Commémoration des victimes d’actes terroristes
Catégories de monuments commémoratifs (suite)
Monuments commémoratifs spontanés
Des travaux de recherche récents sur les monuments commémoratifs spontanés définissent ce geste comme un phénomène relativement récent et de plus en plus populaire (Santino 2006; Doss 2006; Tay 2008). Aux dires de ces chercheurs, les monuments spontanés peuvent, à juste titre, être considérés comme une des plus éminentes formes de commémoration. Bien que sa définition puisse sembler suffisamment explicite, Doss (2006) mentionne que le terme « monument commémoratif spontané » est, d’une certaine façon, trompeur. Selon Doss, les monuments spontanés sont actuellement des formes savamment orchestrées de deuil public dont la spontanéité repose sur leur utilisation rapide en réponse à une tragédie imprévue. Ils adoptent souvent une variété de formes; par exemple, il peut s’agir de monuments commémoratifs sur le bord d’une route, de murs commémoratifs ou de sanctuaires publics (Santino 2006; Thomas 2006). Selon les chercheurs, les monuments spontanés ont plusieurs buts. Premièrement, ils servent à commémorer les victimes d’un événement tragique. Deuxièmement, ils permettent aux gens de régler des questions et des problèmes sociaux, ce qui les politise (Santino 2006). Les chercheurs soutiennent que les monuments spontanés sont politisés en ce sens qu’ils peuvent être utilisés pour faire valoir les commentaires des citoyens concernant les politiques mises en application par les gouvernements (Yocom 2006), tandis que les réponses gouvernementales à des tels monuments commémoratifs peuvent permettre d’affirmer le pouvoir du gouvernement sur le domaine public ou la reconnaissance des préoccupations de la population (Thomas 2006). Toutefois, l’intérêt politique pendant le processus de commémoration spontanée est principalement axé sur la critique de l’action ou de l’inaction du gouvernement en ce qui a trait à l’événement qui avait d’abord déclenché la commémoration spontanée (Margry et Sanchez-Carretero 2007). Des exemples à l’échelle internationale révèlent des aspects pratiques et sociopolitiques des monuments commémoratifs spontanés.
Les monuments commémoratifs spontanés sont parmi les principales méthodes utilisées pour commémorer les victimes américaines d’événements terroristes récents. Dans les jours qui ont suivi les attaques du 11 septembre, les sites entourant le World Trade Center et le Pentagone sont devenus des lieux de recueillement pour les personnes souhaitant rendre hommage aux victimes. Les gens y ont laissé des objets et ont procédé à divers rituels pour les victimes. Parmi les objets personnalisés laissés sur les sites se trouvaient des photos et des cadres, mais il y avait aussi des objets moins personnels comme des fleurs, des ours en peluche et des chandelles pour ne nommer que ceux-là (Greenspan, 2003). Des poèmes et des commentaires décoraient aussi les sites ainsi que des monuments commémoratifs nationaux déjà érigés, en particulier sur le site du World Trade Center. Cependant, dans les jours suivant la création des monuments commémoratifs spontanés à Union Station à New York, le Department of Parks a retiré les commentaires et les messages qui recouvraient le sol et les monuments. De plus, un an après que les gens aient disposé des objets et écrit des commentaires concernant les attaques et les victimes dans une église près du site de l’attentat, les résidents ont demandé leur retrait.
Un des problèmes dont il est question dans cet exemple est le moment opportun pour retirer les monuments commémoratifs spontanés des lieux publics. Certains documents de recherche relatifs aux monuments commémoratifs sur le bord des routes traitent de cette importante question. Bien qu’ils soient rarement associés à des victimes d’actes terroristes, les monuments commémoratifs sur le bord des routes sont utilisés pour commémorer les victimes d’une tragédie, un accident de voiture par exemple. Les spécialistes les associent à une forme particulière de commémoration spontanée (Santino 2006). Dans leurs travaux de recherche sur les monuments commémoratifs sur le bord des routes aux États-Unis, Collins et Rhine (2003) présentent plusieurs points litigieux par rapport à cette forme de commémoration. Selon les auteurs, l’entretien, la dégradation visuelle et la sécurité sont quelques-uns des principaux problèmes frustrant les décideurs qui tentent d’apaiser les gens qui érigent ces monuments et la population en général qui doit vivre avec ces créations dans leur quartier. Il est aussi possible d’ajouter à cette liste la valeur archivistique des objets formant le monument commémoratif spontané (Conseil du Trésor du Canada 2008).
En résumé, il est possible de tirer plusieurs conclusions de la documentation concernant les monuments commémoratifs spontanés. Ils peuvent, entre autres, influer sur les monuments commémoratifs nationaux ou officiels. D’après Senie (2006), ces lieux peuvent porter, en tant qu’action démocratique, une réponse personnelle et un commentaire public importants qui devraient être pris en considération dans le processus commémoratif. Puisque les monuments commémoratifs nationaux visent à honorer les victimes tout en favorisant la guérison au sein de la société, les sites spontanés peuvent offrir l’occasion de connaître les sentiments qui devraient, selon les citoyens, être reflétés dans ces monuments. Malgré tout, l’utilisation de monuments commémoratifs spontanés comme approche permettant de favoriser la guérison des victimes, de leur famille et de l’ensemble de la population à la suite d’un événement terroriste peut aussi nécessiter l’analyse de certains problèmes associés à leur création dans des lieux publics. Les préoccupations en ce qui a trait à la sécurité, à l’entretien (en particulier pour les monuments commémoratifs sur le bord de la route et les sanctuaires) et à la réponse de la population relativement aux monuments commémoratifs spontanés ne sont que quelques exemples de problèmes qui doivent parfois être pris en considération dans le cadre de ce processus particulier de commémoration.
Considérations
Règle générale, la commémoration des victimes d’actes terroristes reçoit une attention de plus en plus soutenue des chercheurs, des gouvernements et des décideurs. Les travaux de recherche sont surtout axés sur les expériences et les besoins des victimes ainsi que sur des questions précises comme l’indemnisation des victimes (Staiger et coll. 2008; Shichor 2007). Même si la recherche sur la commémoration des victimes est en plein essor, la documentation qui existe actuellement ne traite pas du contexte canadien. C’est pourquoi il pourrait être essentiel de procéder à des recherches sur les besoins des victimes canadiennes d’actes terroristes et de leur famille afin de prévoir les méthodes les plus efficaces de commémorer ces victimes. Parmi les domaines d’intérêt particuliers se trouvent la documentation des méthodes de commémoration passées et présentes pour les victimes canadiennes d’actes terroristes, les besoins des familles des victimes et la rédaction d’un compte rendu détaillé relatif au processus de commémoration canadien.Malgré la documentation limitée concernant la commémoration des victimes d’actes terroristes au Canada, les rares documents qui existent, s’ils sont associés aux exemples de commémoration à l’échelle internationale, peuvent influer sur les politiques en matière de commémoration des victimes canadiennes d’actes terroristes. Un des principaux problèmes semble être les significations variées rattachées aux monuments commémoratifs. Comme le montre l’ensemble du présent rapport, les monuments commémoratifs, peu importe leur forme, transmettent des messages implicites et explicites au sujet des gens et des sociétés qui les entourent. Plus important encore, ces significations peuvent avoir une grande incidence sur les victimes d’actes terroristes et leur famille, mais aussi sur la population en général. Il est donc nécessaire de déterminer les messages transmis par les monuments commémoratifs, en particulier s’ils sont implicites et obscurs, afin de concevoir des monuments honorant la mémoire des victimes tout en limitant les possibilités de revictimisation. Un autre moyen de déchiffrer les significations et les messages implicites que véhiculent les monuments commémoratifs peut être d’examiner les politiques liées aux processus de commémoration particuliers. Comme l’affirment les chercheurs, la commémoration est un enjeu éminemment politique (Hite 2007; Hoskins 2008). Tout en examinant les catégories de monuments commémoratifs particulières, il peut être utile d’analyser les objectifs entourant la création desdites catégories et les objectifs généraux des différents intervenants participant au processus.
Un autre élément à considérer est le rôle des victimes et des familles des victimes dans le processus de commémoration. D’abord, il est important de décrire le rôle des victimes et de leur famille parce que cette étape permet à ces personnes de faire connaître leurs inquiétudes concernant les monuments commémoratifs. Ensuite, il favorise l’adoption d’une approche plus inclusive quant aux façons de répondre aux besoins de commémoration des victimes (Bloomfield 1998). Ce rôle est particulièrement important compte tenu de la diversité ethnique, religieuse et culturelle de la population canadienne (Fleras et Elliot 2002).
Pour ce qui est des groupes et des organisations, les documents de recherche indiquent qu’ils occupent présentement une place primordiale au sein du processus de commémoration (Couch et coll. 2008). Comme l’ont souligné les chercheurs, les groupes et les organisations de victimes ont et continueront d’avoir une réelle influence sur la commémoration des victimes d’actes terroristes ou d’événements semblables. Il est donc particulièrement profitable d’examiner attentivement les moyens permettant aux groupes et aux organisations de contribuer efficacement à la commémoration des victimes.
Enfin, les problèmes logistiques comme l’emplacement d’un monument commémoratif, l’échéancier d’un projet commémoratif, les coûts et l’entretien des sites sont tous des éléments clés qui demandent réflexion. Bien qu’ils soient surtout techniques, il est important de noter que ces problèmes dépendent d’autres questions associées à la commémoration des victimes d’actes terroristes.
Même si les documents de recherches concernant les processus et les questions en matière de commémoration des victimes canadiennes d’actes terroristes sont limités, cette analyse a démontré qu’il est obligatoire d’examiner certains obstacles cruciaux avant de considérer la commémoration comme une solution durable pour honorer les victimes canadiennes d’actes terroristes. En utilisant la documentation actuelle au sujet des monuments commémoratifs conçus pour les victimes d’actes terroristes et en explorant les différents événements terroristes ou similaires, le présent rapport a évalué un certain nombre de politiques relatives aux facteurs qui pourraient contribuer à la réalisation d’un cadre justifié pour la commémoration des victimes d’actes terroristes. Personne n’est plus important que les autres puisque tous les intervenants sont essentiels au processus de commémoration. Toutefois, il est peut-être juste de prétendre que les opinions et les besoins des victimes, de leur famille et de la population en général sont des éléments primordiaux du processus de commémoration. En outre, le fait de déterminer la portée de la participation de chaque groupe dans le processus de commémoration est une tâche pouvant nécessiter un plus grand nombre de documents axés sur le contexte canadien, de même qu’un examen attentif des politiques.
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