantes, tandis que les victimes étaient plutôt portées à insister sur les conséquences négatives du comportement et déformaient les faits dans le but de les aggraver. Il est important de souligner que les chercheurs ont constaté que les délinquants et les victimes déformaient les faits dans la même mesure, mais dans des directions différentes. Comme cette étude se rapproche beaucoup d'une expérience de laboratoire où il n'y avait pas de véritable victime, elle s'applique imparfaitement à la présente discussion. Il est toutefois important de rappeler que les chercheurs ont demandé à chaque groupe de faire un compte rendu exact d'un récit relativement anodin et que les étudiants ayant adopté un point de vue particulier ont spontanément déformé la situation en leur faveur (Stillwell et Baumeister, 1997). Considérant qu'aucun de ces deux groupes n'avait intérêt à déformer le récit, les auteurs concluent que la mémoire et les souvenirs sont influencés par la perspective.

Enfin, Greenberg et Ruback (1992) font état d'un effet minime mais intéressant de la colère sur l'exactitude et la fiabilité des déclarations des victimes. En effet, les victimes ayant éprouvé le plus de colère au moment du vol ont identifié le délinquant avec plus d'exactitude et de confiance. Cette constatation a des incidences intéressantes en ce qui concerne les processus cognitivo-affectifs sous-jacents se rapportant à l'encodage et à la mémoire. On peut supposer que l'excitation découlant de la colère (hypervigilance, attention à la menace, etc.) peut aider à « imprimer » des détails particuliers et influencer l'encodage dans la mémoire à long terme. Il est possible aussi de supposer que la victime accorde beaucoup d'importance à l'événement. La colère est souvent une manière de réagir à l'impression d'avoir été lésé. Cette « juste » colère peut amener l'individu à conserver dans sa mémoire certains détails du crime, ce qui améliore son souvenir. Ces différences de mémoire et de souvenir sont un résultat intéressant pour la compréhension du comportement après la victimisation.

Comme le soulignent Greenberg et Ruback (1992), beaucoup de chercheurs et de cliniciens considèrent que l'aptitude à prendre des décisions est compromise quand l'individu éprouve un stress, plus particulièrement le stress extrême qu'engendre la victimisation. En élaborant un modèle du processus de prise de décisions d'une victime, ces auteurs rappellent que souvent les victimes ne considèrent pas toutes les options possibles pour choisir la meilleure, mais s'en tiennent plutôt à la première option qui répond à leurs exigences minimales. Ils écrivent :

L'option que les victimes décident de considérer en premier dépend probablement de sa disponibilité ou de sa pertinence momentanées, qui dépendent des caractéristiques de chaque victime (expériences précédentes et concept de soi) et de la situation (p. ex. accès à un téléphone et identification du suspect). L'analyse de l'option elle-même risque fort d'être hâtive et le choix final semble souvent « automatique » ou « réfléchi » aux yeux de la victime (Greenberg et Ruback, 1992, p. 196 [traduction]).

Ces auteurs ont conçu un modèle de prise de décisions comprenant plusieurs étapes, où la victime doit chaque fois prendre une décision (Greenberg et Ruback, 1992). Chaque étape correspond à des influences découlant des pressions externes exercées par l'information, les normes sociales et des variables socio-affectives.

Dans la compréhension de son expérience, la victime passe donc par ces trois étapes. Il en découle que l'importance des émotions, les réactions des autres et les expériences antérieures peuvent exercer une forte influence sur ce processus décisionnel. De plus, on peut facilement extrapoler ce modèle pour tenir compte de la manière dont les victimes cherchent à obtenir de l'aide au lieu de se contenter de déclarer le crime. Si l'on généralise le modèle, les victimes, en détresse à cause du tort subi, sont susceptibles de réagir de la même manière au moment de solliciter de l'aide ou de recevoir des services. Par conséquent, si la victimisation altère le processus de prise de décisions, la victime risque de ne pas choisir la meilleure solution. En ayant le désir « d'oublier tout ça », la victime peut opter pour la première solution qui lui permettra d'éviter ou d'oublier sa victimisation et le traumatisme qui peut lui être lié. Nous reviendrons sur cette question un peu plus loin.

D'autres chercheurs se sont intéressés aux changements cognitifs chez des anciens combattants éprouvant un syndrome de stress post-traumatique généralisable aux victimes d'un crime. Litz, Orsillo et Weathers (2000) avancent que les patients éprouvant ce syndrome ne sont généralement pas indifférents ni insensibles, mais que des périodes d'émotion vive découlant d'indicateurs du traumatisme engendrent des problèmes dans le processus affectif. En d'autres termes, lorsque des rappels du traumatisme provoquent la détresse, les gens atteints du syndrome de stress post-traumatique réagissent davantage aux indicateurs négatifs et éprouvent des sentiments positifs moins intenses. Ces chercheurs ont aussi vérifié un modèle suivant lequel les individus, dans leur tentative de vaincre le traumatisme, alterneraient entre des pensées négatives (intrusion) et le déni ou l'indifférence jusqu'à ce qu'ils aient surmonté le traumatisme. On croit que cette alternance des pensées et des sentiments aide l'individu à vaincre le traumatisme en lui évitant d'être accablé par des pensées et des sentiments envahissants (Litz et coll., 2000).

Pour vérifier cette théorie, Litz et coll. (2000) ont montré à deux groupes d'anciens combattants du Viêt-nam (atteints ou non du syndrome de stress post-traumatique) une vidéo associée au traumatisme et une vidéo de comparaison neutre. Après avoir présenté les vidéos, les chercheurs ont évalué les réactions émotives des anciens combattants à une série de photographies positives, neutres et négatives et mesuré leurs réactions au moyen de l'activité autonome périphérique, des réponses motrices expressives et des réactions émotives autodéclarées. Après avoir regardé la vidéo neutre, les deux groupes ont réagi de la même manière à toutes les photos. Après avoir présenté aux deux groupes la vidéo associée au traumatisme, les chercheurs n'ont observé aucun signe indiquant que les individus atteints du syndrome de stress post-traumatique supprimaient les réponses émotives. Ils ont toutefois constaté qu'après avoir regardé la vidéo associée au traumatisme les anciens combattants atteints du syndrome réagissaient moins aux photos positives. Cette observation montre que les rappels du traumatisme ne provoquent pas nécessairement chez l'individu la négation ou l'atténuation des émotions, mais peuvent l'empêcher d'éprouver des émotions positives (Litz et coll., 2000). Par conséquent, les pensées envahissantes de ces anciens combattants pourraient altérer leur capacité de percevoir et d'interpréter convenablement des stimulus positifs. Cette recherche appelle toutefois une réserve, car on a constaté que les anciens combattants ne semblent pas vivre un traumatisme de la même manière que les civils (Brewin, Andrews et Valentine, 2000). Il est donc possible que la manifestation du syndrome de stress post-traumatique soit influencée par le sexe, la sélection militaire, le soutien social (naturel et professionnel), les ressources économiques ou l'instruction au combat. Il serait utile de reproduire cette étude avec divers groupes de victimes d'un crime pour vérifier si les processus cognitivo-émotifs sous-jacents sont similaires.

Enfin, les modèles cognitifs d'adaptation aux événements négatifs de la vie peuvent s'avérer utiles dans la présente discussion. Greenberg et Ruback (1992) ont décrit un modèle suivant lequel l'individu conçoit des « simulations » cognitives d'événements possibles dans le but de s'exercer à appliquer des stratégies d'adaptation ou encore de retrouver son équilibre après un événement stressant. Ces simulations aident aussi l'individu à résoudre des problèmes et à maîtriser ses émotions en l'aidant à comprendre l'événement et à éviter une autre victimisation possible. Greenberg et Ruback (1992) soulignent que la plupart des victimes ont recours à cette stratégie lorsqu'elles affirment que la victimisation « aurait pu être pire » ou s'abandonnent à des fantasmes de vengeance. Ces auteurs ajoutent aussi que ces simulations ou ces fantasmes peuvent inciter l'individu à agir si les résultats des simulations sont positifs. Le sentiment anticipé de la satisfaction pourrait inciter la victime à communiquer avec les autorités ou à obtenir plus d'aide. La crainte anticipée de l'échec aurait toutefois l'effet contraire. Selon ce modèle, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de motivation de la « juste colère », car elle est davantage susceptible d'inciter l'individu à agir (Greenberg et Ruback, 1992). Par conséquent, les traitements axés uniquement sur la maîtrise de la colère pourraient desservir certaines victimes qui ont besoin de recourir à la colère pour entretenir leur motivation et avoir le sentiment de maîtriser la situation. La colère peut d'ailleurs aider la victime à surmonter certaines difficultés du processus de la justice pénale. Cela ne signifie pas toutefois que l'intervention doit surcompenser dans la direction opposée pour renforcer le sentiment de colère, peut-être sous le prétexte d'aider la victime à se sentir «copy; moins impuissante ». Si elle n'est pas convenablement encadrée, la colère chronique peut d'ailleurs devenir négative et nuire considérablement à la victime. La maîtrise de la colère est une question clinique délicate qu'on ne peut pas éluder avec une formule passe-partout. En conclusion, il faut offrir à chaque victime un traitement individualisé et l'aider à maîtriser toutes ses émotions de manière qu'elle puisse surmonter ses difficultés tout en restant saine. Cette action équilibrée entraîne des conséquences importantes sur l'information du public et de la victime et sur la prestation des services.