Réaction des victimes au traumatisme et conséquences sur les interventions : étude et synthèse de la documentation
3. Incidences sur les victimes
3. Incidences sur les victimes
L'objectif premier de la recherche sur la victimisation est d'améliorer les services offerts aux victimes et de réduire de cette manière la gravité du traumatisme causé par la victimisation. La présente étude nous a permis de constater qu'une grande partie de la recherche vise à démontrer les conséquences que la victimisation et la manière de la surmonter peuvent exercer sur la victime. À l'aide du modèle de Casarez-Levison (1992), nous avons organisé la présente section en fonction de l'évolution du processus de la victimisation et nous signalons pour chaque étape les points d'intérêt les plus importants en ce qui concerne les aspects cognitifs et émotionnels, l'adaptation et les interventions. Cette façon de faire devrait faciliter l'intégration de la documentation présentée ci dessus et aider les fournisseurs de services à repérer les sujets qui présentent pour eux un intérêt clinique.
Prévictimisation et organisation
Rappelons que ce stade caractérise le degré d'adaptation de l'individu avant la victimisation. À ce stade, les cliniciens souhaitent se faire une idée assez détaillée des antécédents du sujet. Il faudrait inclure les éléments suivants :
- Antécédents de violence et d'agressions sexuelles durant l'enfance (Messman et Long, 1996; Nishith et coll., 2000)
- Antécédents du syndrome de stress post-traumatique (Brunet et coll., 2001)
- Gravité des épisodes antérieurs du syndrome de stress post-traumatique (Brunet et coll., 2001)
- Antécédents de victimisation ou de traumatisme découlant d'un crime (Ozer et coll., 2003)
- Antécédents psychiatriques, particulièrement de dépression (Ozer et coll., 2003)
- Antécédents familiaux de troubles psychiatriques (Ozer et coll., 2003)
- Caractéristiques de la personnalité (Davis et coll., 1998; Nolen-Hoeksema et Davis, 1999; Thompson et coll., 2002)
- Antécédents d'adaptation (Dempsey, 2002; Everly et coll., 2000; Harvey et Bryant, 2002)
- Antécédents des relations interpersonnelles (Kliewer et coll., 2001; Mikulincer et coll., 1993; Nelson et coll., 2002)
Victimisation et désorganisation
Rappelons que ce stade caractérise l'acte criminel proprement dit ainsi que les premières heures et les premiers jours suivant le crime (Casarez-Levison, 1992). Les victimes et les fournisseurs de soins doivent connaître les éléments suivants :
- Les caractéristiques du crime, et plus particulièrement sa gravité, ont une influence déterminante sur le traumatisme (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001; Norris et coll., 1997; Ozer et coll., 2003)
- Les caractéristiques de la victime, comme son sexe, son âge, ses antécédents, etc. (Brewin et coll., 2000, Greenberg et Ruback, 1992; Wilmsen-Thornhill et Thornhill, 1991; Weinrath, 2000)
- Mise en garde contre la victimisation secondaire causée par le système (Campbell et coll., 1999; Hagemann, 1992; Norris et coll., 1997)
- La dissociation, pendant ou immédiatement après le crime, est le prédicteur le plus sûr du syndrome de stress post-traumatique (Ozer et coll., 2003)
- Dans certains cas, la dissociation initiale (choc) peut être adaptative, en ce sens qu'elle peut empêcher l'encodage dans la mémoire à long terme
- L'attention peut diminuer (Holman et Silver, 1998)
- Besoin de soutien social (émotionnel, informatif, appréciatif ou instrumental)
- Donner de l'information à la victime dans le but de l'aider à prendre des décisions
- Donner de l'information sur les ressources et les réactions les plus courantes
- Les réactions émotives doivent être vécues et traitées
- Évaluation initiale des mécanismes d'adaptation utilisés
- La gestion du stress à la suite d'un incident critique peut être utile, surtout aux victimes qui veulent obtenir de l'information (Greenberg et Ruback, 1992; Hagemann, 1992)
- D'autres modèles d'intervention en cas de crise peuvent aider les victimes à surmonter les premiers problèmes causés par la victimisation (Calhoun et Atkeson, 1991)
Transition et protection
Rappelons que ce stade caractérise la période où l'individu commence à s'adapter à la victimisation et à ses ramifications connexes (Casarez-Levison, 1992). C'est au moment où les victimes arrivent à ce stade que les cliniciens seront appelés à intervenir activement.
- La victime peut avoir accès aux soutiens naturels et professionnels (Casarez-Levison, 1992)
- Les cliniciens peuvent recourir au modèle transthéorique de changement de comportement pour déterminer le niveau de service dont la victime a besoin (Prochaska, DiClemente et Norcross, 1992)
- La dissociation peut être un indice de difficultés ultérieures (Ozer et coll., 2003)
- Il peut y avoir un blocage actif des souvenirs (Thompson, 2000)
- La victime peut fuir le souvenir du crime au moyen de l'alcool, de la drogue ou encore de l'évitement actif (Everly et coll., 2000; Hagemann, 1992; Mezy, 1988; Wolkenstein et Sterman, 1998)
- La victime peut adopter un comportement axé sur la sécurité (Hagemann, 1992)
- La victime peut se concentrer sur la recherche de la signification (Gorman, 2001; Layne et coll., 2001; Nolen-Hoeksema et Davis, 1999; Thompson, 2000)
- La comparaison sociale aide souvent à comprendre la victimisation (Hagemann, 1992; Greenberg et Ruback, 1992; Thompson, 2000)
- La victime peut se livrer à l'autocomparaison axée sur les changements avant et après la victimisation (McFarland et Alvaro, 2000)
- Le traitement actif peut commencer (Casarez-Levison, 1992)
- La victime doit être prévenue qu'au début du traitement sa situation peut s'aggraver avant de s'améliorer (Nishith et coll., 2002)
- Les traitements qui comprennent un élément d'exposition semblent efficaces (Nishith et coll., 2002)
- L'autoefficacité peut jouer un rôle important dans les programmes de traitement (Thompson et coll., 2002)
- Les clients qui s'engagent émotivement se rétablissent plus rapidement (Gilboa-Schechtman et Foa, 2001)
Réorganisation et résolution du problème
Rappelons que ce stade se caractérise par la réintégration de l'individu, qui redevient un être au fonctionnement stable (Casarez-Levison, 1992). Les victimes doivent comprendre les éléments suivants :
- Le rétablissement ne signifie pas le retour à l'état précédant la victimisation (Hagemann, 1992)
- Le modèle transthéorique de changement de comportement peut aider à la conservation des nouveaux comportements
- La victime peut se convaincre qu'avoir survécu au crime signifie qu'elle est forte (Hagemann, 1992; Thompson, 2000)
- Les stratégies d'adaptation négative qui subsistent doivent être écartées le plus possible (Dempsey, 2002)
- L'activisme peut devenir un résultat à long terme de la victimisation (Hagemann, 1992)
Pour mieux comprendre l'expérience subjective des victimes, il est préférable de considérer la victimisation comme un processus. Dans un certain sens, la victimisation est un processus de développement dans lequel l'individu doit s'adapter à un agent stressant externe. À mesure que la victime progresse, de l'acte criminel jusqu'au rétablissement et à la réintégration, elle doit surmonter différentes difficultés. Ses aptitudes cognitives seront mises à l'épreuve et changeront durant ce processus, et quelques-uns de ces changements ont été exposés dans la présente étude. Il ne faut jamais oublier toutefois que chaque victime est une personne et qu'en raison de ses différences individuelles ses difficultés seront différentes aussi.
3.1 Hétérogénéité des victimes : nécessité d'un éventail de services
Dans leur étude sur la violence en milieu de travail, Barling, Rogers et Kelloway (2000) ont constaté que les gens vivaient les mêmes événements d'une manière différente. Dans leur recherche, ils ont observé que la crainte de la répétition d'un événement traumatisant pouvait avoir une influence sur l'humeur d'une personne. Dans la présente étude, nous avons vu notamment que la gravité du crime, la gravité de la réaction ainsi que l'utilisation de menaces et d'une arme étaient des éléments du processus de victimisation qui pouvaient exercer une influence sur ses conséquences. La conclusion de ces chercheurs à propos de la violence en milieu de travail peut être généralisée et nous aide ainsi à comprendre que chaque victime d'un crime réagit d'une façon très personnelle à cet événement. Les interventions thérapeutiques doivent donc être adaptées aux différences individuelles des victimes.
On peut considérer que les différences individuelles sont la justification première des interventions individualisées. Le caractère unique de l'expérience de certains individus fait en sorte que le traitement doit absolument être individualisé. Il existe toutefois des caractéristiques communes aux expériences des victimes, que chaque victime vivra plus ou moins intensément. Il peut s'agir par exemple d'un sentiment de peur ou de colère, ou encore de l'évitement psychologique ou comportemental. Il ne faut pas cependant considérer les victimes toutes de la même manière, car les conséquences pourraient être désastreuses. Avec la comparaison sociale, par exemple, la fusion des degrés de gravité serait probablement néfaste pour les victimes de crimes plus graves (Greenberg et Ruback, 1992). En comparant leur propre expérience à celle de victimes moins traumatisées, ces victimes risquent d'être entraînées dans un cycle de dépression, d'adopter une attitude de victime ou de se blâmer. C'est pourquoi il faut un éventail de services susceptibles d'aider les victimes à recouvrer le plus possible la santé.
Beaucoup de victimes peuvent bénéficier de simples services de base comme de l'information, de la documentation écrite ainsi que des renseignements sur l'aide disponible et les signes et symptômes possibles de problèmes plus graves. Ce groupe peut aussi profiter de la GSIC, l'accent étant mis sur la communication d'information et l'aiguillage vers les ressources requises (Everly et coll., 2000). Ces victimes peuvent le plus souvent compter sur les soutiens naturels ou faire appel à leurs propres stratégies d'adaptation pour surmonter la victimisation. En d'autres termes, elles sont capables de s'adapter à leur nouvelle situation de victime. Ce groupe de victimes est généralement constitué d'individus qui ont vécu une expérience relativement peu traumatisante ou dont la résilience particulière leur permet de s'adapter aux agents stressants chroniques et circonstanciels.
Un second groupe est composé d'individus modérément traumatisés. Ces victimes peuvent éprouver certains symptômes, comme la peur ou la colère, mais arrivent à surmonter ces sentiments avec un minimum de soutien professionnel. Elles peuvent tirer profit des interventions offertes au groupe des victimes moins traumatisées, mais aussi des groupes de soutien, des interventions individuelles et des interventions en groupe. Il peut s'agir d'interventions d'une durée relativement courte, axées sur des symptômes négatifs spécifiques et destinées à l'apprentissage d'aptitudes particulières. Ce groupe peut aussi bénéficier des soutiens naturels, mais peut aussi avoir besoin des services de spécialistes professionnels et paraprofessionnels.
Les victimes fortement traumatisées peuvent aussi bénéficier de tous les services mentionnés ci dessus, mais ont souvent besoin d'interventions plus intensives, comme une thérapie de longue durée destinée à traiter les symptômes et à développer des aptitudes en vue de l'adaptation. Le traitement devrait en principe cibler le traumatisme antérieur et les effets à long terme de la victimisation. Le traitement des symptômes devrait aussi exiger plus de temps et s'étendre aux autres aspects de la vie. Les victimes gravement traumatisées risquent davantage aussi d'éprouver des symptômes très négatifs. En outre, si ces victimes éprouvent des problèmes multiples et en éprouvaient avant la victimisation, il est préférable de mettre des services professionnels à leur disposition. Les professionnels qui s'occupent de ces victimes devraient être bien préparés à traiter les réactions idiosyncrasiques et appuyer le travail des paraprofessionnels et des bénévoles.
Enfin, un dernier groupe de victimes, celles qui sont à l'étape de la précontemplation, requiert des interventions spécifiques. Ces victimes ont subi un traumatisme, éprouvent des réactions négatives, mais refusent de reconnaître que ces réactions découlent du traumatisme ou minimisent l'importance de ces réactions. Ces clients ont besoin d'interventions spécifiques qui les aideront à comprendre la victimisation et à déterminer à quel moment ils doivent obtenir de l'aide. Souvent, les techniques de conscientisation comme la distribution de documents écrits (brochures), la possibilité de s'autoréévaluer, le soulagement dramatique au moyen de séances d'information ou d'autres méthodes indirectes peuvent aider les individus qui sont encore à l'étape de la précontemplation à faire une évaluation informée de leur fonctionnement actuel et des choix qui s'offrent à eux (Rosen, 2000). Il faut toutefois rappeler la mise en garde de Nelson et coll. (2002), selon laquelle les cliniciens ne doivent pas supposer que les individus ayant vécu un événement potentiellement traumatisant en sont automatiquement traumatisés. Les fournisseurs de services doivent donc traiter ces situations avec tact, pour éviter d'aggraver la détresse des victimes.
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