LE COÛT DE LA DOULEUR ET DE LA SOUFFRANCE RÉSULTANT DES ACTES CRIMINELS AU CANADA

1. Introduction

Un des principaux objectifs des politiques et programmes visant à combattre le crime est d'améliorer le bien-être de la société. L'analyse économique peut être un outil précieux pour atteindre ce but. En effet, une comparaison entre les coûts monétaires d'un programme et ses avantages monétaires peut aider à déterminer si un programme donné de répression du crime est rentable. Si les avantages l'emportent sur les coûts, le programme est considéré comme efficient et avantageux pour la société.

Toutefois, peu d'études ont été menées pour évaluer systématiquement les coûts et avantages des programmes de prévention du crime, notamment parce qu'il est difficile d'obtenir et d'évaluer l'information sur certains coûts et avantages, par exemple sur leûts intangibles du crime comme la douleur, la souffrance et une diminution de la qualité de vie que connaissent les victimes. Bien que les dépenses directes tangibles, comme la perte de biens et les dépenses médicales, soient relativement faciles à évaluer, les coûts intangibles, comme la peur, la douleur, la souffrance et une diminution de la qualité de vie, certes trop importants pour qu'on les laisse pour compte, peuvent être extrêmement difficiles à déterminer. Norris et coll. (1997) ont signalé qu'environ la moitié des victimes de crimes avec violence ont exprimé une détresse modérée à extrême après les incidents criminels qu'elles ont vécus. Bien que ces résultats de la victimisation ne soient pas évidents sur le plan monétaire, les citoyens sont prêts à payer pour ne pas être obligés d'endurer la douleur affective et psychologique associée à la victimisation. Les premières études visant à estimer le coût de la criminalité ont toujours omis le coût de la douleur et de la souffrance éprouvées par les victimes d'actes criminels, faute d'information sur cet aspect.

Comme le coût de la douleur et de la souffrance est un concept subjectif qui varie selon la perception et l'attitude de chacun, il est difficile de le quantifier. Du point de vue économique, plusieurs facteurs, tant tangibles qu'intangibles, influent sur le bien-être d'une personne et peuvent contribuer à sa satisfaction ou son insatisfaction. Ainsi, pour améliorer le bien-être économique en général, les membres de la société cherchent à réduire les facteurs qui contribuent au malheur de l'être humain, comme la douleur et la souffrance qu'éprouvent les victimes d'actes criminels. Pour calculer le coût social de la criminalité, il est donc important d'inclure des estimations du coût de la douleur et de la souffrance résultant d'actes criminels.

Comme l'a signalé Viscusi (1993), les risques pour la santé et la sécurité contribuent au malheur de l'être humain. Une source possible de risque pour la santé est la détresse qui résulte de la douleur et de la souffrance causées par un crime. Dans la littérature économique, les coûts assumés par les victimes sont ordinairement estimés à partir de deux sources de données : 1) la valeur contingente [2] que le public attache à la sécurité de 2) les montants attribués par les jurys aux victimes d'actes criminels pour la souffrance et la perte de productivité résultant d'un crime.

Afin de minimiser les risques pour la santé, les gens tentent généralement d'éviter les activités qui présentent beaucoup de risques. La plupart d'entre eux sont disposés à accepter un niveau accru de risque pour la santé à condition que des avantages accrus soient offerts comme compensation. Au sens le plus large, cette compensation est considérée comme une mesure de la valeur contingente qu'une personne accorde à la douleur et à la souffrance. Dans la littérature économique, la principale méthode employée pour estimer le compromis risque-dollars requis entre les risques pour la santé et la compensation correspondante consiste à employer des données sur la rémunération des travailleurs exerçant des fonctions qui comportent des risques (Viscusi, 1993). En acceptant des postes qui peuvent les exposer à des blessures au travail susceptibles de causer de la douleur et de la souffrance, les travailleurs montrent la valeur contingente qu'ils accordent à la douleur et la souffrance pouvant résulter de leur exposition à des risques pour la santé en échange d'une compensation pécuniaire.

Pour estimer le coût de la douleur et de la souffrance résultant d'actes criminels, Anderson (1999) s'est inspiré de Viscusi et a employé des estimations basées sur le marché du travail comme substitut de la valeur de la vie et des blessures, en se fondant sur la disposition d'une personne à accepter un travail susceptible de nuire à sa santé. Les études qui ont utilisé des estimations du marché du travail comme substitut de la valeur de la vie et des blessures peuvent constituer des estimations modérées des risques pour la vie et la santé que les crimes présentent étant donné que le niveau de stress probable est plus élevé dans le cas d'actes criminels. Dans d'autres études, on a utilisé les sommes accordées par les jurys dans les cas d'accidents comportant des blessures personnelles pour attribuer une valeur monétaire à la douleur, à la souffrance et à la peur. Toutefois, des données canadiennes sur les sommes accordées par les jurys peuvent être difficiles à obtenir étant donné qu'elles ne sont pas mises à la disposition du public. Vu ces contraintes, nous nous efforçons dans cette étude de trouver un moyen plus viable de fournir des estimations préliminaires du coût de la douleur et de la souffrance résultant d'actes criminels au Canada.

Cette étude a pour objectif d'estimer le coût de la douleur et de la souffrance résultant d'actes criminels au Canada tant d'une manière générale que pour des catégories précises de crimes, notamment les crimes avec violence, comme l'homicide, les voies de fait, les infractions sexuelles et le vol qualifié; les crimes contre les biens, y compris l'introduction par effraction, le vol de véhicules et les autres catégories de vol et le vandalisme; ainsi que les autres actes criminels, y compris les infractions en matière de drogue et les infractions aux règlements de la circulation prévues par le Code criminel. Après un bref examen des écrits récents sur les coûts de la victimisation, nous effectuons une analyse et une estimation dût de la douleur et de la souffrance résultant des actes criminels au Canada.


[2] On entend par valeur contingente la valeur que les gens attachent à quelque chose qui peut éventuellement se produire, autrement dit, le montant qu'ils sont prêts à payer pour se sentir en sécurité ou pour éviter des risques ou des pertes.