Analyse des lacunes au chapitre des services offerts aux victimes et aux survivants d’exploitation sexuelle et de violence sexuelle contre les enfants en ligne au Canada

Conclusion

Les constatations de la présente étude confirment la nécessité de mettre à jour et de moderniser la stratégie nationale en matière d’ESVSE en ligne. Les participants à la consultation de Sécurité publique Canada en mars 2018 ont mentionné avoir du mal à répondre aux besoins particuliers de ces victimes et de leurs familles. Devant les résultats de notre analyse des lacunes, il est raisonnable de conclure que les services, les organismes et l’ensemble du milieu se trouvent actuellement dans une impasse, et ce, pour des raisons bien souvent similaires. En l’absence de données probantes, peu de services de soutien spécialisés sont conçus de façon à répondre aux besoins des victimes et des survivants d’ESVSE en ligne, puisque les fournisseurs de services continuent à recourir aux approches destinées aux victimes d’autres crimes, particulièrement de crimes sexuels. Les organismes offrant des ressources conçues pour répondre aux besoins des victimes d’ESVSE en ligne (le CAEA de Boost et le CCPE) reconnaissent qu’elles sont fondées sur un maigre corpus de données probantes et espèrent promouvoir leur expansion.

Les fournisseurs de services possédant une solide expertise en prestation de services aux victimes de crimes sexuels, particulièrement de violence sexuelle envers des enfants, tireraient profit d’activités de formation et de mentorat capables de leur insuffler confiance en leur capacité à offrir le soutien et les services thérapeutiques requis et adaptés aux préjudices pouvant avoir été subis par les victimes d’ESVSE en ligne et leurs familles. Connaître et comprendre ces préjudices constituent la première étape du choix des approches de traitement les plus efficaces (Martin, 2015); tout comme reconnaître et comprendre que ces préjudices font subir aux victimes et aux adultes survivants un niveau de victimisation qui ne peut être traité à l’aide des approches thérapeutiques habituelles en cas de traumatisme (Martin, 2016). De plus, les services de soutien à long terme pourraient tirer profit des travaux de recherche et d’évaluation, notamment sur la préparation en vue des procès ou certaines pratiques courantes lors de cas d’ESVSE en ligne (p. ex., montrer les images aux victimes lors d’entrevues judiciaires ou enregistrer les entrevues avec les enfants) (Martin, 2014; Martin et Alaggia, 2013; Palmer, 2005). La prestation de services adaptés aux préjudices particuliers subis en cas d’ESVSE est essentielle pour aider les victimes et les survivants à mener une vie saine et productive.

Les constatations révèlent également que des méthodes de formation plus efficaces pourraient aider à renforcer les capacités des organismes à intervenir efficacement en cas d’ESVSE en ligne. La plupart des répondants étaient d’avis que l’échange de renseignements est insuffisant en raison de l’absence de recherches fondées sur des données probantes sur la façon de convertir ces renseignements en pratiques exemplaires et en protocoles. Par exemple, même si les employés des CAEA ont rapporté avoir participé à des webinaires et à des conférences sur les caractéristiques de l’ESVSE en ligne et ses conséquences sur les victimes, ils ont par la suite continué à utiliser leurs approches habituelles. Les connaissances acquises lors des webinaires et des conférences n’ont pas « tenu » parce que les participants n’ont eu aucunes directives sur la façon de les intégrer concrètement à leurs pratiques et protocoles. La plupart des répondants ont aussi mentionné avoir des budgets limités pour leur formation. Résultat : ils suivent des formations liées aux problèmes plus courants qu’ils rencontrent dans leur prestation de services aux victimes. En bref, la diffusion de l’information sur les caractéristiques de l’ESVSE en ligne est un point de départ, mais cela ne suffit pas.

Les méthodes de counselling et les autres services de soutien actuellement offerts aux victimes d’ESVSE en ligne et à leurs familles devraient être évalués pour en vérifier l’efficacité. Les constatations du présent projet indiquent un besoin de renforcement des capacités au sein des organismes. Cela pourrait se faire par l’intermédiaire du réseau des CAEA, de même qu’au moyen du réseau de soutien aux adultes survivants d’agression sexuelle. Ces réseaux multidisciplinaires, qui contribuent déjà à l’établissement d’un corpus de pratiques exemplaires fondées sur des données probantes solides dans leur domaine d’expertise, pourraient élargir leurs outils d’évaluation à l’ESVSE en ligne.

Les constatations révèlent également un manque récurrent de financement pour une évaluation concrète des approches et traitements actuels et novateurs. Cela comprend l’évaluation des meilleures façons de réunir la vaste expertise et le grand nombre de formations offertes au Canada sur les traumatismes, particulièrement ceux associés aux agressions sexuelles et aux autres formes de violence sexuelle, et les besoins particuliers des victimes d’ESVSE en ligne. Par exemple, l’Île–du–Prince–Édouard a mis en place depuis longtemps un comité consultatif sur la violence sexuelle envers des enfants, qui réfléchit sur les modèles et les protocoles d’intervention en cas de violence sexuelle envers des enfants. Leur travail est prometteur et devrait inspirer les démarches d’intervention en cas d’ESVSE en ligne.

La mise à jour de la Stratégie nationale pourrait comprendre la mise en place de structures locales plus efficaces pour l’éducation, la formation, la supervision, le mentorat et le perfectionnement professionnel continu dans le domaine spécialisé de la pratique clinique pour les victimes d’ESVSE en ligne. Un financement récurrent pourrait aussi être prévu pour les superviseurs cliniques et les fournisseurs de services de counseling afin qu’ils puissent se perfectionner dans le domaine de l’ESVSE en ligne. La Stratégie nationale a le potentiel d’offrir une multitude de formations avant-gardistes et spécialisées dignes de ce nom. Toutefois, le perfectionnement professionnel ne devrait pas uniquement servir à la diffusion de renseignements. Il devrait aussi comprendre des directives sur les meilleures façons de transformer les pratiques des plus grands cliniciens en pratiques fondées sur des données probantes. Les données probantes devraient être établies selon des normes d’évaluation universitaire rigoureuses qui respectent les méthodes de collecte et d’analyse de données bien établies et les obligations éthiques en matière de protocole de recherche. Idéalement, ces recherches seraient conduites à l’aide d’une approche interdisciplinaire faisant appel à l’expertise professionnelle intersectorielle du domaine de la prestation de services aux victimes d’ESVSE en ligne.

Il manque également de chefs de file canadiens en intervention clinique. Certains cliniciens spécialisés dans le domaine réussissent à offrir des services aux victimes d’ESVSE en ligne. Il serait utile de les connaître et de faire part de leur expérience aux chercheurs, qui pourraient ainsi évaluer leurs approches et leurs réussites et analyser leurs échecs. Lorsque ces chefs de file canadiens seront connus, ils pourront former des superviseurs cliniques dans les nombreux organismes de prestation de services du pays, qui pourraient à leur tour former, mentorer et superviser leurs employés alors qu’ils collaborent à des dossiers particuliers. Il serait utile de renforcer les capacités sur le terrain, où plusieurs sites d’expertise pourraient être mis à profit dans les réseaux existants d’échange de connaissances.

Le mentorat et la supervision, qui sont répandus au sein des organismes de prestation de services et entre ces organismes, devraient être utilisés pour la mise en œuvre de pratiques exemplaires. En l’absence de chefs de file en milieu clinique, le recours à du soutien professionnel faciliterait le renforcement des capacités au sein des organismes : les réussites, les échecs et les résultats équivoques pourraient nourrir les données probantes concernant les bons et les moins bons coups. Les activités de mentorat peuvent aussi être favorisées par le réseautage continu, grâce auquel les fournisseurs de services font état des approches de prestation de services de soutien aux victimes et les évaluent, particulièrement les options de traitement. Cela serait particulièrement important pour les conseillers, qui sont parfois les seuls intervenants dans les petites collectivités.

Ces méthodes de formation favoriseraient le renforcement des capacités dans les organismes et entre ceux-ci et elles aideraient les fournisseurs de services en milieu rural à avoir accès à des réseaux de mentorat. Bien des fournisseurs de services en milieu rural ont souligné avoir peu de cas d’ESVSE en ligne, sinon aucun, ce qui pourrait non pas être le signe de l’absence de cas d’ESVSE en ligne, mais plutôt de l’absence de dénonciation par les jeunes victimes. Par conséquent, mieux faire connaître les caractéristiques particulières des services de soutien aux victimes d’ESVSE en ligne pourrait aussi passer par l’éducation sur les façons de demander de l’aide aux fournisseurs de services.

Il est conseillé de mener d’autres évaluations pour déterminer les meilleures façons de soutenir les victimes d’ESVSE en ligne dans le cadre de l’offre de soutien non spécialisé des services aux victimes des provinces et des territoires. Par exemple, les recherches indiquent que les pratiques courantes, comme l’enregistrement vidéo des témoignages des jeunes victimes, pourraient devoir être adaptées dans le cas des victimes d’ESVSE en ligne (Gewirtz-Meydan et coll., 2018; Martin, 2013; Palmer, 2005; von Weiler et coll., 2010). Certains répondants ont également mentionné la nécessité d’offrir de la formation aux procureurs de la Couronne et aux juges afin de les aider à faire preuve de plus de délicatesse à l’endroit des victimes d’ESVSE en ligne. Par exemple, une recherche révèle que montrer aux victimes des images d’eux-mêmes qu’un prédateur sexuel avait en sa possession est une pratique particulièrement préjudiciable et qu’elle devrait être évitée (Martin, 2014; Palmer, 2005).

La présente analyse des lacunes ne prévoyait pas d’entrevues avec des employés de centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle pour vérifier si des traitements et des services de soutien spécialisés y sont offerts aux victimes d’ESVSE en ligne. Ce serait une bonne avenue de recherche. Concernant les CAEA, il serait bon de réfléchir à la possibilité que les centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle offrent des services répondant adéquatement aux besoins des jeunes victimes d’ESVSE en ligne et des adultes survivants, étant donné le succès établi et vérifié de ces centres dans la prestation de services de soutien aux victimes d’agression sexuelle.

La quantité limitée de connaissances empiriques sur l’ESVSE en ligne fait en sorte que les intervenants qui offrent des services aux victimes, aux survivants et à leurs familles ont une compréhension incomplète des conséquences immédiates et des conséquences à court terme et à long terme sur leurs clients. Le développement et la prolifération rapides des technologies continueront à poser problème lors des enquêtes et des poursuites en cas d’ESVSE en ligne. Toutefois, les chercheurs, les évaluateurs, les services d’aide aux victimes et les autres fournisseurs de services peuvent mesurer et diffuser leurs bons et leurs moins bons coups, afin de faire des avancées concrètes en ce qui a trait à l’offre d’interventions efficaces aux victimes, aux survivants et aux familles en cas d’ESVSE en ligne.