Réaction des victimes au traumatisme et conséquences sur les interventions : étude et synthèse de la documentation
4. Incidences sur les professionnels
- 4.1 Évaluation et dépistage
- 4.2 Intervention en fonction du client et éventail de services
- 4.3 Épuisement et traumatisme transmis par personne interposée
4. Incidences sur les professionnels
Les incidences qui découlent de la présente étude sont très nombreuses et très diversifiées. Il est raisonnable de conclure que des changements cognitifs se produisent, mais c'est une autre question de savoir quelle incidence cela peut avoir sur le travail des professionnels. Du point de vue clinique, les victimes constituent un groupe hétérogène d'individus regroupés à la suite d'un processus externe non contrôlable. Les fournisseurs de services doivent donc considérer ce groupe d'une façon très différente. Ils doivent se garder de supposer que ces victimes ont certains points communs, y compris le traumatisme. Ils doivent plutôt évaluer correctement ces victimes et leur recommander les interventions qui conviennent. Dans cette tâche difficile, les fournisseurs de services doivent aussi porter une attention particulière aux soins autonomes ainsi qu'au risque d'épuisement et de traumatisme transmis par personne interposée.
4.1 Évaluation et dépistage
L'une des principales fonctions d'un modèle de prestation de services consiste à déterminer les besoins du client et à établir le lien entre le client et les services. L'évaluation de chaque client doit tenir compte des éléments suivants, qui serviront à l'orienter vers les services appropriés. Il est important de noter que ces domaines d'analyse doivent être soumis au jugement clinique, car ils ne constituent pas simplement une liste de vérification en vue du dépistage.
Caractéristiques de la victime : antécédents
- Victimisation antérieure (violence physique ou affective ou agressions sexuelles durant l'enfance)
- Autre victimisation antérieure
- Antécédents psychiatriques personnels
- Antécédents psychiatriques familiaux
- Syndrome de stress post-traumatique antérieur et gravité
- Habiletés d'adaptation utilisées dans le passé
Caractéristiques de la victime : actuellement
- Caractéristiques de la personnalité
- Évaluation de l'autoefficacité et de la force du moi
- Caractéristiques démographiques
- Stratégies d'adaptation actuelles
- Consommation d'alcool ou de drogue
- Évaluation du risque de suicide ou d'homicide
- État mental actuel : troubles psychologiques, etc.
- Présence de dissociation
- Réseau de soutien actuel
- Situation initiale dans le modèle transthéorique de changement de comportement
- Perception qu'a la victime de ses besoins
Caractéristiques du crime
- Caractéristiques de l'acte criminel
- Gravité du crime
- Usage de menaces
- Usage d'une arme
- Incident isolé ou victimisation chronique
- Contact entre la victime et l'auteur du crime
- Auteur du crime connu de la victime
- Réaction du système de soutien
- Réaction des professionnels (victimisation secondaire)
- Réaction émotionnelle ou dissociative extrême à la suite de l'acte criminel
Les victimes qui éprouvent de la détresse et des symptômes de plus en plus aigus doivent obtenir des services plus fréquents ou plus intensifs. Par contre, les victimes qui n'éprouvent pas une réaction grave ne doivent pas nécessairement se joindre à un groupe de soutien ou suivre une thérapie individuelle. Elles peuvent toutefois tirer profit de leur participation à des séances d'information ou de la lecture de documentation écrite. Cette orientation des clients vers des services qui leur conviennent et qui font partie d'un éventail de services leur est profitable et permet de limiter les coûts.
4.2 Intervention en fonction du client et éventail de services
Quand il est question d'un éventail de services et d'orienter les clients vers les services qui leur conviennent, il faut garder en mémoire la question de l'hétérogénéité des victimes. Compte tenu des nombreuses différences entre les clients et de leurs diverses réactions, les fournisseurs de services doivent s'efforcer d'adapter leurs interventions aux besoins particuliers de chaque client. La gamme des services offerts doit aller de la simple communication d'information jusqu'à la thérapie individuelle intensive. Ces services peuvent donc prendre les formes suivantes : information publique, brochures, séances d'information, groupes de soutien, groupes d'entraide, soutien paraprofessionnel, soutien clinique et interventions psychologiques. De plus, ces interventions doivent s'adresser non seulement à la victime elle-même, mais aussi à son réseau de soutien et à l'ensemble de la société. C'est particulièrement le cas en ce qui concerne la diffusion de renseignements et les campagnes d'information publique, car il est raisonnable de penser que de telles mesures vont aider les nouvelles victimes à mieux connaître le système et peut-être à éviter ainsi la détresse associée à la recherche des ressources.
Information à l'intention des victimes
Dans tous les cas, les victimes devraient au moins avoir la possibilité d'obtenir de l'information sur les mécanismes leur permettant de surmonter leur traumatisme. Il faut diffuser sur une grande échelle des brochures recommandant des stratégies d'adaptation simples et positives et expliquant comment obtenir de l'aide spécialisée. Les victimes pourraient aussi tirer profit d'un guide d'information sur le processus de justice pénale, les résultats possibles, les professionnels qui s'occupent de leur cas et leur rôle respectif. Cette mesure pourrait contribuer à atténuer en partie la victimisation secondaire que certaines victimes disent ressentir dans leurs rapports avec le « système ». De plus, il faut que les victimes comprennent très bien les objectifs et les méthodes des thérapies afin qu'elles puissent choisir d'une façon éclairée le traitement qui leur convient le mieux. Ces informations devraient être présentées dans des brochures, des feuillets et des séminaires d'information destinés aux victimes et aux personnes qui leur viennent en aide. Ces initiatives pourraient aussi aider les victimes qui sont à l'étape de la précontemplation à comprendre leurs réactions et les encourager à obtenir de l'aide.
Information à l'intention des services de soutien
Les soutiens naturels ont besoin d'être informés sur la manière de fournir des services d'aide affective, d'information et d'appréciation. Les personnes qui assurent ce type de soutien doivent mieux comprendre comment se développe le traumatisme et les réactions qui peuvent en découler. Comme ces personnes sont aussi les premières à observer la détresse de la victime, elles doivent être en mesure de détecter les signes avant-coureurs afin de lui venir en aide si son état s'aggrave. Elles doivent aussi savoir comment elles pourraient réagir à la victimisation de leur ami ou de leur partenaire et comment obtenir de l'aide dans un tel cas (p. ex. un mari éprouvé par l'agression sexuelle dont sa femme a été victime). Il faudrait mettre à la disposition de toutes les victimes et de leurs soutiens une brochure expliquant ces notions aux proches. Les personnes qui viennent en aide aux victimes pourraient aussi assister à des séances d'information.
Malgré les efforts du personnel du système de justice pénale, il reste encore du travail à faire pour lui apprendre comment s'occuper correctement des victimes. Les recherches ont montré que ce groupe de personnes pouvait devenir une source précieuse d'information et offrir aux victimes un soutien tangible (Norris et coll., 1997). Ces personnes pourraient aussi tirer profit d'une formation sur la manière d'éviter de provoquer un traumatisme secondaire et l'épuisement chez les victimes. Il serait utile aussi de donner une formation au personnel médical et aux spécialistes de la santé mentale. Cette mesure profiterait non seulement aux victimes d'un crime, mais aussi aux personnes qui sont aux prises avec d'autres problèmes ou qui ont des antécédents de victimisation et de traumatisme.
L'information dans ce domaine ne devrait pas servir seulement à aider les victimes ciblées, mais aussi à élaborer des questions précises permettant de dépister les victimes dont on ignore l'existence. La recherche démontre clairement qu'une intervention en groupe même minime (p. ex. quatre séances en groupe) peut atténuer considérablement la détresse des victimes.
Groupes d'entraide entre victimes
La recherche révèle que les victimes accordent plus d'attention aux autres victimes que les inconnus de bonne foi (Greenberg et Ruback, 1992). Nous savons aussi que les victimes n'ont pas toutes besoin d'une intervention professionnelle, surtout quand leur réaction est mineure. La mise sur pied de programmes d'entraide entre victimes est donc un moyen économique d'aider ces victimes à se rétablir. On recommande toutefois que ces programmes soient suivis d'une manière ou d'une autre par des professionnels. L'objectif n'est pas d'assurer ainsi une supervision, mais de permettre aux victimes qui ont besoin de services ou d'interventions plus intensifs d'avoir rapidement accès aux services d'un spécialiste professionnel. Pour les victimes qui quittent le système, ces programmes peuvent aussi constituer la dernière étape, qui les aide à consolider les gains acquis.
Groupes de soutien professionnel
Les groupes de soutien professionnel peuvent être très utiles aux victimes qui ont subi un traumatisme plus grave. Les clients seraient notamment ceux qui ont de la difficulté à suivre un programme de traitement plus actif et qui ont plutôt besoin de temps pour acquérir l'énergie nécessaire pour participer à ces programmes. Les programmes d'entraide entre victimes, à eux seuls, ne conviennent pas à ce type de victimes, car leurs problèmes dépassent normalement la compétence des dirigeants de ces groupes d'entraide. Par contre, les programmes de soutien dirigés par des professionnels pourraient aider les victimes à progresser et à changer positivement.
Thérapie
Enfin, des thérapies individuelles et de groupe, dirigées par des professionnels reconnus, devraient être offertes aux victimes qui éprouvent une réaction grave au traumatisme. Comme une intervention relativement brève peut tout de même être bénéfique, cette option ne serait pas nécessairement coûteuse. Les professionnels possèdent les compétences nécessaires pour reconnaître les symptômes liés au traumatisme et faire les interventions nécessaires. Ils devraient être en mesure d'aider la victime à raconter son expérience et à lui donner une signification. De plus, ils peuvent concevoir des interventions spécialisées, dans les traitements individuels comme dans les traitements en groupe, pour aider chaque victime à se rétablir plus rapidement. De cette manière, ils pourraient contribuer à atténuer la douleur personnelle des victimes et les aider à reprendre une vie normale.
Services paraprofessionnels
Le recours à des services paraprofessionnels est aussi un élément important quand il est question d'aider les victimes et de concevoir des interventions qui peuvent leur venir en aide. En effet, les paraprofessionnels occupent une place importante dans l'éventail des services dont les victimes ont besoin. Rappelons que le soutien social perçu et réel a une influence très bénéfique sur les victimes. Après avoir acquis la formation appropriée, les paraprofessionnels pourraient combler cette lacune, soutenir les victimes ayant des réactions complexes et les aider à comprendre ces réactions. Les professionnels, pour leur part, peuvent aider les victimes qui ont besoin d'une intervention plus intensive. Même si les victimes n'ont pas toutes besoin de services professionnels, il y aurait beaucoup d'avantages à offrir ce service.
Pour arriver à mettre en place un éventail de services compétents et à l'écoute des victimes, il faudra adopter de bonnes méthodes de détection et de formation pour déterminer quand les professionnels seront appelés à fournir des services. Si toutefois un tel système était mis en place, les victimes auraient accès à des services plus efficaces et seraient dirigées rapidement vers le service leur convenant le mieux. Cette solution serait économique pour le système de santé et plus avantageuse pour les clients, qui auraient accès aux services plus rapidement au lieu de se retrouver sur de longues listes d'attente ou de consulter des professionnels débordés. Puisqu'il est question de professionnels débordés, l'épuisement et le traumatisme transmis par personne interposée sont deux notions qui occupent une place importante dans la prestation de services efficaces aux victimes.
4.3 Épuisement et traumatisme transmis par personne interposée
La préservation de la santé des fournisseurs de services est une préoccupation importante quand il s'agit de venir en aide aux victimes d'un crime. Gorman (2001) souligne que les fournisseurs de services et les superviseurs doivent être attentifs au traumatisme secondaire ou transmis par personne interposée, à la fatigue de la compassion, au contretransfert et au risque d'épuisement. Brown et O'Brien (1998) ont étudié le stress professionnel dans les refuges pour femmes battues et la manière dont le personnel de ces refuges arrivait à surmonter les agents stressants. Ils ont constaté que pour 65 p. 100 des employées les items suivants étaient modérément ou fortement stressants : la frustration quand une femme battue retourne dans son foyer où elle est en danger, la colère à l'endroit des agresseurs et la difficulté de surmonter « la douleur et l'horreur » de la violence conjugale. L'épuisement émotionnel et la dépersonnalisation étaient en majeure partie liés aux contraintes de temps. D'autres agents stressants étaient aussi liés à l'épuisement : les tracasseries administratives, les exigences physiques, le manque de participation et la difficulté de s'épanouir (Brown et O'Brien, 1998). Il faut noter ici que certains agents stressants sont attribuables non pas aux victimes, mais plutôt aux politiques du système.
Dans leur livre sur l'épuisement professionnel, Grosch et Olsen (1994) adressent plusieurs recommandations aux professionnels pour éviter l'épuisement. En voici un aperçu.
Autoévaluation
Les professionnels, les paraprofessionnels et les bénévoles doivent constamment s'autoévaluer. À cette fin, ils doivent avant tout arriver à faire la distinction entre la fatigue normale et la fatigue chronique qui s'apparente à l'épuisement. Cette recommandation se rapporte aussi à la supervision et à la consultation concernant la manière dont l'individu surmonte ses difficultés et adopte des comportements visant à préserver son équilibre personnel.
Interventions à l'intention des fournisseurs de services
Les professionnels et les paraprofessionnels doivent aussi savoir quand ils doivent demander de l'aide. Ils peuvent compter sur différentes ressources comme les groupes d'entraide, les groupes de soutien, la psychothérapie, les traitements ambulatoires et les traitements pour hospitalisés (Grosch et Olsen, 1994).
Supervision, consultations et soutien par les pairs
Comme nous l'avons mentionné, les fournisseurs de services doivent compter sur les autres pour connaître leur propre niveau de stress (Gorman, 2001; Grosch et Olsen, 1994). La perception du soutien social des superviseurs et du soutien social de la famille et des amis présentaient toutes deux une corrélation négative avec l'épuisement émotionnel et la dépersonnalisation (Brown et O'Brien, 1998). Les fournisseurs de services doivent donc savoir qu'ils peuvent compter sur des appuis et que les autres peuvent leur faire des observations explicites. Il serait utile aussi d'inclure dans le cadre de la supervision normale ou des discussions en équipe des « contrôles de l'épuisement professionnel ».
Adopter un mode de vie équilibré
Les personnes qui exercent une profession d'assistance à autrui doivent apprendre à se fixer des limites et à adopter un mode de vie équilibré (Grosch et Olsen, 1994). Cette recommandation, qui vise à prévenir l'épuisement professionnel, a été répétée si souvent qu'elle est presque devenue un cliché. Elle est toutefois fréquente parce que c'est probablement l'un des éléments les plus importants de la formation et du perfectionnement des thérapeutes et des conseillers psychologiques. Autrement dit, les fournisseurs de services qui deviennent trop préoccupés par leur travail risquent de satisfaire leurs propres besoins personnels en venant en aide aux autres. Ils peuvent éprouver le besoin de se sentir utiles, d'avoir des contacts sociaux, de se sentir valorisés ou de résoudre des problèmes de relations ou d'enfance non résolus. Par contre, si le fournisseur de services arrive à combler ces besoins par d'autres moyens (vie familiale, amitiés, spiritualité, etc.), il sera probablement moins exposé à l'épuisement professionnel. Malheureusement, dans la profession d'assistance à autrui, il faut regretter le renforcement que les pairs, les superviseurs et les clients attribuent au « dévouement » ou à ceux qui ont pour « mission » de changer les choses. La limite entre le fait d'être le « héros » de la clinique et le congé pour cause de stress peut être très difficile à établir.
C'est pourquoi les professionnels, les paraprofessionnels et les bénévoles qui s'occupent des victimes doivent être vigilants et s'assurer qu'ils ne s'exposent pas eux-mêmes au risque de devenir eux aussi des victimes. Les stratégies proposées ci dessus sont importantes peu importe le groupe de clients dont on s'occupe, car on peut facilement penser qu'il faut « en donner un petit peu plus ». Pourtant, si les fournisseurs de services travaillent constamment à ce niveau, ils risquent un jour de ne plus pouvoir fournir des services ou effectuer des interventions.
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