Réaction des victimes au traumatisme et conséquences sur les interventions : étude et synthèse de la documentation
2. Examen de la documentation (suite)
2. Examen de la documentation (suite)
2.4 Stratégies d'adaptation
On peut dire que l'adaptation :
est déterminée par l'appréciation cognitive. La fonction essentielle [de l'adaptation] consiste à réduire la tension et à rétablir l'équilibre. Nous devons faire la distinction entre l'adaptation qui vise à maîtriser ou à modifier le problème qui cause la détresse (axée sur le problème) et l'adaptation qui vise à maîtriser la réponse émotive au problème (axée sur les émotions) [les mots entre crochets ont été ajoutés] (Hagemann, 1992, p. 61 [traduction]).
La documentation scientifique fait souvent la distinction entre l'adaptation négative, qui n'est pas axée sur l'agent stressant (p. ex. blâme reporté sur les autres, retrait, résignation, autocritique, agression, désirs illusoires) et les stratégies d'adaptation positive, axées sur le changement de soi ou du problème (p. ex. soutien social, efforts pour résoudre le problème, recherche d'information). Dempsey (2002) a constaté que le recours à des méthodes d'adaptation négative et l'exposition à la violence étaient des prédicteurs du syndrome de stress post-traumatique, de l'anxiété et de la dépression.
En outre, il arrive qu'une victime s'efforce de s'adapter à plusieurs choses en même temps : le choc de la victimisation, l'expérience (nouvelle ou répétée) des rapports avec le système de justice pénale, la recherche d'une explication des causes de la victimisation, les réactions des autres, le désir de revenir à une vie normale, l'état avant la victimisation, la remise en question du principe d'un monde juste et prévisible, les reproches que s'adresse la victime et une multitude d'autres sentiments, pensées et pressions socio-environnementales. C'est pourquoi il est permis de penser que l'un des principaux aspects du changement cognitif se rapporte à la manière dont la victime surmonte les conséquences du crime. Selon Calhoun et Atkeson (1991), lorsque la victime commence à se sentir mieux, elle requiert de moins en moins de stratégies d'adaptation ou elle y a recours de moins en moins souvent, ce qui semble indiquer que les changements cognitifs intérieurs prennent la relève des stratégies d'adaptation. Dans la section qui suit, nous présentons quelques-uns des principaux comportements et stratégies d'adaptation auxquels les victimes ont recours.
Soutien social
Comme nous l'avons mentionné, les personnes victimes d'un crime se sentent souvent mal et désorientées (Casarez-Levison, 1992) et cherchent souvent de l'aide auprès des autres (Greenberg et Ruback, 1992; Leymann et Lindell, 1992; Norris et coll., 1997). Everly et coll. (2000) indiquent que la société peut fournir aux victimes de l'information, de la compagnie et un soutien affectif et instrumental. Comme le font remarquer Nolen-Hoeksema et Davis (1999), le fait de bénéficier d'un soutien social positif après un traumatisme est lié à une meilleure adaptation. Les chercheurs ont établi une distinction entre les différents types de soutien social (Leymann et Lindell, 1992). Le soutien affectif se caractérise par l'importance accordée à l'estime, à l'intérêt et à l'écoute et met l'accent sur les sentiments de la victime et ses réactions affectives. Le soutien d'appréciation insiste sur la comparaison sociale, l'affirmation et la rétroaction, dans le but d'aider la victime à donner un sens à son expérience. Le soutien d'information fournit à la victime les conseils, les suggestions, les directives et les renseignements dont elle a besoin. Enfin, le soutien instrumental se manifeste par de l'aide matérielle comme de l'argent, un abri, du temps ou des efforts (Leymann et Lindell, 1992). Par exemple, si les services de police et les autres membres du système de justice pénale n'offrent pas nécessairement un soutien affectif (Campbell et coll., 1999), ils peuvent fournir de l'information ou une aide tangible dans le cadre des enquêtes (Norris et coll., 1997). De plus, le modèle de prise de décisions de Greenberg et Ruback (1992) comprend la comparaison sociale (soutien d'appréciation) et la recherche d'information (soutien d'information) et leur recherche confirme la forte influence que les proches, en apportant ce genre de soutien, peuvent avoir sur les décisions de la victime.
À la suite de leur examen du soutien naturel (famille, amis, proches) et professionnel (policiers, personnel médical, spécialistes de la santé mentale), Norris et coll. (1997) soulignent qu'il est bénéfique pour les victimes de raconter leur expérience à quelqu'un d'autre. Ils ajoutent que les victimes semblent vouloir raconter constamment leur traumatisme et exprimer les sentiments qu'ils éprouvent. Pour Greenberg et Ruback (1992), cette répétition est pour la victime une façon de créer des simulations qui l'aide à donner un sens à sa victimisation. Cette tendance peut être pour la victime un moyen de mieux comprendre son traumatisme, de confirmer ses réactions auprès de personnes en qui elle a confiance (appréciation) ou simplement de partager les émotions que suscite sa victimisation (émotionnel). Il se peut aussi que la victime souhaite confirmer que ses actes et son comportement lors du crime étaient raisonnables et justifiés (Nolen-Hoeksema et Davis, 1999). Dans un certain sens, parler ainsi aux autres peut aider la victime à faire le point sur l'expérience de sa victimisation, de sorte qu'elle est davantage satisfaite de son comportement, toujours dans l'optique du concept des simulations cognitives dont nous avons déjà parlé (Greenberg et Ruback, 1992). Il ne faut pas oublier que le soutien social semble jouer un rôle très important dans le processus décisionnel des victimes d'un crime.
Recherche d'information
Comme nous l'avons mentionné, les victimes peuvent tenter de surmonter leur traumatisme en cherchant du soutien social, mais l'objectif du soutien peut varier. La recherche d'information est pour les victimes un moyen de s'adapter à la victimisation (Hagemann, 1992). Comme l'affirment Greenberg et Ruback (1992), cela peut aider la victime à décider des mesures qu'elle prendra. L'information peut aussi porter sur les progrès d'une affaire criminelle, l'apprentissage de nouvelles aptitudes, les ressources en matière de traitement ou une multitude d'autres questions qui, pour la victime, ont une grande importance. Malheureusement, beaucoup de victimes ont de la difficulté à obtenir l'information qui les intéresse (Campbell et coll., 1999). La gestion du stress à la suite d'un incident critique, dont il sera question plus loin, est une méthode qui permet de répondre à ce besoin d'information (Everly et coll., 2000; Turner, 2000).
Recadrage cognitif de la victimisation : Mettre en évidence les aspects positifs de la victimisation
Dans son étude sur les victimes d'une agression sexuelle, Hagemann (1992) constate que certaines victimes semblent tirer une certaine satisfaction du fait qu'elles peuvent se qualifier de victimes d'une agression sexuelle. D'ailleurs, Thompson (2000) a examiné les cas de victimes d'agressions sexuelles qui n'avaient bénéficié d'aucune aide et a constaté que certaines femmes s'étaient d'emblée qualifiées de victimes parce que ce terme excluait tout reproche et toute responsabilité. Par contre, à la suite d'un processus d'adaptation, elles ont opté pour le terme survivantes à cause de ses connotations positives comme la force, la guérison et la lutte contre l'adversité. Ce mécanisme d'autopersuasion et d'étiquetage est une stratégie cognitive importante qui permet à certaines victimes de mieux comprendre le crime qu'elles ont subi et de reprendre la maîtrise de leur vie. Ces observations se rapprochent de celles de Davis et coll. (1998), qui constatent que les individus, pour s'adapter au sentiment de dépossession, ont souvent recours à deux stratégies cognitives connexes, soit de donner un sens à l'événement et de tirer profit de leur expérience. De plus, ces auteurs affirment que la recherche de la signification de l'événement est plus importante lorsqu'elle se produit tôt au stade de l'adaptation, tandis que la perception des avantages est un processus à plus long terme. Si ce processus était confirmé par des moyens empiriques chez les victimes, il pourrait servir à évaluer les progrès plutôt qu'à réduire simplement la symptomatologie.
Recadrage cognitif de la victimisation : L'autocomparaison
Non seulement les victimes semblent trouver un avantage à se considérer plutôt comme survivantes d'un crime, mais certaines semblent aussi capables de se concentrer sur la force associée à l'adaptation fructueuse au traumatisme (Thompson, 2000). Les recherches de McFarland et Alvaro (2000) le démontrent également. Ces chercheurs ont constaté que les victimes étaient davantage susceptibles de déclarer une plus grande amélioration de leurs caractéristiques personnelles après des événements traumatisants de la vie qu'après des événements de la vie légèrement négatifs. Par contre, les proches de ces victimes n'avaient pas observé de changements aussi importants. À la suite d'une série d'études, ces chercheurs ont conclu que les victimes avaient tendance à dévaloriser leurs forces d'avant le traumatisme dans le but de percevoir une croissance positive résultant du traumatisme (McFarland et Alvaro, 2000). Dans un certain sens, durant le processus de recherche de la signification, les victimes s'efforcent de préserver le concept de croissance. Certaines victimes semblent adopter le point de vue suivant : ce qui ne me tue pas me rend plus fort.
Recadrage cognitif de la victimisation : La comparaison sociale
Souvent, les victimes vont se livrer à des comparaisons ascendantes ou descendantes pour comprendre et surmonter leur victimisation. La comparaison ascendante consiste à se comparer à d'autres victimes qui se sont mieux tirées d'affaire. Ces individus semblent alors servir de source d'inspiration pour les autres victimes (Greenberg et Ruback, 1992). Il existe toutefois le risque que ces « modèles » provoquent chez la victime un sentiment de découragement devant sa propre condition et lui laissent croire qu'elle ne pourra jamais faire autant de progrès. La comparaison descendante consiste à se comparer à quelqu'un dont la situation est pire. De cette manière, la victime peut se réconforter en se disant qu'elle n'a pas subi de blessures physiques importantes ou une perte aussi considérable. Ces deux procédés peuvent aider les victimes à comprendre leur victimisation, mais il semble que la comparaison descendante les aide à se sentir mieux (Hagemann, 1992; Greenberg et Ruback, 1992; Thompson, 2000). Il faut souligner qu'en l'absence immédiate de modèles négatifs, les victimes s'inventent des scénarios où elles s'imaginent avoir subi des dommages physiques, affectifs ou personnels plus graves (Greenberg et Ruback, 1992). Cette façon de se dire intérieurement que « les choses auraient pu être pires » semble aider la victime à voir sa situation selon une perspective différente et même à se concentrer sur les aspects positifs que comporte le fait d'avoir survécu (Thompson, 2000). Au bout du compte, l'objectif de cet exercice est d'apprendre à accepter son expérience de victimisation (Hagemann, 1992), ce qui est aussi l'objectif de certains traitements (Layne et coll., 2001).
Activités permettant de reprendre le contrôle de soi
Dans le but de retrouver un sentiment de contrôle et de sécurité, les victimes peuvent aussi adopter des moyens particuliers. Hagemann (1992) indique que certaines victimes suivent des cours d'autodéfense. On peut supposer qu'entreprendre des poursuites en justice contre l'auteur du crime peut aussi aider la victime à reprendre dans une certaine mesure le contrôle perdu (Greenberg et Ruback, 1992).
Activisme
Certaines victimes semblent recouvrer leur équilibre en devenant activistes ou en prenant la défense des droits des victimes (Hagemann, 1992). De cette manière, elles font passer leur victimisation du niveau personnel au niveau social, en s'efforçant de changer les facteurs sociaux qui, selon elles, ont contribué à leur victimisation.
Évitement : Évitement comportemental actif
L'évitement peut notamment prendre la forme d'un évitement comportemental, comme demeurer chez soi ou s'absenter du travail (Hagemann, 1992) ou consommer des médicaments, de l'alcool ou de la drogue (Everly et coll., 2000; Hagemann, 1992; Mezy, 1988; Wolkenstein et Sterman, 1998). En règle générale, les chercheurs reconnaissent que ces pratiques ne sont que des solutions d'urgence au traumatisme sous-jacent, mais qu'elles peuvent avoir une certaine valeur adaptative en aidant l'individu à tirer profit de petites expériences fructueuses. En d'autres termes, l'évitement initial peut aider la victime à prendre le temps nécessaire pour « panser ses plaies » et rassembler les ressources qui lui permettront de refaire sa vie et de relever d'autres défis (comme le système de justice pénale).
Évitement : Déni et illusion sur soi-même
Le déni et l'illusion sur soi-même, qui agissent essentiellement à la manière d'un évitement psychologique, aident l'individu à effacer ses souvenirs, du moins temporairement. Thompson (2000) explique que le blocage actif des souvenirs et des sentiments aide à maîtriser les émotions accablantes. Stillwell et Baumeister (1997) affirment que les gens ont tendance à déformer leurs souvenirs afin de se faire valoir sous un jour plus positif et plus sympathique. Mikulincer, Florian et Weller (1993) ont montré que les gens qui utilisent des stratégies d'évitement pour surmonter un traumatisme sont plus susceptibles de nier ou de minimiser leur détresse intérieure. Bien que ces mécanismes risquent d'empêcher les victimes de chercher de l'aide, ils peuvent néanmoins atténuer la détresse initiale (Hagemann, 1992). Ullman (1999), qui partage ce point de vue, ajoute que même si les stratégies d'évitement (toxicomanie, vie à l'écart des autres, etc.) sont habituellement liées à des problèmes plus profonds, elles peuvent aussi être adaptatives parce qu'elles aident la victime à surmonter le traumatisme initial.
Évitement : Dissociation
La dissociation est une stratégie d'adaptation qui semble plus souvent utilisée par les individus ayant des antécédents de traumatismes fréquents et graves (Martínez-Taboas et Bernal, 2000). Selon Harvey et Bryant (2002), la dissociation qui survient naturellement peut aider la victime à surmonter son traumatisme, de la même manière que la toxicomanie ou les défenses psychologiques contribuent à atténuer les souvenirs du traumatisme. Ils notent que la dissociation peut faire obstacle à l'encodage des souvenirs durant le traumatisme original. Ce changement cognitif permet à la victime d'oublier les aspects particulièrement pénibles du traumatisme, ce qui peut atténuer la détresse. Ozer et coll. (2003) indiquent cependant que les individus atteints de dissociation pendant ou immédiatement après l'expérience traumatique étaient plus susceptibles d'éprouver ensuite le syndrome de stress post-traumatique. Ils soulignent que ce lien était particulièrement manifeste chez les individus qui ont eu besoin par la suite de soins de santé mentale. La dissociation peut donc être une arme à double tranchant : elle peut aider la victime dans l'immédiat, mais elle peut aussi causer un risque accru de problèmes dans l'avenir.
Affrontement : Rétrécissement du champ de concentration sur le plan cognitif
Holman et Silver (1998) rappellent que la capacité de traiter l'information diminue chez l'individu exposé à des stimulus complexes. Celui-ci peut donc ralentir cognitivement l'écoulement du temps présent pour absorber tous les stimulus. Dans de telles circonstances, l'individu impose cognitivement à son univers subjectif un mouvement de ralenti afin de pouvoir traiter tous les événements. Selon ces auteurs, il s'agit là d'une réponse adaptative, mais dans certains cas ce « rétrécissement » de l'avenir risque de provoquer une mauvaise adaptation si la victime se concentre uniquement sur l'événement traumatisant et laisse de côté les autres expériences (Holman et Silver, 1998). De plus, rappelons que Greenberg et Ruback (1992) ont observé que l'excitation, et plus particulièrement la colère, améliorait la qualité des souvenirs. L'excitation peut donc aider la victime à concentrer son attention sur certains aspects particuliers du crime. Cette attention peut toutefois devenir une mauvaise adaptation si l'individu s'efforce de surmonter sa victimisation en ne la considérant que comme une partie de son expérience de vie.
En conclusion, les victimes disposent de plusieurs stratégies d'adaptation, et leur choix est le plus souvent une combinaison d'aptitudes cognitives appliquées à la résolution de problèmes, d'antécédents et de variables individuelles de la personnalité. La liste ci-dessus n'est pas exhaustive, car chaque individu est animé par ses propres pensées et sentiments, dont la synergie lui permet d'adopter des comportements et des stratégies d'adaptation. Il y a donc autant de stratégies différentes qu'il y a de victimes. Cette liste doit servir de guide pour comprendre le lien entre les activités cognitives sous-jacentes et les activités d'adaptation. Cependant, la théorie et la recherche concluent toutes deux que le soutien social exerce une influence majeure sur la prise de décisions et l'adaptation subséquente. Les sous-sections qui suivent examinent l'utilité relative des soutiens naturels et professionnels pour les victimes d'un crime.
2.4.1 Utilisation de soutiens naturels
Dans les pages qui précèdent, nous avons souligné à maintes reprises l'importance du soutien pour les victimes d'un crime. Ce soutien peut être avant tout émotionnel, appréciatif, informatif ou instrumental (Leymann et Lindell, 1992), mais il englobe généralement tous ces objectifs à des degrés divers. C'est pourquoi les personnes qui assurent le soutien vont d'abord écouter la victime, puis lui présenter une perspective différente et lui recommander des ressources où elle trouvera des aliments, un toit et de l'argent. De toute évidence, la manière particulière dont le soutien se manifeste dépend de la relation qui unissait antérieurement la personne qui offre le soutien et la victime ainsi que du niveau de détresse de cette dernière. Quel que soit son caractère particulier, le soutien proprement dit semble être un instrument essentiel pour atténuer la détresse de la victime. Rappelons les commentaires exprimés précédemment à propos de la recherche de Norris et coll. (1997), qui ont étudié les conséquences psychologiques du crime au moyen d'un sondage téléphonique longitudinal réalisé au Kentucky. Ces chercheurs ont examiné les activateurs, les réactions, les conséquences et les modérateurs qui entrent en jeu dans le processus de la victimisation. Dans leur examen des soutiens naturels en tant que modérateurs, ils ont constaté que l'impression de pouvoir obtenir du soutien a pour effet de réduire considérablement la dépression et l'anxiété de la victime. Autrement dit, le seul fait de savoir qu'elle peut obtenir de l'aide, au besoin, est suffisant pour réduire ses symptômes. Cette conclusion prend encore plus d'importance si on la rapproche d'une autre constatation, suivant laquelle le soutien réellement obtenu ne produit aucun autre effet (Norris et coll., 1997). En d'autres termes, la victime trouve la stabilité et le réconfort dans le fait de savoir qu'elle peut obtenir de l'aide si elle en a besoin. Lorsque la victime a recours au soutien disponible, il ne semble pas qu'elle en retire un bénéfice supérieur à celui qu'elle obtient en sachant qu'elle peut compter sur de l'aide. Cet effet est peut-être attribuable au fait que la victime a besoin de croire que son univers immédiat est sûr et qu'elle peut y trouver des appuis plutôt qu'à l'aide réellement reçue des autres. Cette observation a aussi une incidence sur l'importance de la visibilité des programmes d'aide aux victimes. L'examen des différents types d'aide révèle un effet différentiel. Le soutien émotif et informatif provenant des sources d'aide naturelles produit un effet positif sur l'anxiété. Celle-ci diminue quand la victime reçoit de l'aide. De plus, le soutien social perçu en ce qui concerne le remplacement de la perte résultant de la victimisation réduit l'anxiété et la dépression (Norris et coll., 1997). Le soutien social perçu exerce aussi une influence importante sur le développement du syndrome de stress post-traumatique, et les victimes qui affirment avoir bénéficié d'un plus grand soutien perçu font aussi état de moins de symptômes du syndrome de stress post-traumatique (Ozer et coll., 2003).
Ces résultats démontrent que la victime n'a pas besoin de recevoir de l'aide dans la mesure où elle sait qu'elle peut compter sur le soutien de sa famille et de ses amis. Pour expliquer cette conclusion, on peut avancer que la victimisation a des effets sur l'univers perceptif (le monde n'est pas sûr; les gens sont méchants; je suis sans défense; je suis seul) et que les croyances qui remettent en question ces perceptions (peu importe si elles sont vraies) ont un effet positif sur les symptômes. Cette conclusion revêt une importance particulière dans l'optique de la présente étude, soit les effets cognitifs du crime. Elle montre que les éléments cognitifs à eux seuls peuvent aider l'individu à surmonter sa victimisation. Autrement dit, le simple fait de croire (un élément cognitif) qu'il peut recevoir de l'aide est suffisant pour atténuer les symptômes psychologiques du traumatisme, comme l'anxiété et la dépression. Cette conclusion est en partie étayée par Kliewer, Murrelle, Mejia, Torres de G. et Angold (2001), qui ont constaté que le soutien fourni par la famille atténue les effets négatifs subis à la vue de la violence familiale.
De la même manière, l'aide réellement reçue a aussi pour effet de réduire chez la victime la peur liée au crime (Norris et coll., 1997). Pour ces auteurs, cette observation indique que la plupart des amis et membres de la famille sont en mesure de comprendre la peur liée au crime et d'intervenir avec succès. C'est pourquoi beaucoup de victimes d'un crime peuvent tirer profit du soutien social et semblent recourir à tous les types de soutien disponibles, même des étrangers, pour mieux surmonter la victimisation et s'adapter au traumatisme (Greenberg et Ruback, 1992). Cependant, les personnes qui composent le système de soutien naturel de la victime peuvent avoir de la difficulté à évaluer et à traiter les problèmes associés à certains symptômes liés au traumatisme, comme la dépression et l'anxiété. Selon d'autres recherches, les victimes considèrent que les soutiens naturels leur sont plus utiles que les soutiens professionnels (Leymann et Lindell, 1992). Ces chercheurs ont examiné les sources possibles de soutien après un vol à main armée et les ont subdivisées de la manière suivante: primaires (naturelles), autorités publiques, fournisseurs de soins professionnels, responsables de l'entreprise, autorités judiciaires et personnes motivées par la curiosité. Ils ont constaté que les soutiens naturels étaient considérés comme les plus utiles, les autorités publiques (police, etc.) arrivaient au deuxième rang et les fournisseurs de soins professionnels (agents du personnel, psychologues, personnel infirmier, médecins) arrivaient au troisième rang. Évidemment, ils ont aussi constaté que les victimes considéraient que les personnes motivées par la curiosité, comme les journalistes et les clients, étaient les moins utiles. Ils ont aussi observé que les femmes plus que les hommes affirmaient avoir bénéficié d'un meilleur soutien social (Leymann et Lindell, 1992). Même si les hommes considéraient qu'ils n'avaient pas bénéficié d'un aussi bon soutien, la police s'est adressée plus souvent à eux pour recueillir des déclarations.
Même si les soutiens naturels peuvent être efficaces et sont très estimés par les victimes, le recours aux systèmes naturels comporte des coûts. En étudiant les ruminateurs, qui ressassent inlassablement les détails du crime et leurs réactions, Nolen-Hoeksema et Davis (1999) soulignent un fait très important, soit que l'accès aux réseaux sociaux ne signifie pas nécessairement l'accès au soutien social. Ils ont constaté que les ruminateurs tirent un grand profit du soutien social. Les non-ruminateurs tirent aussi profit du soutien social, mais à un degré moindre. Même s'ils peuvent tirer davantage de profit du soutien social, les ruminateurs affirment généralement que le secours de leur réseau de soutien n'a pas été suffisant. Ces auteurs croient que même si les soutiens naturels ont pu vouloir au départ venir en aide à la victime, ils se sont peut-être lassés ensuite d'entendre toujours les mêmes récriminations ou le même récit des événements. Dans une telle dynamique, les soutiens naturels peuvent en venir à inciter le ruminateur à oublier le traumatisme ou à considérer le crime comme une « affaire classée ». Dans de telles circonstances, le ruminateur ne reçoit pas le soutien qu'il recherche. De plus, le soutien naturel ne renforce pas le mode d'adaptation préféré du ruminateur et risque fort de ne pas lui fournir le type de soutien appréciatif que celui-ci attend (accord sur le plan d'action qu'il a choisi). Lorsqu'elles se rendent compte que leurs soutiens ont apprécié leurs actes différemment, les victimes peuvent se sentir critiquées, aussi bien pour leur comportement lors du crime que pour les pensées ou les sentiments qu'elles éprouvent au sujet du traumatisme. Autrement dit, en recherchant un soutien appréciatif, la victime risque d'entendre des choses qu'elle ne voudrait pas entendre. En effet, même lorsque les gens s'efforcent de bien faire, il leur arrive de faire des choses qui blessent au lieu d'aider. C'est ce qui peut arriver quand le soutien naturel opte pour une stratégie d'adaptation différente de celle de la victime. Dans ce cas, si la victime a besoin d'un soutien affectif alors que ses amis pensent qu'elle a besoin d'information, elle aura l'impression de ne pas avoir reçu le soutien nécessaire. Le contraire est tout aussi vrai : la victime qui recherche de l'information pourra se sentir frustrée si son soutien veut mettre l'accent sur les émotions.
Dans leur recherche unique auprès de cliniciens au moyen de groupes de consultation, Nelson, Wangsgaard, Yorgason, Higgins Kessler et Carter-Vassol (2002) se sont intéressés au problème des couples dont les deux partenaires avaient des antécédents traumatiques. Ils ont mis en évidence une dynamique particulièrement dommageable qu'ils ont appelée le couple « préoccupé-répulsif ». Dans cette dynamique, les deux partenaires adoptent des manières de considérer le traumatisme qui sont complémentaires. Par exemple, l'un des partenaires peut devenir préoccupé, ruminatif ou accablé par les effets de l'événement, tandis que l'autre peut nier, supprimer ou repousser les effets de l'événement. On peut ainsi imaginer facilement que chacun des deux partenaires va tenter d'amener l'autre à adopter son mode d'adaptation. En conséquence, il est probable que les deux partenaires finiront par considérer qu'aucun des deux n'écoute l'autre et ne veut l'aider, ce qui risque d'aggraver le traumatisme initial.
Revenons à Nolen-Hoeksema et Davis (1999) et à leur recherche sur les ruminateurs. Les chercheurs ont constaté que même si les victimes bénéficiaient d'un soutien, le contact avec des personnes non coopératives ajoute un stress additionnel au traumatisme initial et provoque une détresse encore plus vive. Cette situation empêche le ruminateur d'améliorer son état. Cette recherche a montré aussi que les ruminateurs éprouvaient une détresse encore plus profonde quand leurs amis ou les membres de leur famille les critiquaient, n'approuvaient pas leurs décisions importantes ou se trouvaient en opposition quelconque avec eux. Les chercheurs soulignent que ces réactions négatives constituent pour les ruminateurs une source additionnelle de souci et les amènent à remettre en question leur comportement ou leurs réactions émotives (Nolen-Hoeksema et Davis, 1999). Par contre, le soutien positif qui fait place au partage des émotions semble aider les ruminateurs à surmonter leur détresse et leurs soucis plus activement et plus efficacement.
Pour certaines victimes, il peut donc être utile d'obtenir du soutien professionnel. Dans un monde idéal, la plupart des spécialistes devraient posséder la formation nécessaire pour écouter, offrir un soutien affectif, donner de l'information et faciliter la comparaison sociale. Ils devraient aussi être mieux préparés à entendre les récits et les témoignages répétitifs. Les spécialistes devraient également être en mesure de mieux choisir et offrir le soutien particulier dont les victimes ont besoin. En outre, les victimes ne devaient pas avoir à se soucier de la dégradation des autres aspects de la relation puisque l'objectif de cette relation consiste à traiter la victimisation du traumatisme. Passons maintenant aux soutiens professionnels.
2.4.2 Utilisation de soutiens professionnels
Comme nous l'avons mentionné, beaucoup de spécialistes professionnels peuvent venir en aide aux victimes. Les services de police et le personnel du système de justice pénale offrent des services instrumentaux comme les enquêtes, les arrestations, les poursuites et éventuellement l'incarcération et peuvent aussi fournir de l'information ainsi que du soutien appréciatif et émotionnel. Le personnel médical fournit lui aussi du soutien instrumental en soignant les blessures physiques et en recueillant des preuves. Les spécialistes médicaux fournissent en outre du soutien informatif (sur les MTS, orientation vers des services aux victimes), appréciatif et émotionnel, selon les compétences personnelles et les spécialités des professionnels. Les services sociaux et les refuges peuvent aussi fournir un soutien instrumental, en remplaçant l'argent ou les biens perdus, en offrant un milieu sûr, etc., ainsi que d'autres types de soutien. Enfin, les spécialistes de la santé mentale peuvent eux aussi offrir du soutien, particulièrement de type informatif, émotionnel et appréciatif. La présente section porte sur les spécialistes qui offrent du soutien émotionnel, informatif et appréciatif; il s'agit ici des spécialistes de la santé mentale, des intervenants de refuges et des fournisseurs de services aux victimes.
Dans son examen des effets de la violence familiale, Lawson (2001) indique que le soutien professionnel assure la reconnaissance des divers types de violence et fournit de l'information sur ce sujet, au moyen du traitement des émotions liées au crime, de la verbalisation, du développement des compétences (communication, résolution des différends), de la planification pratique (comme l'élaboration de plans de sécurité) ainsi que du repérage et de l'utilisation des systèmes de soutien social. L'auteur signale aussi que les spécialistes peuvent aider les victimes à améliorer leur estime de soi, à remettre en question les normes sociétales et familiales négatives et à régler leurs problèmes familiaux. En d'autres mots, les spécialistes peuvent seconder le système de soutiens naturels, ce qui est tout à l'avantage de la victime. Gorman (2001) ajoute pour sa part que les thérapeutes peuvent travailler dans les limites du cadre de référence des victimes afin de les aider à surmonter la victimisation. La victime peut ensuite s'occuper de raconter son histoire au lieu d'essayer de convaincre l'aidant que son point de vue est juste. On voit donc que les spécialistes peuvent être d'un grand secours aux victimes d'un crime, leur proposer des stratégies qui vont les aider et exercer une fonction qui complète l'intervention des soutiens naturels.
Comme nous l'avons déjà dit, Norris et coll. (1997) ont constaté qu'environ 12 p. 100 des victimes demandaient des services de santé mentale, la plupart appartenant au groupe des victimes d'un crime avec violence. Par contre, les victimes d'un crime sans violence ont consulté ces services dans une proportion à peu près égale à ce qu'on peut observer dans la population générale. Cette égalité de proportion entre la population générale et les victimes d'un crime sans violence indique que ces dernières n'ont probablement pas ressenti une plus grande détresse à cause du crime, mais il se peut que le crime ait été le facteur déterminant qui les a incitées à consulter des services d'aide. On constate que les deux principaux prédicteurs qui incitent les victimes d'un crime à consulter des services d'aide sont la dépression et le recours à la violence par l'auteur du crime. Ces facteurs laissent supposer que les victimes qui éprouvent une détresse plus profonde sont plus susceptibles de consulter un spécialiste. Il est donc possible que les victimes d'un crime avec violence et les victimes d'un crime sans violence qui éprouvent de la détresse soient plus susceptibles de solliciter de l'aide. La gravité de la réaction a une incidence sur le fait que la victime sollicite de l'aide, mais la gravité de l'infraction provoque le même effet. Cette conclusion doit faire l'objet d'un examen plus approfondi, mais elle semble plausible. D'autre part, chez les victimes qui reçoivent des services, les chercheurs ont constaté que l'aide professionnelle était efficace seulement si elle était prompte et continue (Norris et coll., 1997). Cette conclusion, très importante, démontre qu'il est important d'intervenir le plus tôt possible auprès des victimes d'un crime. Cependant, dans un milieu de plus en plus axé sur les interventions de courte durée, les victimes peuvent avoir de la difficulté à repérer les services qui leur conviennent.
Dans le cadre d'une étude multinationale, van Dijk, Mayhew et Killias (1991) ont constaté que seulement 3,8 p. 100 des victimes ont déclaré qu'elles avaient bénéficié d'une forme quelconque d'aide aux victimes, alors que ce pourcentage s'élevait à 10,0 p. 100 aux États-Unis et à 5,5 p. 100 au Canada. Le pourcentage le plus élevé était celui des victimes d'une infraction sexuelle (15,1 p. 100), tandis que le moins élevé était celui des victimes d'un vol (2,4 p. 100). Aux victimes qui n'avaient bénéficié d'aucune forme d'assistance professionnelle, les chercheurs ont demandé si une telle assistance aurait pu leur être utile. En moyenne, 35 p. 100 des victimes ont déclaré qu'à leur avis un tel soutien aurait pu les aider. Soixante-deux pour cent des victimes d'une infraction sexuelle ont manifesté le désir d'obtenir de l'aide, tandis que la proportion était de 52 p. 100 chez les victimes qui avaient fait l'objet de menaces. Les auteurs soulignent toutefois que les résultats concernant le désir d'obtenir de l'aide doivent être considérés avec réserve, car des différences culturelles peuvent avoir faussé l'interprétation du sondage. Par exemple, ils ont observé que certains répondants ont pu penser que « soutien » pouvait signifier « soutien financier » (van Dijk et coll., 1991), comme le laisse croire le nombre relativement élevé (45 p. 100) de victimes d'un vol de bicyclette qui auraient voulu bénéficier d'une certaine aide.
À ce stade, il est opportun de présenter un exemple d'intervention professionnelle qui semble empiriquement justifiée. Le traitement en question a été choisi précisément pour montrer comment les changements cognitifs peuvent améliorer les symptômes de la victime, dans la perspective globale du sujet qui nous occupe ici. Resick et coll. (2002) ont réalisé une étude de résultats portant sur la thérapie du processus cognitif (TPC). Au cours de 12 séances, les cliniciens montrent aux patients comment se défaire des concepts faussés (p. ex. le déni et le blâme dirigé contre soi), des concepts surgénéralisés au sujet de soi et du monde ainsi que des croyances et hypothèses précédant le traumatisme. Le patient apprend ainsi des instructions verbales nouvelles et plus équilibrées. La TPC comprend aussi un élément d'exposition où les patients doivent rédiger un compte rendu détaillé de l'incident traumatique et en discuter. Resick et coll. (2002) ont comparé la TPC à une exposition prolongée et une attention minimale chez 171 victimes d'agression sexuelle. Le groupe d'exposition prolongée comportait l'éducation, la rééducation fonctionnelle respiratoire et l'exposition comportementale à des rappels environnementaux du traumatisme et l'exposition au souvenir du traumatisme par le biais de l'imagination. Les participants du groupe ayant fait l'objet d'une attention minimale n'ont subi que les procédures d'évaluation et on leur a téléphoné toutes les deux semaines pour leur demander s'ils avaient besoin de services d'urgence. Après six semaines, les chercheurs ont affecté au hasard soit à la TPC, soit à l'exposition prolongée les membres du groupe ayant fait l'objet d'une attention minimale.
La TPC et l'exposition prolongée ont toutes deux permis de traiter les victimes d'une agression sexuelle atteintes de détresse chronique. Les victimes du groupe faisant seulement l'objet d'une attention minimale n'ont connu aucune amélioration sensible. La TPC a surtout contribué à atténuer les cognitions de culpabilité (blâme dirigé contre soi, impression de mal agir, etc.). L'analyse plus approfondie des données a montré que certains symptômes du syndrome de stress post-traumatique se sont d'abord aggravés puis se sont atténués (Nishith, Resick et Griffin, 2002). Cependant, les symptômes du syndrome de stress post-traumatique se sont considérablement atténués après la première séance d'exposition (une séance durant laquelle la victime doit présenter un compte rendu détaillé de son agression sexuelle). Les chercheurs croient que l'exposition peut être un instrument actif de changement dans les interventions professionnelles (Nishith et coll., 2002). Le soutien professionnel peut donc proposer des stratégies spécifiques et ciblées permettant d'aider les victimes éprouvant une détresse profonde à surmonter leurs symptômes.
Il faut toutefois éviter l'écueil d'un a priori clinique quand il est question du soutien professionnel. En effet, Nelson et coll. (2002) rappellent que les cliniciens assument souvent que les individus ayant vécu un événement potentiellement traumatisant subiront nécessairement un traumatisme. En fait, une telle « non-réaction » peut être considérée comme pathologique en soi et à rapprocher de la dissociation ou d'un « choc » (Mikulincer et coll., 1993). Ces auteurs soulignent toutefois que les patients doivent être l'autorité en ce qui concerne leur propre réaction. En ne tenant pas compte de l'autoévaluation du patient, on risque de ne pas lui venir en aide et d'aggraver la réaction au traumatisme. Le clinicien doit faire preuve de prudence quand il ne sait pas exactement pourquoi la victime ne manifeste pas les symptômes courants du traumatisme. Les cliniciens peuvent offrir un soutien et une information thérapeutiques (Nelson et coll., 2002) qui aideront la victime à mieux définir ses propres besoins. Cette alliance permet à la victime et au clinicien de collaborer en vue de l'amélioration. Le clinicien peut aussi aider les patients, particulièrement ceux qui éprouvent une profonde détresse, en établissant un diagnostic judicieux. Le diagnostic d'un trouble connu aide souvent la victime à obtenir les services nécessaires. Nous allons maintenant nous intéresser au diagnostic et à la médicalisation du traumatisme.
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