5 Analyse

5.1 Points saillants de la recherche

Les immigrants d’origine chinoise vivant sur l’île de Vancouver et à Vancouver ont signalé les points principaux suivants :

Stratégies de recherche de l’information

Obstacles à l’accès à la justice

Stratégies en matière de recours judiciaire

Conséquences liées à l’exposition aux problèmes juridiques

5.2 Culture, langue et stratégies juridiques dans un contexte marqué par des préjugés

Dans le cadre de la présente étude, nous nous sommes entretenus avec vingt personnes d’origine chinoise. Elles nous ont fait part de la nécessité de mettre en place des stratégies plus efficaces de communication de l’information pour les personnes qui apprennent l’anglais et qui sont confrontées à des problèmes juridiques graves.

Tout d’abord, il faut davantage de traductions de meilleure qualité concernant les renseignements figurant sur le Web et dans des brochures, surtout lorsqu’il s’agit de renseignements complexes :

[Traduction]
« Je tiens donc à répéter que la fourniture des renseignements de base introductive est une très bonne chose, mais… nous avons également besoin de renseignements approfondis qui expliquent la marche à suivre ». [Participant à la recherche]

Les participants ont remarqué que, lorsqu’ils consultent des sites Web contentant des renseignements traduits, dès qu’ils cherchent à approfondir le sujet, il n’y a plus de traduction, ce qui désavantage les personnes qui apprennent l’anglais :

[Traduction]
« Peut-être que les deux premières pages du site Web sont traduites en mandarin. Mais si vous allez plus loin, vous devez avoir une bonne capacité de lecture et de recherche en anglais pour trouver la bonne réponse. » [Participant à la recherche]

En plus de demander un accès plus large et de meilleure qualité aux renseignements traduits, bon nombre de participants ont signalé leur méfiance à l’égard des traductions figurant sur les sites Web canadiens. Par exemple, ils se demandent si les renseignements traduits sont aussi à jour que les renseignements originaux en anglais.

Lors d’une discussion, des consultants qui créent des solutions numériques pour le partage de renseignements juridiques nous ont expliqué que la traduction de ces renseignements constitue un défi, car elle nécessite des mises à jour fréquentes, et qu’il est cher de maintenir une traduction de haute qualité. Souvent, les coûts de traduction ne sont pas inclus dans le budget prévu pour la mise à jour de sites Web. De plus, il est plus difficile de fournir en ligne des renseignements adaptés à un problème juridique complexe, et il faut souvent communiquer directement avec un avocat ou un professionnel du droit. En dépit de ces difficultés, de nombreuses ressources d’information juridique en ligne en Colombie-Britannique n’offrent actuellement aucune option de traduction, même pour les renseignements de base. Legal Help BC, ClickLaw BC et la People’s Law School sont toutes des ressources qui font un excellent travail de communication de renseignements juridiques, mais aucune d’entre elles ne fournit de renseignements traduits sur son site Web, ce qui indique qu’il y a matière à amélioration.

Deuxièmement, outre le fait que les renseignements en anglais sont considérés comme meilleurs que ceux offerts en mandarin ou en cantonais, les participants ont également indiqué qu’ils pensaient que les professionnels du droit anglophones d’origine européenne auraient plus de chances d’obtenir une issue favorable devant le tribunal.

Cela ne signifie pas que les Canadiens d’origine chinoise ne souhaitent pas une meilleure représentation culturelle parmi les professionnels du droit. Au contraire, les participants ont indiqué qu’ils préféraient nettement avoir un représentant juridique qui leur soit proche sur le plan culturel :

[Traduction]
« Je pense que nous avons besoin d’avocats qui ont une expérience vécue, notamment des personnes issues des minorités. Il nous faut aussi une communauté de soutien composée de greffiers, d’agents de sécurité, de travailleurs sociaux, de personnes de soutien et d’interprètes formés à la résolution de ce genre de problèmes. » [Participant à la recherche]

Néanmoins, convaincus que le système de justice canadien manifeste les mêmes préjugés que ceux qu’ils observent dans leur vie quotidienne, les membres des communautés chinoises pourraient craindre de faire l’objet de préjugés anti-asiatiques et anti-immigrants dans le système de justice et choisir stratégiquement de se faire représenter par un avocat blanc anglophone pour cette raison.

Lorsqu’une personne d’origine chinoise constate que ses semblables n’ont pas la parole, elle peut ressentir le besoin de faire appel à une personne de l’extérieur de sa communauté pour qu’elle parle en son nom devant le tribunal, tout en se demandant si cette personne comprend vraiment son problème et peut réellement défendre ses intérêts. De nombreuses autres communautés racisées sont confrontées au même défi : trouver un équilibre entre le désir d’être entendu et le fait d’évoluer dans un système qui ne semble pas être à l’écoute.

Pour instaurer la confiance et éliminer les préjugés et les obstacles, il faudrait commencer par garantir aux communautés méritant l’équité, telles que les Canadiens d’origine chinoise, la possibilité de s’exprimer, d’être entendues dans l’ensemble du système de justice et d’avoir un accès équitable à la justice au Canada.

5.3 Un système de justice hors de portée

Ces dernières années, des processus et des ressources en ligne ont été créés expressément pour rapprocher le système de justice de l’utilisateur. Il y a eu un recours à la technologie numérique pour améliorer l’accès à la justice, en particulier pendant la pandémie de COVID-19 (Murray, 2023). Par exemple, Legal Aid BC a créé des ressources numériques d’éducation du public dans le but de faciliter à ce dernier l’accès à l’information juridique.

Bien que cette augmentation des ressources et des renseignements juridiques numériques soit une bonne chose, les populations ayant moins accès au numérique (par exemple, en raison des coûts, du manque de compétences informatiques, des barrières linguistiques et d’un manque de confiance) ne pourront pas bénéficier de ces nouvelles ressources dans la même mesure que les autres. Au contraire, cela pourrait avoir l’effet inverse : avec des possibilités limitées de recevoir des conseils hors ligne, en parlant à quelqu’un en personne ou par téléphone, il pourrait sembler que l’information juridique et l’accès à la justice sont de plus en plus éloignés. Récemment, Murray (2023) a conclu que les nouveaux immigrants et les personnes racisées faisaient partie des groupes de population qui étaient confrontés de manière disproportionnée à des obstacles liés à l’accès à Internet. Les résultats de nos recherches le confirment.

Au cours de nos entrevues, il est apparu que le système de justice canadien est considéré comme étant hors de portée pour bon nombre de participants, en particulier pour les victimes de discrimination. Les systèmes de communication officiels dans le milieu de travail ou dans la province sont aussi considérés comme peu réactifs et donc peu utiles :

[Traduction]
« J’appelle et ils me disent d’attendre, mais aucune mesure n’est prise, aucune suite n’est donnée, aucune. » [Participant à la recherche]

« J’ai appelé plusieurs fois [un bureau gouvernemental] et personne n’a répondu au téléphone, j’ai laissé un message, mais personne ne m’a rappelé. J’ai envoyé un courriel plusieurs fois… Et le [bureau] des droits de la personne, je l’ai appelé plusieurs fois. Tout est en ligne… cela me frustre, il y a tellement de renseignements et de formulaires à remplir. Mon enfant ne peut pas attendre. Ce n’est pas le soutien dont nous avons besoin en ce moment. » [Participant à la recherche]

Dans notre étude de 2021, nous avons constaté que les processus et les formulaires en ligne peuvent être très utiles, en particulier lorsqu’il s’agit de problèmes juridiques relativement simples, comme les litiges avec les locateurs. Quand les étapes à suivre sont simples et qu’on peut facilement déposer une plainte en ligne, c’est très apprécié.

Le contraire est tout aussi vrai : lorsque le processus est plus compliqué ou peu concret, comme dans le cas d’une plainte relative aux droits de la personne, les processus et les formulaires en ligne sont perçus comme un obstacle et une entrave, ce qui empêche les gens de se faire entendre. Dans ces cas, les participants à l’étude voulaient vraiment parler à une personne :

[Traduction]
« Je n’ai donc aucune confiance. … En ce moment, je n’arrive à parler à personne. Il est donc très décourageant d’utiliser ce service [l’aide juridique]. » [Participant à la recherche]

« J’ai l’impression que c’est tellement urgent pour mes enfants que j’ai besoin de parler à quelqu’un tout de suite. » [Participant à la recherche]

Dans l’étude précédente, les participants ont également exprimé leur préférence de pouvoir parler à une personne réelle afin d’obtenir des conseils (Verhage, 2022). De même, le fait d’avoir accès à des « renseignements juridiques en ligne ne signifie pas automatiquement que l’on comprend mieux ses droits ou que l’on sait comment traiter un problème lié à la justice » (Denvir, 2016); les renseignements en ligne ne sont souvent pas suffisants pour aider les personnes qui sont confrontées à des problèmes juridiques.

L’accès numérique fonctionne mieux lorsqu’il est complété par un accès hors ligne à des prestataires de services, des conseillers ou des accompagnateurs, ce qui a également été apprécié en raison du soutien émotionnel et d’une interaction empreinte de compassion qu’il procure (Murray 2023). Cette constatation se reflète dans la présente étude où les participants demandent l’adoption d’une approche plus humaine en ce qui a trait à la communication des renseignements :

[Traduction]
« Je n’ai aucun espoir en ce qui concerne le système de justice, j’ai vécu trop de choses… ce dont j’ai besoin maintenant, ce sont des personnes. » [Participant à la recherche]

Plusieurs études récentes soulignent l’importance de l’aide juridique offerte par des non-juristes dans le cadre de l’aide juridique communautaire et des partenariats entre les cliniques d’aide juridique et d’autres prestataires de services (Mathews et Wiseman, 2021); (Currie, 2021).

C’est ce lien humain dans l’apprentissage, la gestion et le traitement des conséquences d’un problème juridique grave qui est au cœur des discussions que nous avons eues tout au long de ce projet de recherche. Les relations humaines peuvent également contribuer à la guérison à la suite d’un problème juridique et à l’établissement de liens communautaires importants :

[Traduction]
« Je pouvais m’exprimer, j’avais au moins le sentiment que je pouvais dire quelque chose… et j’ai vraiment fait de mon mieux… cela fait partie de mes valeurs et cela m’aide à gérer mon stress, je m’engage selon mes valeurs et je pense que cela est bénéfique pour moi… [Quand on fait face à] la déception envers la société… le fait d’être en relation avec d’autres personnes et d’aider les autres, c’est une forme de guérison. » [Participant à la recherche]

Les relations hors ligne et en personne peuvent aider une personne à faire face à ses problèmes juridiques; elles favorisent une meilleure compréhension, renforcent la confiance, augmentent l’autonomie d’une personne confrontée à des problèmes juridiques, et atténuent les souffrances sociales et émotionnelles qu’elle peut ressentir. Nous devons cultiver et favoriser ce genre de relations humaines, car elles permettent de rétablir la confiance des gens et d’améliorer leur accès à la justice.